Ange Gardien, une vocation.

« La légende raconte que chaque humain vient au monde avec son ange gardien à ses côtés.

C'est pour ça que l'on appelle ça une légende. Comme si un ange n'avait que ça à faire de passer son existence entière à votre service. Cela dit la légende n'a pas tort dans le fait que dés que vous poussez votre premier cri, un ange gardien est à vos côtés, mais ce que la légende ne dit pas, c'est qu'être un ange gardien est un véritable métier, une vocation. Ce que la légende ne dit pas, c'est qu'il vaut cent fois mieux finir en enfer que de choisir le métier d'ange gardien.

Les démons sont de véritables fainéants, leur travail, c'est de pourrir le vôtre. Pas bien difficile.

Rendre le métier d'ange gardien attractif en revanche, c'est d'une simplicité enfantine car une fois embauché, vous ne pouvez en aucun cas démissionner. C'est sans doute pour cela que les employés et les étudiants ne se rencontrent jamais. S'ils avaient l'occasion de savoir réellement en quoi consiste ce métier, ils déserteraient le paradis pour se carapater dans les sources chaudes infernales. Ce ne serait pas la première fois... »

La clochette tinta par trois fois, signalant l'heure du rassemblement. Avec un soupir, l'ange referma son journal, le glissa dans son tiroir et se rendit à la réunion annuelle. Il n'avait pas à se plaindre à vrai dire, il venait de passer un an de vacances, façon de parler bien sûr. Les nouveaux nés n'étaient pas des clients particulièrement remuants, juste très très ennuyeux, mais ça laissait pas mal de temps libre. Sa plus belle action avait été de poursuivre une souris terrorisée qui s'était réfugiée sous le berceau, mais après lui avoir fait la chasse pendant plus d'une demi-heure, le rongeur avait fait une crise cardiaque lorsqu'il avait pu enfin l'attraper pour le mettre dehors. C'est dire si son année avait été mouvementée...

Une alarme retentit tout à coup et quatre infirmiers se précipitèrent avec une civière. Il y eut un vacarme épouvantable, des cris, des explosions, des hurlements, puis la civière passa en sens inverse à toute allure avec un ange fortement sanglé dessus, visiblement dans un état dépressif très très avancé.

– Vous ne comprenez paaaas ! Hurlait-il. Je dois y retourner ! C'est bientôt le week-end ! On risque la catastrophe ! Partout ! Y sont partouuuut ! Gniark... Ngk... Raaaaaaah ! Dégagez ! Z'approchez pas ! Raaah pas par là ! Y sont partouuuut !

Le médecin hochait la tête avec un calme olympien, ses quatre infirmiers quant à eux étaient complètement paniqués. Sûrement des nouveaux. Ici c'était comme ça chaque année.

– Mais oui, mais oui... ils sont partout, je sais, vous l'avez déjà dit.

La civière passa en trombe sous les regards estomaqués, puis le silence reprit ses droits.

L'ange soupira. Encore un pauvre bougre qui finirait au quartier psychiatrique céleste pour au moins un semestre.

A chaque fois c'était pareil, vingt-trois ans que ça durait... Personne n'osait le dire, mais tout le monde espérait secrètement soit que ça s'arrête pour de bon, soit que ça devienne un peu plus normal, parce que décidément, trop c'était trop.

Secouant la tête, il se rendit dans la grande salle et s'installa sur un siège libre de l'immense table circulaire. Pour être exact, il y avait autant de siège que d'humains présents sur terre. Le président s'installa et le silence se fit dans la salle.

Vous vous demandez comment il est possible que 7 milliards d'anges tiennent dans une seule salle en s'entendant et se voyant parfaitement comme s'ils n'étaient qu'une vingtaine ? Je vous rappelle qu'on est au ciel. Pour Dieu, rien n'est impossible.

Le président du conseil fit son rapport annuel, pestant pour la vingt-troisième fois qu'un seul humain sur terre avait suffit à pourrir toutes les statistiques de l'année.

– Bien, déclara-t-il finalement. Passons à la liste de cette année...

Pour cette fois, l'ange ne ressentit aucune tension, inquiétude, panique, voire terreur car il était en congé pour trois mois, les années terrestres et les années célestes n'ayant évidemment rien à voir.

Il se renversa sur sa chaise et croisa les mains derrière sa nuque, soupirant d'aise. Il était tranquille, il avait gagné le totem pour cette manche, il avait l'immunité, et c'était assez jouissif de regarder les autres jouer à la roulette russe.

Les noms défilaient, les volontaires se levaient les uns après les autres, parfois plusieurs et devaient se mettre d'accord. Ah... On en était à la lettre F. Il ouvrit un œil, soudain intéressé.

– F. Anastasia ?

Trois anges gardiens se levèrent et déblatèrent* un moment jusqu'à ce que deux d'entre eux cèdent.

– F. Bayron ?
Un temps d'hésitation, puis un ange se leva.

– F. Caroline ?

Deux cent anges se levèrent d'un même mouvement et déclenchèrent une véritable pagaille qui dura plus d'une heure, jusqu'à ce que le gagnant se rassoit, un petit sourire triomphant aux lèvres.

Être l'ange gardien de cette Caroline, il l'avait déjà fait et c'était le club Med. La dernière fois qu'il avait dû intervenir remontait au jour où elle s'était coincée le doigt entre un panier à linge et un hublot de machine à laver. Le reste du temps elle était plutôt posée sur un boulot pépère (pour un ange) ou plantée sur son ordinateur à mater des mangas. Zéro menace, zéro stress. La vie idéale pendant une année entière, il avait était d'une ruse et d'une adresse exemplaire. Quoique... il avait apprit que récemment elle s'était mise au permis de conduire... Dieu merci, pour l'instant elle n'en était qu'au code de la route, il improviserait lorsqu'elle aura décider de passer à la conduite, pour le moment il avait le temps.

Les noms défilaient toujours.

– F. Julien ?

Rebelote. Une centaine d'anges se battirent pour le poste. Fallait dire que le si le gaillard n'était pas très aventureux, il y avait des points où le suivre était du grand art. L'ange de congé avait déjà testé quelques fois, et il y en avait quelques unes où faute de se faire des cheveux blancs, il avait pas mal balisé, comme le jour de l'explosion de cette fichue turbine sur son lieu de travail. Si Caroline c'était le club Med cinq étoiles avec suite royale, Julien c'était comme faire une randonnée sous un ciel orageux. Ça pouvait encore aller.

L'ange de congé sourit en remarquant que la nervosité grimpait de plus en plus chez les anges non casés, car juste après F, venait la lettre G. La lettre tant redoutée. La lettre qui pouvait vous plonger dans la pire des terreurs.

– G. Tsen ?

Tous les anges restant se battirent férocement, et le nombre ne cessa d'augmenter jusqu'au nom tant redouté, un nom qui amenait le frisson et le silence, un nom qu'il était interdit de prononcer dans le royaume céleste.

– G. Jeanne ?

Silence totale. Même les oiseaux avaient cessé de chanter par la fenêtre ouverte, et le vent s'était paralysé. Voûtés sur leurs sièges, la tête basse et les yeux fuyants, les anges gardiens croisaient doigts, bras, jambes et orteils afin de ne pas se faire désigner d'office.

Le président ronchonna.

– On est obligé de lui envoyer quelqu'un. Un volontaire ?

Nouveau silence de mort.

– Bon, soupira le président. On y reviendra plus tard. G. Ismaël ?

Flopée de volontaires. Puis nouvelle bataille au nom suivant. Puis sur le suivant.

– G. Jeanne ?

Silence de mort version trois, atmosphère pesante et sombre, comme en attente de la foudre.

– Faudra bien que quelqu'un se dévoue, s'énerva le président.

La gravité semblait soudain connaître un accroissement considérable sur toute l'assemblée dont le nez atteignait tout juste à présent la hauteur de la grande table.

– Mais je comprends pas, fit soudain une voix. Qu'est-ce qu'elle a de si terrible cette fille ?

– On a un volontaire ! Cria alors l'ange de congé avec un grand sourire aux lèvres.

– Parfait ! S'exclama le président en l'assignant aussitôt sur son registre.

Le pauvre ange gardien ayant eu la déveine d'ouvrir la bouche eut un grand moment de solitude et comprit alors qu'il aurait dû se briser tous les membres voir la nuque en prime plutôt que de demander une information pareille. Sensation confirmée par le fait qu'une immense vague de soulagement s'abattit sur l'assemblée, et que l'ange de congé lui tapota gentiment l'épaule avec un grand sourire très très inquiétant.

– T'inquiète pas mon grand. Si tu survis, tu pourras exhiber ta médaille.

– Une médaille ? Tout ceux qui ont été gardien de cette fille ont reçu une médaille ?!

– Euh... non. Pour le moment aucun ne l'a reçu.

– Pourquoi ?

– Parce qu'ils sont toujours au quartier psy.

Le pauvre volontaire forcé écarquilla les yeux. Cette fille était dans les services secrets, démineur ou un truc comme ça ?

Même pas, selon les explications de son aîné en congé. La fille en question était somme toute très banale, mais le problème...

– Le problème vois-tu c'est que cette fille est pire qu'un cafard. Elle aurait dû crever un certain nombre de fois, mais bizarrement elle parvient toujours on ne sait comment à passer entre les faucilles de la Mort, et je peux t'assurer que ça fait 23 ans qu'elle nous l'a mise dans une rogne pas possible. On ne peut pas lui en vouloir, d'ailleurs. Elle lui envoie constamment et à tour de bras tout un tas de calamités, mais c'est qu'elle est résistante, la blatte. Et vu qu'elle a survécut les 5 ou 6 première fois, on a reçu l'ordre de lui filer un coup de pouce et de minimiser les dégâts. Donc ton job, ça va être de faire en sorte qu'elle reste en vie et soit le moins amochée possible. Ton boulot normal en somme.

Le pauvre ange se bouffait la lèvre de stress en réalisant l'étendue du piège dans lequel il avait sauté à pied joint.

– La Mort lui cours après ?!

– Ouaip. Elle lui en veut de s'être débinée lorsqu'il le fallait. Tiens, pour te faire une idée, normalement elle n'aurait pas dû naître. La Grande Faucheuse a tenté une première fois, puis une deuxième avant sa naissance, mais elle s'en est sortie. La Mort n'a pas digéré la défaite et n'a plus jamais lâché l'affaire après ça. On la comprend, un client récalcitrant malgré lui, c'est du jamais vu. Un tel degré de poisse chez un humain a fait exploser nos statistiques. Et ne pense même pas à taper un roupillon quand elle ferme enfin les yeux, ce qui est plutôt rare ces temps-ci.

– Pourquoi ?

– Pour être honnête, bah parce que la Mort à déléguée une partie de son boulot aux démons. Il y a quelques années par exemple, elle a faillit mourir asphyxiée par un poêle à bois en pleine nuit. Quelques temps plus tard c'était de froid, à son boulot c'était une fuite de gaz, et ça c'est quand elle ne passe pas son temps à écrabouiller la face de types qui lui cherchent des noises alors qu'en face ils sont au moins cinq, à se fracasser tête première sur les murs de ciment ou à passer à travers des plafonds pour s'exploser en bas à quelques millimètres de gros bestiaux cornus.

– ...

Là, notre pauvre volontaire plus si volontaire avait considérablement pâlit. D'ailleurs il penchait de plus en plus dans une teinte verdâtre. Être l'ange gardien de cette fille, c'était comme se balader à poil dans un tsunami sur un monde couvert de clous et espérer s'en sortir sans une égratignure.

Et il allait se coltiner ce danger public, cette folle furieuse complètement inconsciente, poissarde et déjantée pendant toute une année ?! Sans prendre une pause ni dormir ?

– Je vais pas survivre... gémit-il pitoyablement.

– Je compatis. Ah, un conseil. Julien F et Caroline F sont des amis à elle. Essaye de la coller avec eux le plus possible, ils ont tendance à déteindre sur elle et a rééquilibrer un peu son karma, si on peut dire. C'est la seule façon que tu as pour souffler un peu.

Impossible... il ne pourrait jamais tenir. Ça existait vraiment une fille pareille ?

Bizarrement, tous les anges qu'il croisait lui témoignait un geste compatissant ou avait pour lui un regard triste, comme s'ils savaient qu'ils ne le reverraient jamais.

Les mères utilisaient même son nom pour faire obéir un enfant désobéissant.

« Si tu n'es pas sage, tu seras désigné ange gardien de Jeanne ! » était devenu une phrase de menace courante dans les maisons et les écoles, ou bien encore :

« J'ai autant de chance de gagner que de revenir sain d'esprit après avoir été l'ange gardien de Jeanne ! »

Et lorsqu'un ange manquait particulièrement de chance, on disait qu'il était atteint du « syndrome Jeanne. »

Plus il en apprenait sur cette fille et moins il avait envie de partir pour cette mission. Il se demandait même franchement s'il n'était pas la victime du plus grand canular de tous les temps. Lui qui aimait la Terre, ça faisait pratiquement trente ans qu'il n'était pas remonté pour les réunions, se contentant de faire la demande client et de recevoir ses missives. Grossière erreur.

La seule façon d'avoir des réponses claires et fiables était d'aller directement à la source, mais il était persuadé qu'on ne le laisserait pas faire, il allait falloir faire preuve de ruse.

Son aîné l'ayant congédié, le volontaire pas si volontaire se creusa la tête pour trouver comment atteindre en catimini le quartier psychiatrique.

En fait il n'avait pas 36 solutions. Soit il allait directement observer la source de ses angoisses sur la planète Terre, soit il descendait en rappel jusqu'à la fenêtre de l'étage psychiatrique dans l'espoir qu'elle soit ouverte, soit il passait par les conduites de ventilation.

Assis dans l'immense bibliothèque, il consultait le plan des aérations, et ça n'avait pas l'air simple à vu de nez, comment pourrait-il mémorisé tout ça ? C'était impossible ! Ou alors il faudrait qu'il emprunte les plans... Pouvait-il faire ça ? Pouvait-il vraiment faire ça ?

Il regarda nerveusement autour de lui en se sentant atrocement coupable. Magouiller de cette façon ne ressemblait pas du tout à un ange, mais plutôt à la sournoiserie des démons. Peut être avait-il des prédispositions...

Il glissa les feuilles dans sa poche intérieure, quittant le bâtiment à grands pas. En passant le portail de sécurité il évita le regard du gardien de l'entrée qui haussa les sourcils mais ne broncha pas. Autant porter une pancarte autour du cou indiquant « j'ai piqué quelque chose et je me sens affreusement coupable alors vu que je suis un piètre menteur faites semblant de ne pas l'avoir vu ou bottez moi sévèrement le derche parce que de toute façon j'irais plus tard m'auto-flageller dans un coin.»

Dans le doute, remettez vous-en toujours à la hiérarchie, et le gardien ne devait pas poser son rapport avant une semaine. En attendant, il fermerait donc les yeux, syndicat oblige.

Nous retrouvons notre super poissard dans un couloir de l'aile Nord. S'il lisait les plans correctement – ce qui n'était pas du tout garantit – il devait s'introduire dans la deuxième grille sur la gauche, parcourir environ 100m, puis tourner à droite, ensuite tout droit pendant 40m, tourner à gauche, remonter sur un niveau, continuer sur 200m, descendre de deux niveaux...

Il soupira et coinça le plan entre ses dents en déboulonnant soigneusement la grille. Ce qu'il ne devait pas faire pour savoir dans quoi il mettait les pieds... Non mais c'est vrai, quoi ! Jamais on ne lui avait dit quand il avait signé qu'il devrait faire de la spéléo sans torche dans un conduit poussiéreux pour s'introduire en douce dans le quartier des tarés !

Vraiment, sa mission prenait de plus en plus l'allure d'un mauvais film humain bourré de clichés.

Après plus de deux heures à se tortiller dans les conduits comme une chenille pour en ressortir déguisés en mouton de poussière géant, il se rendit compte qu'il avait prit le plan à l'envers et s'était retrouvé à l'exact opposé de sa destination. Avec fortes injures, jurons et commentaires peu élogieux qui auraient fait chuter les auréoles de n'importe qui passant à proximité, il se rendit à nouveau devant l'aile Nord et tambourina contre la porte jusqu'à ce qu'un infirmier lui ouvre et lui propose alors très aimablement d'entrer.

Réalisant qu'il avait mit au point tout un plan – bancale soit dit en passant – pour rien, l'ange gardien d'une humeur massacrante le suivit jusqu'à la cellule capitonnée ou son homologue qui venait de revenir de mission se trouvait attaché sur un lit dans une camisole.

– Vous pouvez lui parler... si vous parvenez à en tirer quelque chose, mais évitez tout état de nervosité ou de stresse, lui conseilla l'infirmier en le faisant entrer dans la cellule.

L'ange qui s'y trouvait paraissait littéralement shooté et lâchait de temps à autre un son ou une onomatopée à la signification très obscure tel que « gah » « ouirks » ou encore « agabouga » preuve d'un état d'esprit particulièrement détérioré.

– Bonjour, lui lança-t-il à tout hasard.

– Agateuuuubeuuh...

– Hum... Je voulais savoir comment vous vous sentiez. Je m'appelle Michel, je suis remonté il y a peu. Et vous ? Quel est votre nom ?

– Gouzi gouzi blaaaaaaaaah.

Très encourageant... même une serpillière pouvait avoir une meilleure conversation que cette loque angelesque**.

Dans la cellule d'à côté, une voix relativement posée – à part qu'elle filait parfois sans raison dans les aigus – lui annonça qu'il perdait son temps. Changeant de cellule, il décida de s'entretenir avec un ange ayant de la pâtée plutôt que de la bouillie en guise de cervelle. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, la pâtée à toujours eu plus de conversation.

– Il a voulu battre le record. Il a réussit, mais il ne savourera jamais sa victoire vu qu'il ne sortira jamais d'ici, lui expliqua l'ange à la voix en pleine régression adolescente. Moi j'ai eu plus de chance, mais parce que je n'ai tenu que trois jours.

– Et lui ?

– Ce cinglé a achevé sa troisième semaine aujourd'hui.

– Trois semaines ? Donc il y en a eu d'autres avant lui ?

– Jamais plus de quelques jours, une semaine grand maximum. Ça tourne très très régulièrement. La plupart des anges ayant un minimum de bon sens abandonne au bout de 24h.

De pire en pire. La situation était catastrophique. Il était dans une galère monstrueuse.

– Je suis le suivant, lâcha-t-il d'une voix douloureuse.

– Toutes mes condoléances, lui lança laconiquement l'ange cinglé en avalant une poignée de pilules.

– Qu'a fait cette Jeanne pour que tu te retrouves ici ?

La réaction du patient ? Elle fut aussi violente qu'inattendue. Le gobelet qu'il tenait à la main s'écrasa soudain au sol, l'ange fut prit de tremblements violents et balaya du poing tout ce qui se trouvait sur son passage. Les yeux exorbités et hallucinés, il attrapa son plateau repas, renversant tout ce qui se trouvait dessus et s'en servit pour se cogner violemment le front en hurlant:

– PAS CE NOM ! PAS CE NOM ! JE VEUX PLUS LA VOIR ! ILS ME L'ONT PROMIS ! ARRÊTEZ LA !

Puis il se servit du plateau bien cabossé pour cogner sur des choses invisibles de tous côtés en leur ordonnant de ficher le camp, tout en beuglant à une fille invisible de ne pas s'engager dans une telle ruelle à 3h du matin.

Une agitation intense gagna aussitôt les autres cellules. Les patients se mirent à hurler des choses quasiment similaire en se jetant contre les murs où en brisant tous ce qu'ils avaient sous la main. Des infirmiers et des médecins se précipitèrent de tous côtés, repoussant le visiteur dans le couloir où l'infirmier le fusilla du regard, le souffle court, tenant dans les mains une dizaine de seringues.

– Je vous avez dit : SURTOUT PAS DE STRESS ! Qu'est-ce que vous leur avait dit ?!

– Mais rien ! Je vous le jure ! J'ai juste parlé de Jea...

Les internes se retournèrent violemment et 5 d'entre eux lui bondirent dessus pour le bâillonner et le traîner hors de l'aile Nord, l'air paniqué.

– Vous êtes malade ou quoi ?! Ne prononcez pas ce nom ! Jamais devant eux ! Vous le faites exprès ma parole ?!

Et ils le jetèrent là avant de se remettre à courir en tout sens pour distribuer camisoles, sangles, fortes doses de psychotropes et autres calmants.

Encore sous le choc, le pauvre volontaire forcé cligna des yeux face au beau bordel dont il avait été involontairement la cause et la seule pensée qui traversait son esprit, c'était que lui aussi risquait de finir dans l'aile Nord du quartier psychiatrique s'il partait en mission. Que faire ? Il ne lui restait que quelques heures à peine pour trouver une solution.

Complètement paniqué, il retourna dans ses appartements où ils se mit à faire les 100 pas en se rongeant les ongles.

Une idée ! Une idée ! Il lui fallait une idée ! Une solution !

... Et il en trouva une.

A l'heure du grand rassemblement pour le départ vers le monde des mortels, Michel l'ange gardien manquait à l'appel, et parce qu'il était celui qui devait suivre Jeanne G, tous les anges se lancèrent dans une formidable battue du royaume céleste pour le débusquer et le traîner sur terre par la peau des fesses s'il le fallait.

Les anges ratissèrent le moindre centimètre carré jusqu'aux endroits de plus en plus improbables, mais ils ne trouvèrent nulles traces de Michel l'ange gardien, seulement un mot d'excuse dans ses appartements.

Les hypothèses allaient bon train jusqu'à ce que des coups sourds résonnent contre le battant de la porte principale. Le président déjà bien stressé et énervé s'y rendit en beuglant un : « QUOI ?!» tonitruant au nez et à la barbiche d'un démon messager qui tendit le poing dans lequel se trouvait une missive fermée par un cachet de cire fondue où apparaissait un trident croisé avec un brasier surmonté d'une paire de corne, les armoiries du diable.

Le président se pinça l'arête du nez en soufflant plusieurs fois – ce parasite rougeâtre tombait décidément très mal – et décacheta l'enveloppe, tirant une lettre à la calligraphie parfaite et harmonieuse dont le ton sarcastique ne put absolument pas lui échapper.

De Satan au lèche cul déiste qui réceptionnera cette missive.

Très cher représentant céleste,

Vous êtes prié de tirer votre patron de sa béatitude – ou à défaut sa mère – pour les prévenir de l'arrivée de cette présente lettre et bien sûr de la mention suivante :

le monde infernal ferme ses frontières et n'accepte plus l'arrivage de nouveaux réfugiés.

En effet et ce malgré tout le respect que je vous dois, ce n'est pas que la traîtrise ne nous enchante pas, bien au contraire, mais c'est que voyez-vous nous commençons sérieusement à manquer de place par excès d'effectif.

Par conséquent, veuillez s'il vous plaît endiguer votre hémorragie angélique afin que nos démoniaques artères n'explosent pas sous la pression de vos transfuges.

Sachant votre réponse sagement positive – dans le cas contraire il s'agit de votre vie vous en faites ce que vous voulez– je vous transmets mes brûlantes salutations.

Satan. (the best)

PS : Si la mère de votre patron est encore en extase devant son archange, essayez son père. Il doit être en Éden en train de batifoler avec les douze vierges qui ne doivent plus l'être depuis longtemps.

PPS : Ceci est un mot de moi, Adonis, votre messager. Satan ayant promit de m'éviscérer et de faire bouillir ma cervelle si je revenais sans résultat probant, soyez aimable dans votre divine bonté de tenir compte de mon impartialité dans vos différents. Merci.

Le président faillit s'étouffer et hurla, sa voix amplifiée résonnant dans tout le royaume :

– DIRECTIVES SPÉCIALES ! CONVOCATION DE TOUS LES ARCHANGES EN SALLE DE CRISE IMMÉDIATEMENT !

Puis se retournant, il sembla chercher quelque chose du regard et pointa finalement du doigt l'ange en congé.

– Cas de force majeur ! Vous êtes de service pour l'humaine Jeanne G !

Il s'éloigna en courant vers le bâtiment, tandis que l'ange désigné demeurait figé sur place, puis quand il fut certain que ce n'était pas une blague en recevant son ordre de mission, il fit une syncope.

L'air blasé et absolument neutre, Adonis le messager entra dans le royaume céleste et suivit le président les mains dans les poches en sifflotant l'air de l'apocalypse.

Pendant ce temps là sur terre, assise dans son manoir de brume sombre, la Grande Faucheuse affûtait son outil de travail de prédilection. Sur tous les murs s'étalaient des milliard de clichés de 23 années de vie d'une humaine. Elle était son obsession, occupait toutes ses pensées. Cette fois serait la bonne, elle en était convaincue. La Mort affûtait et affûtait encore la lame de sa faux en émettant le son crissant d'un rire fou et machiavélique :

– Je l'aurais un jour... je l'aurais !

* Caro : déblatérer : verbe intransitif. def: Attaquer en parole avec violence. ex : déblatérer sur un sujet épineux lors d'une réunion.

** Caro et Goju : Je sais, ça n'existe pas, et c'est entièrement voulu !