Voici une nouvelle très courte et selon beaucoup de gens très sombre, j'espère qu'elle vous plaiera et que vous saurez y voir la poésie que j'y vois.

J'espère aussi ne pas vous mettre le moral à zéro ^^.

Bonne lecture, et n'hésitez pas à me laisser votre avis =)

Une Larme

La pièce est étroite, étirée en longueur. Elle ressemble à toutes ces autres pièces dans lesquelles je passe mon temps à entrer. Des murs froids, blancs, impersonnels. Un lino bleuâtre poli par le frottement des semelles. Une lumière chirurgicale, qui irradie d'un tube cathodique suspendu au plafond, expose chaque infime parcelle de peau au tranchant de ses ondes. Il n'y a pas de place pour le ménagement ici. A l'éclat de cette lumière crue, le corps recroquevillé apparaît dans toute sa faiblesse, sa souffrance, sa peur. Un jeu d'ombres se découpe entre les plis de ses draps trop fins. Je franchis le seuil de la porte.

Ça y est, je suis entrée.

Je suis là.

Un seul coup d'œil suffit à faire le tour du mobilier. Les stores sont baissés sur l'obscurité de la nuit. Une télévision, silencieuse, reflète la scène sur son écran vide, à deux mètres de hauteur.

Un homme est allongé dans son lit. Il a mal, sa douleur exhale par tous les pores de sa peau, forme un halo noirâtre de sueur et d'angoisse. D'innombrables tubes perforent à intervalles réguliers ses chairs. Suspendus à son chevet, plusieurs poches de liquides transparents égrènent le goutte-à-goutte qui le raccroche encore à la vie.

Je m'avance d'un pas. L'homme n'a quasiment plus de cheveux, mais les quelques-uns qu'il lui reste sont blancs et fins. Sa peau mate, creusée de ride, semble aussi cassante que du papyrus. Pour l'heure, une sournoise pellicule humide recouvre son visage et trahit le martyre de son corps. Pourtant, ses traits sont lisses, crispés, mais lisses. Un observateur avisé remarquerait ses mains empoignant la couverture. L'homme souffre mille morts, mais il ne le montre pas. Il enterre la douleur au fond de lui-même, tout simplement parce qu'une fillette de quatre ans le regarde, et qu'il s'efforce de lui sourire.

Ses yeux sont deux fentes à peine entrouvertes sur des iris pâles. Un beau bleu azur, délavé par le temps, mais qui reflète encore une âme vive et perçante.

J'avance encore d'un pas. Ça y est, je suis au pied du lit.

Je ne suis pas seule.

Il y a cinq autres personnes avec moi dans cette pièce. Une femme est assise sur une chaise contre le mur de droite et fixe le vide. La lumière de la chambre lui donne un teint blafard, ses cheveux sombres et désordonnés retombent de chaque côté de son visage rond. Ses yeux sont bouffis, ses traits tirés, elle est épuisée mais son cerveau lui refuse la délivrance du sommeil.

En face d'elle, une femme plus jeune, d'une trentaine d'années, soutient de ses bras minces la petite fille qui escalade le lit du vieil homme. Elle a de longs cheveux blonds qui ondulent jusqu'au milieu de son dos. L'éclairage, la fatigue et les larmes qui ont coulé de ses yeux ne suffisent pas à gâter sa beauté.

En face du lit, deux hommes se tiennent droits, ils fixent le vieil homme et ne bougent pas. Eux aussi s'efforcent de rester stoïques, mais leur masque se fissure aussi sûrement que la petite fille parvient à enjamber le matelas. Elle se love contre le vieil homme qui laisse échapper un soupir de bien-être, et un véritable sourire sincère, aussi faible soit-il.

Je me coule entre les deux hommes et m'arrête dans un coin au fond de la pièce. Comme d'habitude, personne ne m'a remarquée, personne ne m'a vue. Je peux cependant sentir le frisson qui s'éveille et s'élance sur les bras d'un des hommes. Le second passe une main dans sa nuque où ses poils se sont soudain hérissés. Instinctivement, la femme brune sort de sa torpeur. Elle s'entoure de ses bras et se lève, se poste au chevet du vieil homme. Les quatre adultes se resserrent autour du lit, la fillette se serre contre l'aïeul, comme si ma présence était un signal.

Je les regarde sans rien faire pendant plusieurs minutes.

Ils ne parlent pas, échangent des regards et des sourires qui se veulent rassurants mais qui veulent tout dire. Je vois la peur grandir dans les prunelles du vieil homme.

A sa droite, des machines analysent la moindre réaction de son corps. Objectives, scientifiques, elles retransmettent fidèlement le rythme cardiaque qui entame lentement sa descente.

84 pulsations par minute. Puis 80. 78.

Imperceptiblement, les signes vitaux s'amenuisent, s'effacent petit à petit de la réalité.

Bientôt, ils ne seront plus.

Je retourne au pied du lit où le vieil homme a du mal à cacher sa douleur. La morphine qui s'écoule dans ses veines n'agit plus suffisamment. L'infirmière a oublié d'augmenter le débit de la perfusion. Le goutte-à-goutte continue, inutile car trop lent.

L'angoisse du vieil homme est plus intense que jamais. Je la sens partout autour de moi comme une eau glaciale qui empoisonne les sens. Elle se propage, inonde la petite pièce étroite, submerge ces quatre personnes debout autour du lit. Elle se mélange à leur propre peur, leur tristesse, leur désespoir. L'enfant, qui ne comprend pas pourquoi elle voit sa mère et son père pleurer, reste sans bouger contre le corps de l'aïeul.

Alors, le vieil homme ferme les yeux, les rouvre, et il me voit.

Au début, je ne suis qu'une ombre qui plane, une aura, à peine perceptible, tout juste palpable. Petit à petit, je prends forme et couleurs, tandis que son regard captivé ne me quitte pas une seconde. Ça y est. Ses yeux peuvent appréhender mon corps, mes vêtements, mon visage. Je perçois mon reflet dans la fenêtre à ma gauche. J'observe ce qu'il a choisi de voir.

Pour lui, je suis devenue une fillette d'environ huit ans. J'ai de beaux cheveux de platine, à l'éclat lunaire, presque blancs. Ma peau est très pâle, mes yeux ont le même vif azur que le regard qui me contemple. Je suis vêtue tout de noir, je porte une longue robe d'hiver, épaisse, lourde, mais finement ouvragée, ourlée de broderies et de soie. Mes cheveux sont enfouis sous un crêpe de fine dentelle noire, transparente, des motifs complexes dessinés dans le maillage.

J'esquisse un sourire et je vois le vieil homme sourire à son tour. Je sens sa peur refluer. En son corps, la douleur s'éteint, tout simplement parce que son corps est en train de s'éteindre.

Je comprends rien qu'en voyant le regard qu'il me porte que je suis un être cher, une enfant disparue qui surgit soudain dans cette chambre sordide.

Les traits du vieil homme se détendant et s'apaisent. Sa joie, immense, se répand et cherche à combattre le courant glacé qui a saisi les veilleurs.

Alors, l'homme se compose un visage calme, reposé, serein.

Malgré eux, les quatre adultes rassemblés autour du lit lui rendent un sourire faible, triste, qui contient tout leur amour et leur souffrance d'être bientôt séparés de lui. La fillette semble avoir compris elle aussi. Elle dépose un baiser sur la joue de l'aïeul. Ce dernier lève les yeux et me fixe.

Il est heureux, il est prêt.

C'est à moi de remplir mon office.

Je m'approche au plus près du vieil homme et je m'incline. Mes cheveux cascadent sur mes épaules, il peut presque les sentir. Alors, je dépose mes lèvres d'enfant, mes lèvres froides sur le sommet de son front. Il ressent le baiser, ses poumons se vident pour ne plus jamais se remplir. L'appel du glas retentit à ses oreilles.

Il meurt.

Je me redresse et entends les premiers sanglots qui se libèrent. Je traverse la pièce, franchis le seuil, sors de la chambre.

Je suis dans le couloir bondé d'un hôpital. A peine suis-je sortie que déjà mes pas m'emportent sans que je n'aie à réfléchir. Je monte un étage, je traverse un couloir. Une nouvelle porte se profile. Chambre 326. Avant que je n'entre, je sens une larme rouler sur ma joue.

Seule au milieu de ce corridor, petite fille en robe de deuil que seuls les mourants peuvent voir, je verse une larme pour ce vieil homme disparu, comme je le fais chaque jour, à chaque seconde, pour tous les morts du monde.

Pour une simple et bonne raison.

La Mort est une éternelle endeuillée.