La vie en rose


Au nord, tout au nord de la planète, là où le froid gelait les plus brûlantes passions, où la neige se déversait à torrent, où les larmes ne savaient plus couler, le crépuscule, doux crépuscule, annonça timidement l'arrivée de la nuit. Et parce que crépuscule était crépuscule, tous levèrent la tête vers le haut ciel, cessant par là même combats, survies, et autres loisirs de ces terres. D'un accord tacite, chacun rentra à son campement, délaissant morts et blessés, faute d'avoir de quoi les soigner. Seule une mine daigna exploser, répandant en étincelles et gerbes rougeâtres un soldat sans importance. Et sous le soleil toujours plus fuyant, une forme minuscule s'avança dans ce champ fleuri par la mort. La forme attrapa au vol l'un des bras du soldat explosé. Elle l'étudia sous toutes ses coutures et le jeta derrière-elle: il n'avait rien d'intéressant. Puis elle s'approcha des corps, tout doucement, veillant à ne pas leurs marcher dessus, plus pour éviter de trébucher que pour un quelconque respect. Un a un, elle fouilla ceux qui étaient encore dans un état regardable. A vrai dire, tous l'étaient, pour quiconque ignorait la décente entièreté des humains des villes paisibles. Sans pudeur ni superstition, elle leur vida les poches, récupéra vêtements chauds et rations de survie. Elle revêtit les habits militaires, troués, ensanglantés et beaucoup trop grands pour elle, par dessus ses loques miteuses et y fourra les rations. Malgré la faim qui la tiraillait, elle ne mangea rien: la nourriture était trop rare par ici et elle avait déjà déjeuné trois jours auparavant. Elle s'arrêta un court instant pour lever le nez, voyant que la nuit se faisait de plus en plus insistante, elle se hâta de dépouiller quelques autres corps, tous anonymes. Sur certains, elle pris des armes en assez bon état, des munitions, quelques objets de valeur... Plus tard, elle les échangerait contre le mince réconfort d'un repas chaud avec de la viande bien cuite et des légumes bien frais ou d'une nuit dans un lit avec des draps propres. Parfois, lorsque la chance lui souriait de ses belles dents jaunes et gâtées, elle trouvait des papiers scellés, remplis d'informations secrètes et illisibles. Elle aurait pu les vendre mais elle avait appris très tôt qu'avec ce genre de papiers en mains, on risquait plus de mourir torturé que de recevoir une récompense. Comme il faisait présentement nuit noire, elle s'abrita sous un bunker à moitié effondré. A la lumière pâle et glaciale de la lune, elle observa attentivement le ciel. Il faisait un peu plus chaud que d'habitude: il ne neigerait pas. La forme en profita donc pour retirer certaines de ses couches de vêtements, ne dévoilant que sa tête. Si de dos et de très loin elle aurait pu ressembler à une fillette normale, sa face était tout autre. La réalité est bien trop souvent pire que la fiction. Ses yeux vides semblaient exorbités tant son visage était osseux. Ses cheveux noirs, ternes et hirsutes, recouvraient ses frêles épaules comme une écharpe rugueuse. Elle était maigre sous les uniformes volés aux morts, bien trop maigre. "Presque mourante" se seraient attendries les grandes personnes des villes paisibles. Et pourtant, bien plus que quiconque, elle vivait. Elle pris une poignée de neige pour se laver le visage. Puis une autre, qu'elle laissa fondre dans sa bouche. Elle remis en place ses multiples couches de linges et se roula en boule. Dès l'aurore, elle quitterait ce champ, laissant sa place à ceux qui faisaient fleurir la mort, et elle irait là où son butin lui offrirait l'assurance d'exister une journée de plus. Elle s'endormit, souriante. Elle, qui n'était qu'une forme minuscule parmi tant d'autres, savait le véritable sens du mot "vivre".

Parce qu'elle ne connaissait pas le bonheur, elle était heureuse simplement de se savoir respirer.

Parce qu'elle ne connaissait que la haine, elle faisait parti des rares chanceux à réellement voir la vie en rose.

Rose comme la neige imprégnée de sang.