« Elle le savait que si elle continuait ainsi, elle finirait par en mourir. Vomir pour survivre, c'en était un paradoxe qu'elle-même ne saisissait pas. »

Il y a tellement de choses dans ma tête que je ne sais plus quoi penser. Tout ce que je veux, c'est être aimée et respectée comme je ne l'ai jamais été auparavant. Je veux un amour parfait, des amis à proximité et une famille bienveillante quoi qu'il puisse m'arriver.

La réalité est cependant bien cruelle.

S'accrocher à nos rêves, c'est mourir petit à petit chaque jour puisque l'être humain n'est pas fait pour être perpétuellement heureux. Chaque goutte de bonheur a sa gorgée de malheur, qui que l'on soit. Une goutte de joie a cependant une durée très limitée contrairement à l'amas de souffrances que voilà. Certains choisissent de le fuir, d'autres de le garder dans une bouteille jusqu'à ce qu'ils puisent la détruire. Pour ma part, j'ai peur de la vivre, d'y faire face. En fait, je ne sais que geler les émotions, tant positives que négatives, qu'elles me libèrent ou m'oppriment, qu'elles me guérissent ou me blessent, car derrière mon masque, même la joie m'est incompréhensible.

Souvent, je me sens si seule que la mort me semble envisageable. Assise devant l'écran de l'ordinateur, je ne peux que taper ces mots dans un document vierge puisque qui d'autre voudrait lire ces quelques mots? J'ai froid, je ne me sens pas bien. J'aimerais tellement que quelqu'un soit près de moi, si ce n'est que pour réchauffer mon cœur qui se meurt.

Le soda que je bois ne goûte rien. Je n'ai ni soif ni faim mais l'angoisse me pousse à vouloir le saisir afin de le porter à mes lèvres trop désireuses de quelconque parcelle pouvant abaisser l'émoi qui me ronge l'intérieur. Les idées se précipitent l'une après l'autre dans ma tête. Je dois manger maintenant, n'importe quoi – sucré, salé, épicé, amer, n'importe, j'm'en fiche.

Je quitte mon siège comme un zombie et me met à fouiller de fond en comble la petite partie du réfrigérateur qui m'est alloué dans l'appartement que je partage avec quatre autres personnes. Rien, il n'y a que nada. Évidemment, j'ai dû me dire que je dois le vider au cas où que l'un de ces envies me poignarde. Mais c'est urgent! Il faut que je me calme, évidemment. Mais comment puis-je accomplir tel exploit?

Il faut que je prenne quelque chose, j'ai une faim si insatiable que je ne réussirais pas à l'assouvir autrement. Il est hors de question que je prenne quelque ration de nourriture appartenant aux autres, je l'ai déjà fait et cela mène à des relations plutôt tendues puisque ce n'est pas tout le monde qui comprend ce besoin insensé et insatiable. J'en ai besoin pourtant, atrocement.

Arf, tant pis.

C'est étrange comment les plaisirs oraux, aussi éphémères sont-ils, sont des bouées de sauvetage pour moi dès que l'anxiété me foudroie.

Maquillage, coiffure, vêtements. C'est plutôt marrant de savoir que je peux quitter aussi abruptement mon siège pour aller à l'épicerie, sans même y donner une seconde pensée.

Je presse le pas, je me dépêche. L'envie est là, omniprésente et elle me lacère le cœur. Une dizaine de minutes de marche. Certains thérapeutes prétendent qu'une bonne marche peut faire oublier le besoin de faire une crise alimentaire. Dans mon cas, je fonctionne en « tout ou rien ». Dès que le monstre est dans ma tête, il ne me lâche plus jusqu'à ce que je l'assouvisse.

Ah, le magasin. Je regarde. Légumes et fruits, non. À droite, mets préparés. Non, je n'aime pas. Je continue. Pain. Oui. Pain au fromage. Gâteaux à droite, je regarde le derrière de la boîte. Une heure à décongeler, jamais. Je continue. Tartes, chocolatines, gâteau à la carotte, biscuits aux noix de macadam, je prends. Je continue. Quelque chose, vite, vite. Des gâteaux. Oui, des petits gâteaux. C'est facile à purger. Évidemment. Je continue. Pattes d'ours, je prends. Pop-tarts, pudding à la vanille, barres muffins. Yogourt. Gâteau McCain, à la vanille. Crème glacée, pour faire descendre le reste. Anxiété. J'ai peur de payer. Je souris, soixante dollars. La caissière et l'emballeuse sont étonnées de voir autant de nourriture. Je fais un gros party ce soir, dis-je, avec des copines. Elles me regardent avec envie après avoir zieuté la nourriture. Chanceuses! Je souris à cette remarque, un sourire sardonique certes, mais qui se veut placide. Je pars avec mes emplettes. Sur le chemin du retour, je grignote des biscuits. Je m'en fous. Si elles savaient que c'est en fait une grosse fête que je me fais toute seule dans ma chambre avec un 2L de coke diète, elles réfléchiraient sûrement de croire que j'ai de la chance.

Chez moi. Je me rends dans ma chambre, je dépose mes paquets. Je vais chercher une fourchette et une cuillère, je me remplis une bouteille d'eau et j'empoigne mon coke diète. J'm'en fiche, je m'en fous. Je continue de bouffer les biscuits, je continue dans l'ordre que j'ai acheté mes trucs. Je me sens pleine, je me plie devant la poubelle et je me mets à gerber. J'en ai marre de ma vie. Je continue. La bouffe me gèle le cerveau par moments. Le mal-être qui se glisse entre les brefs moments de lucidité que j'ai est vite chassé par le moment présent. Bouffer, glisser ces aliments infects entre mes lèvres, rejeter ceux-ci dans la poubelle. J'en ai trop. Je vais jeter le reste. Je cale mon restant de coke avec de l'eau et je me dirige aux toilettes. Je mets mes deux doigts dans la gorge et je tente de penser à quelque chose de dégueulasse, une femme obèse qui mange et mange, et qui devient malade par le fait même, son vomi glissant entre ses bourrelets de graisse. C'est une technique qui fonctionne dans mon cas, et je me mets à déverser le restant de mon festin dans la cuvette. De gros flots d'atrocité, voilà ce que c'est. La nourriture à moitié digérée mélangée avec les particules noires du coke diète et de l'eau qui dilue tout. La nacre couleur, la crème glacée qui flotte par-dessus. Pendant une seconde, j'ai peur qu'on m'entende, puis j'oublie et je continue.

Vomir. C'est un acte répugnant pour plusieurs, mais c'est aussi une salvation pour d'autres. Dès que je m'agenouille et que je déverse le contenu de mon estomac dans la toilette, je me sens mieux. Tout va bien, je suis satisfaite. En fait, c'est un peu comme mettre un baume sur une plaie et ne plus se préoccuper de son état. Dès que l'infection refait surface, le même acte est accompli, dans l'espoir d'oublier la lésion. Au fait, elle revient toujours, encore plus grave à chaque fois.

« C'était incroyable comment elle pouvait se sentir vide alors qu'elle était si pleine. Même si les événements se précipitaient, c'en était trop. À la fois, elle avait peur du vide et encore plus de son absence. »