Tout a commencé à cause d'une drôle d'idée. Il parait d'ailleurs qu'elle est née dans mon esprit. C'est en tout cas ce que Jason dit à chaque fois que quelqu'un lui pose la question. A moins que l'on puisse dire que tout à commencé à cause de la timidité, trait de caractère que nous avions la malchance de partager. Après tout, c'est elle qui nous a réunit, plus pour le pire que pour le meilleur. Lui et moi n'avions, bien entendu, pas choisit d'être aussi effacés, mais le fait est que nous l'étions et que ça nous pourrissait, doucement mais sûrement, la vie. Mais sinon, nous ne serions pas ce que nous somme devenus et cette histoire n'aurait jamais existé.

Au lycée, et je parle d'expérience, les gens qui ne savent pas se faire remarquer d'une façon ou d'une autre semblent disparaître au yeux des autres élèves. Un peu comme des sortes de fantômes, de plus en plus évanescents et immatériels à mesure que le temps passe. Malheureusement pour nous, c'était notre cas, à mon meilleur ami et moi. Ce fut donc naturellement que nous nous sommes retrouvés relégués tous les deux au rang des inconnus, même si nous étions dans la même classe que certains de nos camarades de classe depuis la maternelle. Je ne sais toujours pas s'ils faisaient semblant de ne pas nous connaître ou s'ils nous avaient réellement oubliés. En même temps, je n'ai pas envie d'avoir la réponse à cette question, les deux possibilités étant plus qu'assez vexantes pour moi.

Nous étions de ceux qui sont, bien malgré eux, je peux vous l'assurer, toujours par expérience, obligés de s'asseoir au premier rang en cours, sous le regard perçant (ou alors perdu dans le vague, ce qui peut être assez inquiétant) du prof, parce que toutes les places du fond étaient soit déjà occupées soit « réservées » (comprenez par des gens qui ne se gênerons pas pour vous virer plus ou moins brutalement si vous osez poser votre postérieur à leur place). De ceux que l'on qualifie d'intellos même s'ils ne sont pas plus intelligents que les autres. De ceux donc qui n'avaient qu'une envie, que les années avant le bac passent le plus vite possible et d'en finir enfin avec cette torture que l'on appelle Lycée.

Je connaissais Jason depuis le collège. Il s'était assis une fois à côté de moi en début d'année et il n'avait plus changé de place. Je m'étais habituée à lui petit à petit, mais nous n'avions vraiment parlé, pour autre chose que pour le prêt d'une gomme, que quelques mois plus tard. Je m'étais levée du mauvais pied ce matin-là et pour la première fois depuis longtemps, j'ai murmuré ce que j'avais en tête sans même réfléchir.

« -M. Ernst doit être daltonien.

-Pourquoi ? Parce qu'il ne sait pas faire la différence entre gris et vert, me répondit-il ? Moi je pense qu'il organise juste très mal son tiroir à chaussettes, ajouta-t-il. »

Je me tournai vers lui, surprise. C'était la première fois que j'entendais le son de sa voix. Son sourire était franc, mais un peu hésitant, comme s'il ne savait comment sa remarque allait être comprise. Il paraissait même un peu étonné d'avoir osé parler en public. Ses cheveux lui retombaient à moitié dans les yeux clairs et j'eu un pincement de jalousie. Pourquoi avait-il des cheveux lisses alors que je devais me débattre avec une tignasse improbable chaque matin ? Prenant mon courage à deux mains, je décidai de me remettre de ma surprise et de lui répondre. J'espérai ne pas avoir l'air aussi prise la main dans le sac que lui.

« -Ou peut-être a-t-il juste un très mauvais sens de la mode. Niveau chaussettes… Et au niveau du reste aussi, d'ailleurs.

-Non, je pense qu'il est clown à mi-temps, répliqua-t-il sans rire.

-Et il a oublié de se changer avant les cours, demandai-je en haussant un sourcil sceptique ?

-Il a sans doute juste oublié les chaussettes, mais tout est possible. N'empêche que je ne lui demanderai pas d'animer l'anniversaire de ma petite sœur. »

Il avait haussé les épaules en me répondant et je ne pu plus me retenir d'éclater enfin de rire. J'avais attiré l'attention sur nous, et même si je détestait que l'on me regarde, j'avais comprit que le sourire de Jason était devenu, en quelques secondes à peine, une des choses que je voulais voir tous les jours. J'étais vraiment heureuse parce que je savais que je n'étais plus toute seule. C'était bien. Nous avons vécu ce dur et interminable moment qu'est l'adolescence ensemble.

Jason était mon meilleur ami. C'était aussi mon seul ami. Dit comme ça, on pourrait croire que je me plains, mais ça me convenait très bien. Je n'avais besoin de personne d'autre. Au Lycée, j'étais trop beaucoup timide pour que les gens me remarquent, sauf quand je commettais une de mes multiples maladresses. Bien sûr je me mettais alors à rougir et je devenais encore plus renfermée. Je n'aimais ni la foule, ni même les grands groupes. En effet, ce n'était pour moi que de nouvelles occasions de me ridiculiser. A part ça, j'étais quelqu'un d'ordinaire, mais il n'est pas toujours bon d'être ordinaire au Lycée. De plus, je ne savais pas m'imposer, ce qui faisait de moi quelqu'un que l'on oubliait très facilement. Jason était du même genre. On faisait la paire, tout les deux, jamais l'un sans l'autre et jamais avec quelqu'un d'autre. Enfin presque jamais, il y avait tout de même des moments où nous devions nous séparer, que se soit question d'emploi du temps ou de besoins naturels. Il n'empêche, Jason faisait partie intégrante de ma vie, il en composait même la plus grande part, et ça me paraissait aussi normal qu'évident.

Jason était capable de faire rire un cadavre lorsqu'il arrivait, fait plus que rare, à dépasser sa timidité. Il n'était pas seulement drôle, il était hilarant. Il était doué pour sortir la bonne remarque juste au bon moment. C'était un don, c'était son don. Je l'admirais pour ça, moi qui ne trouvait la bonne répartie que cinq ou six heures après le moment où j'aurais du la dire. Mais malheureusement, ou peut-être heureusement, je ne sais pas vraiment, il ne parlait pas assez fort dans ces moments-là pour que quelqu'un d'autre que moi l'entende. J'aurais voulu qu'il soit capable de dire tout haut ce qu'il me murmurait à l'oreille, ne serait-ce que pour voir la tête de certaines personnes.

Il aurait pu faire d'une grande partie de ceux qui se pensaient importants, parce qu'ils portaient des vêtements de marques et qu'ils planquaient leurs quelques boutons d'acnés restants sous une couche de fond de teint, des sujets de moqueries. J'aurais tant aimé voir leurs visages pâlir et se décomposer tandis que Jason provoquerait le rire de leurs amis en les tournant en ridicule. Il m'arrivait de vouloir cracher mon venin, tout ce que je pensais d'eux, mais ce que je désirais vraiment, c'était voir Jason le faire à ma place. Je souhaitais pouvoir en rire tranquillement dans mon coin. J'étais trop lâche pour enfin oser dire ce que je pensais et je voulais pouvoir me cacher derrière mon ami.

En effet, s'il était drôle, moi j'étais exaspérante. Jason me disait assez souvent que mon cynisme aurait de quoi faire grincer des dents et rire jaune un certains nombre de personnes. Il considérait que mon incapacité à parler en public était en fait une bénédiction, et il soutenait que dans le cas contraire, on aurait déjà cherché (et sûrement réussit) à me tuer une bonne centaine de fois (il lui arrivait d'augmenter le nombre de mes assassinats supposés. C'était selon son humeur et ce que je lui avais sorti comme vacheries auparavant). C'est vrai que si j'avais dit ne serait-ce que le centième de ce que je pensais à quelqu'un d'autre, on m'aurait détestée très rapidement. L'autodérision n'est pas très répandue, surtout à seize ou dix-sept ans. Je ne sais pas s'il y aurait des gens qui seraient allés jusqu'à la tentative de meurtre, tout de même. Mais mon cynisme faisait partie de ma personnalité et je ne pouvais pas imaginer une journée sans sarcasme. Le fait est que Jason était le seul à connaître ma langue de vipère et que j'étais une des rares, voir même l'unique personne au courant pour son sens de l'humour décapant.

Nous avions prit l'habitude, les midis, de fuir le self bondé et surchauffé pour cause de surabondance d'adolescents en pleine crise hormonale, et d'aller nous planquer dans une des salles de classes, vides à cette heure-là. Les seuls autorisés à les occuper le midi étaient censé travailler, ce qui était, doit-on le préciser, assez rare. C'était une de nos seules entorses au règlement. Il nous arrivait de croiser un prof ou un surveillant, mais ceux-ci fermaient les yeux, ou nous viraient sans donner de suite. C'était un des rares avantages à n'être que des élèves sans histoires. Ca et l'absence d'heure de colle, bien entendu, ce qui avait tout de même une certaine importance.

Ce fut un de ces midis que j'eus cette idée qui allait changer notre vie. Nous étions en train de rire et de nous moquer des attitudes que prenait la fille derrière moi en Allemand. Elle avait une façon toute bovine de mâcher son chewing-gum et le regard placide d'un ruminant qui allait avec. Ce jour-là, elle nous semblait particulièrement inspirante. Jason était en train de l'imiter, la bouche sur le côté, et j'ai pensé, les larmes au yeux, qu'il était bien dommage que nous ne fassions pas partager notre vision du monde. Après tout, il était temps que les gens apprennent à rire d'eux-mêmes, non ? Je sais, j'en demandais beaucoup trop, mais j'étais une indécrottable optimiste. Ou peut-être pas, mais je voulais me voir comme telle.

Quand j'ai proposé ce que j'avais en tête à Jason, il m'a regardé comme si j'étais totalement cinglée, ou comme s'il m'était poussé une seconde bouche au moment où les mots avaient atteint son oreille. Ensuite, il a haussé les épaules, l'air de dire que j'étais un cas totalement désespéré, avant de me faire remarquer que c'était justement notre plus grand problème. Il m'a alors rappelé, au cas où j'aurais pu oublier (on ne sait jamais, l'éclat de rire précédent aurait pu priver mon cerveau d'oxygène un peu trop longtemps), l'impossibilité que représentait pour nous deux le fait de s'exprimer devant un public autre que nos familles respectives ou l'un de nous deux.

Je lui ai alors répondu que ce qui nous pétrifiait, c'était d'avoir le public face à nous. Je lui ai aussi rappelé que nous vivions, heureusement pour nous, au vingt-et-unième siècle. Après, je ne sais pas trop comment nous en sommes venus à décider d'enregistrer notre propre émission de radio, mais nous l'avons fait, et c'est ainsi que « Jour et Nuit » est né.

Avant tout, je devrais peut-être vous expliquer ce qu'est exactement « Jour et Nuit ». Pour moi, c'était un moment où je pouvais dire tout ce que je voulais, sauf qui j'étais, sans aucunes restrictions. Toutes les choses que je pensais, méchantes, de mauvais goût, gênantes ou juste drôles, voir tout ça à la fois, mais que je taisais pendant la journée, j'osai enfin les laisser sortir. Ma virulence pouvait s'exprimer. Je ne sais si c'était pareil pour Jason, mais il m'a un jour dit que cela lui avait fait énormément de bien. Les samedis soirs, nous enregistrions ce que nous pensions de la vie au Lycée et nous le mettions en podcast sur un site. C'était, pour moi du moins, un moment de libération. Je suppose que pour ceux que nous visions, c'était beaucoup moins joyeux. Je me demandais plus ou moins s'ils nous considéraient comme une simple piqûre d'insecte ou comme quelque chose de plus désagréable.

Au départ, ce n'était qu'un simple délire entre nous, fruit d'un moment de détente, qui aurait d'ailleurs pu ne jamais aboutir si Jason n'avait pas eut des micros chez lui, planqués quelque part au fin fond d'un des placards de son garage. Mais le bouche-à-oreille à fait son office avec rapidité et quelques jours plus tard, tous les élèves du Lycée Rimbaud et une bonne partie de la ville semblaient avoir entendu parler de « Jour et Nuit » et d'Hélios et Séléné, les pseudonymes que nous avions adoptés pour animer notre émission dans l'anonymat le plus complet. Ils furent propulsés très rapidement au niveau des choses qu'il fallait absolument connaître pour être à la mode.

C'était très étonnant, voir même un peu effrayant, d'entendre autant parler autour de nous de notre œuvre sans que personne ne sache que nous étions ces voix qu'ils écoutaient avec tant d'attention. Chaque fois que je croisai quelqu'un avec des écouteurs sur les oreilles, je me demandai si c'était notre émission qui passait dans son baladeur. J'étais assez surprise, je doit le dire, de voir que nous avions réussi à créer un tel événement en si peu de temps. En sortant de cours, j'attrapai le bras de Jason pour me remettre de mon effarement et il me fit un clin d'œil. Il paraissait aussi surpris et fier que moi.

Nous étions, toutes proportions gardées et avec rien de particulièrement héroïque, des sortes de super héros, avec des identités secrètes. J'étais Lucie le jour, et Séléné sur les ondes. Dans la petite sphère dans laquelle nous évoluions, un part de nous, celle que nous cachions la plupart du temps, était célèbre et nous en étions heureux, sans vouloir non plus que cela se sache. Il m'est bien arrivé, de temps en temps, d'avoir envie d'hurler qui était Séléné, mais j'ai su garder le silence et revenir à la raison. Elle était connue, mais détestée et je ne voulais pas l'être. Séléné était la partie de moi la plus facilement détestable, et il arrivait que même moi ai du mal à la supporter. Il n'y avait que Jason qui en paraissait capable.

Un mot d'Hélios ou de Séléné pouvait détruire n'importe quelle réputation alors qu'habituellement, nous n'étions à peine plus que rien. Nous n'étions pas censés faire partie des gens qui comptaient, mais il avait suffit que nous enregistrions ce que nous pensions et que nous le mettions sur Internet pour être suivi. C'était déconcertant. Les gens pouvaient-ils être de tels moutons ? Cela nous semblait dingue mais oui, c'était véritablement ça. J'entendais mes propres mots dans la bouche d'inconnus ou de vagues connaissances. Ils les répétaient et ils les croyaient même. Nous avions bien fait de ne pas révéler qui nous étions, mais peut-être que si nous l'avions fait des le début, « Jour et Nuit » n'aurait pas eut de telles retombées. Avions-nous créé un monstre, ou juste une bulle de savon qui éclaterait quand l'excitation de la nouveauté serait retombée ? Nous l'ignorions, et je ne sais même pas si nous nous en soucions à ce moment-là.

Je me souviens d'une émission où nous nous sommes forcés à rire de nous-mêmes. Jason m'avait fait remarqué qu'il fallait que nous fassions partie des cibles si nous ne voulions pas que l'on comprenne assez rapidement qui nous étions. Nous avions donc pris nos micros pour ce qui allait être, à mon humble avis et de mon point de vue, le pire enregistrement de « Jour et Nuit » de toute ma vie.

D'un point de vue objectif, notre timidité provoquait trop de gaffes et nous tournait trop souvent en ridicule pour que nous ne nous visions pas. Bien sûr, le savoir ne nous aidait pas vraiment à mieux l'accepter. Mais notre tranquillité était à ce prix, alors nous nous sommes pliés au jeu. Ce fut plus amusant que je le pensais, la première gêne passée, et malgré une certaine amertume, j'ai adoré rire de moi-même. Mais peu après, Jason m'avoua que même s'il avait trouvé cela drôle, il préférait franchement rire des autres. Je ne pu qu'acquiescer en réponse. Il m'avait peut-être dit ça parce que le lundi matin qui avait suivi, en arrivant en cours, certaines de nos meilleures vannes avaient été reprises contre nous.

« Tu aurais pu éviter de leur rappeler la fois où j'ai glissé sur une plaque de verglas et que j'ai traversé toute l'allée sur les fesses, me glissa-t-il à l'oreille à l'intercours. Ils avaient tous plus ou moins oublié.

-Et toi que l'on est si collé l'un contre l'autre que l'on ressemble à des siamois, répliquai-je. Ils y en a deux ou trois qui se remettent à croire que l'on sort ensemble. Et en plus, c'était ton idée, ajoutai-je en le montrant du doigt, l'air presque victorieuse.

-N'empêche que tu aurais pu être plus gentille, grogna-t-il.

-Séléné ne peut pas être gentille. Ce n'est pas dans sa nature, répliquai-je avec un sourire presque désabusé. Ni dans la mienne, d'ailleurs. »

Il fronça les sourcils avant de me tourner le dos, comme s'il se désintéressait de notre court échange. On aurait pu supposer qu'il n'en voulait. Mais je le connaissais plus que bien, et je voyais son dos qui tremblait légèrement. Il retenait un éclat de rire, et ça me suffisait pour savoir que j'avais gagné cette manche-là. Et pourtant j'avais un sentiment de défaite et de déception. Quelque chose n'allait plus, quelque chose dans notre amitié n'était plus pareil et ça me pesait sur le cœur.

Jason changeait peu à peu de comportement vis-à-vis de moi et je faillis, tout d'abord, ne pas m'en rende compte. C'était presque imperceptible, mais il s'éloignait de moi. Auparavant, il ne m'aurait jamais tournée le dos, mais il aurait rit avec moi. Il se serait moqué de mon début de dédoublement de personnalité. Il m'aurait fait marcher en me disant que j'avais besoin de consulter. Il m'aurait appelée la folle rien que pour le plaisir de me voir exploser et l'agonir d'insultes. Mais il ne le faisait pas. Notre camaraderie semblait disparaître lentement. Mais il fallut qu'il refusa de venir chez moi ce soir-là, alors que nous passions habituellement nos soirées chez l'un ou l'autre, pour que je comprenne qu'il n'était pas dans son état normal.

Au début, je me demandai s'il m'en voulait. Il aurait sans doute eu une bonne raison de le faire. Moi-même je trouvai assez souvent que j'avais eu une idée idiote. C'était moi qui avait insisté pour que utilisions des pseudonymes, pour que nous restions anonymes, pour que personne ne puisse savoir exactement qui nous étions. Sur le coup, il était d'accord, mais il pourrait regretter maintenant qu'il voyait à quel point l'émission marchait. Ca m'arrivait à moi aussi. Jason pourrait vouloir que la reconnaissance qu'Hélios possédait lui soit rendue. Il aurait pu souhaiter que tous connaissent l'identité de leur animateur favori.

Puis je me suis rendue compte que mon raisonnement ne tenait pas vraiment bien la route. Je connaissais Jason presque parfaitement, ou du moins assez bien pour savoir que ce n'était pas dans son caractère. Jason était quasiment incapable de me mentir et il le faisait d'ailleurs assez rarement. Il ne voyait pas l'intérêt des mensonges. S'il ne voulait pas dire quelque chose, il se taisait. Comme la plupart des gens, il souhaitait être connu, sortir de la masse, mais il ne se serait pas gêné pour me le dire s'il voulait que le vrai nom d'Hélios soit révélé.

Alors quoi ? J'eu alors un sursaut de lucidité. Bien sûr… Il n'y avait qu'une seule chose qui pouvait le pousser à s'éloigner de moi comme il le faisait. Une fille. Il devait craquer sur une fille, en être amoureux ou même peut-être sortir avec. Avait-il trop peur de ma réaction pour me l'annoncer ? Pensait-il que je lui ferais une sorte de crise de jalousie ? Ce n'était pas comme s'il était mon copain. Ce n'était que mon meilleur ami. Ou alors était-ce cette fille mystère qui était jalouse et qui souhaitait qu'il soit moins proche de moi, une autre fille ? Je jeta un coup d'œil à mon meilleur ami, assis juste à côté de moi dans le bus. Il m'observait déjà et me rendit un regard interrogateur. Je lui répondit par un haussement d'épaule avant de me retourner vers la fenêtre, légèrement gênée qu'il m'ait surprise en train de le regarder, sans d'ailleurs comprendre pourquoi. C'était normal de regarder son meilleur ami plutôt que le paysage monotone qui bordait la route, n'est-ce pas ?

Il fallait bien avouer, surtout quand on l'observait avec les yeux un petit peu plissés, que Jason était assez mignon. Il fallait qu'il se coupe les cheveux, un peu trop longs au point de recouvrir presque totalement ses yeux, et qu'il arrête de courber le dos comme s'il se trouvait trop grand, mais il avait un certain charme. Je pouvais parfaitement comprendre qu'une fille ait le béguin pour lui. Mais être jalouse de moi ? Ca me paraissait aussi idiot qu'impossible. Jason savait que j'étais une fille seulement parce qu'il devait se pencher en avant pour me parler et qu'il avait alors une belle vue plongeante sur mon décolleté, qui était sûrement une des parties les plus attirantes de mon aspect, pour dire que je n'avais absolument rien qui aurait pu rendre une autre fille jalouse.

Quand je le quittai pour descendre à mon arrêt et qu'il ne me suivit pas, je me dis qu'il fallait absolument que je parle avec lui. Enfin, bien entendu, quand j'aurais trouvé le courage de le faire. Sa présence derrière moi me manquait, même si je savais que je le reverrai le lendemain matin ? Nous ne serions séparé que quelques heures. Ca n'empêchait pas que je me sentais mal sans lui. Je ne pris pas le temps d'approfondir ce sentiment et me dépêchai de me sortir ça de la tête. Ou du moins d'essayer.

Ma mère s'étonna de me voir rentrer seule aussi tôt. Je lui répondit par un vague signe de la main et me pris un gâteau dans le placard de la cuisine en guise de goûter. Assise devant mon ordinateur, en tournant sur ma chaise de bureau, je soupirai un bon coup. Je n'avais envie de rien faire, et surtout pas mes devoirs. Je décidai que je pouvais faire l'impasse dessus pour une fois. Je détestais ces prises de tête qui semblaient être l'apanage de l'adolescence. Le venais de comprendre plus ou moins pourquoi ma mère et les autres adultes appelaient ça l'âge ingrat.

Pour me sortir de ce marasme intellectuel qui menaçait sérieusement de m'engloutir, je décidai de consulter les nouveaux messages qu'avaient reçu Séléné. Après nous être rendus compte de notre succès, nous avions mis à la disposition de nos auditeurs, pour qu'ils puissent nous donner leur avis, trois adresses mails différentes : une pour chaque animateur et une autre pour l'émission en elle-même. Nous pouvions y trouver de tout : des rumeurs, des dénonciations, des idées, des félicitations et aussi des menaces. J'avais même eu droit à quelques lettres d'amours plus que sirupeuses.

Au début, ça m'avait surprise et j'en étais très fière. Après, et grâce à Jason, j'ai réussi à faire la part des choses. C'était à Séléné que ces garçons s'intéressaient, pas à Lucie. Ils ne me connaissaient pas vraiment et ils ne le voulaient pas. Ils avaient juste projeté leur idée de la fille parfaite sur une voix. Le fait que ce soit ma voix n'avait aucune espèce d'importance pour eux, et ne devait en avoir aucune pour moi non plus. C'est plus ou moins comme ça qu Jason me l'a dit, et j'ai décidé de l'écouter. Il était bien plus au fait de la psychologie masculine que moi. Heureusement, d'ailleurs, car le contraire aurait été plus qu'étrange.

Mais dans le lot, il y en avait deux qui m'avaient particulièrement touchées, et ce malgré tout ce que pouvait dire Jason. Le garçon qui m'avait écrit ça ne l'avait pas fait, ou du moins pas seulement, parce que Séléné était assez écoutée. Non, je pensais qu'il avait réussit à comprendre plus ou moins qui j'étais et pas juste qui était Séléné. C'était à moi qu'il écrivait, à moi que ses mots étaient destinés. Je tentais de me raisonner en me disant que cela me montait un petit peu trop à la tête. En plus, je ne savais même si ces lettres avaient été écrites par un garçon. Aucune des deux n'avaient été signées. Mais ça ne m'empêchait pas de lire et de relire ces deux lettres comme une midinette et de guetter avec impatience l'arrivée plus qu'improbable d'une troisième, tout en me trouvant ridicule.

J'avait reçu un nouveau mail. Il était de la même personne que ces deux lettres que j'avais tant aimées. Je m'attendait pas à ça. Avant de l'ouvrir, je n'avais pas prévu qu'il changerait ma vie. J'étais à un tournant de ma vie et je ne le savais même pas ! J'aurais aimé être prévenue avant ça, mais j'en demande sûrement trop. Je suppose que tout ceux qui se sont retrouvés dans ce genre de situations auraient bien aimé être au courant de ce qui allaient leur arriver auparavant. En plus j'avais plus de chance qu'eux sur ce point. Après tout, j'aurais du me douter que cela arriverait un jour ou l'autre. Ca n'avait rien de si surprenant. J'avais beau savoir tout ça, ça n'empêchait pas que je n'avais pas prévu de lire un jour ce qu'il avait d'écrit à l'intérieur.

De :

A : Séléné

Sujet : Identité

Lucie, je sais qui tu es.

Quelqu'un que tu ne connais pas encore

Je me suis figée, une main pendant au-dessus du clavier de mon ordinateur. J'avais l'impression de ne plus pouvoir bouger, ou qu'un poids lourd et trois éléphants m'étaient tombés dessus. Je ne savais plus quoi penser. Dans ma tête, tout semblait aller à cent à l'heure sans que j'arrive à me fixer sur une seule idée. Je devais avoir mal compris. Il ne pouvait pas avoir fait le lien entre Séléné et moi. Et pourtant, j'en avais la preuve sous les yeux. Que devais-je faire ? Que ce passait-il ? Que me voulait l'expéditeur de ce mail ? Je me décidai enfin à répondre au message en lui posant la question. Après tout, c'était la personne qui aurait le plus de facilité à me répondre.

Mon mail envoyé, je voulu me changer les idées. Impossible de me concentrer. Les Maths me paraissaient être des équations à x inconnues ou une quadrature du cercle, j'avais l'impression que nous étudions en biologie l'anatomie d'E.T. et l'anglais me semblait être du sanskrit. Tout cela pour dire que mes devoirs n'étaient pas une solution ce jour-là. Ce n'était pas, bien sûr, comme si cela avait été une solution à n'importe lequel de mes problèmes, n'importe quel jour de ma vie, mais j'arrivai normalement à les faire sans avoir de grosses difficultés.

Je n'arrivait pas plus à me concentrer sur un livre ou sur un film, car même ceux pour enfants me donnais le sentiment de ne rien comprendre. J'étais totalement hors service. Pourtant, d'habitude, lire me permettait de me remettre les idées en place. Depuis que je savais déchiffrer les lettres, j'avais toujours un livre avec moi. Quand je n'arrivais pas à dormir, par exemple, ou que quelque chose n'allait pas, j'ouvrai un bouquin à n'importe quelle page et me plongeai dedans quelques minutes. Cela suffisait à me calmer, mais pas ce jour-là, malheureusement. Je n'avais plus rien à faire. J'allumai la radio et je m'effondrai sur mon lit pour déprimer tranquillement.

Dans mon esprit, une question tournait en boucle : pourquoi maintenant ? Je savais que je ne serais pas calmée avant d'avoir une réponse et je savais aussi que je ne pourrais pas le savoir toute seule. Je me doutais qu'un truc de ce genre allait me tomber dessus un jour. C'était prévisible, mais ça me paraissait être trop tôt. Je pensais que nous allions arrêter l'émission bien avant que les gens découvrent qui nous étions. J'avais apparemment tort et je m'en mordais les doigts, toute ma belle assurance envolée. Il avait suffit d'un mail pour que tout sur quoi ma tranquillité reposait s'envole.

Je n'eu pas de réponse à mon mail ce jour-là et j'allai me coucher en me rongeant les sangs. Je n'en étais plus à seulement m'inquiéter, j'étais aussi assez effrayée. Que me voulait ce correspondant mystère ? Etait-ce un désir de vengeance qui le ou la motivait ? Séléné aurait pu se moquer de lui ou d'elle. Après tout, elle faisait ça à longueur d'émission. Hélios aussi d'ailleurs. Je pouvais comprendre que l'on veuille se venger de nous. Après tout, ce que nous disions était assez blessant. Nous avions même fait de ça le concept de notre émission, tout de même. C'était notre objectif plus ou moins avoué.

Mais comment pouvait-il savoir qui était Séléné ? Nous n'étions que deux à être au courant. Je savais que ni Jason ni moi avaient pu le dire à quelqu'un d'autre. Alors quoi ? Le mystérieux auditeur l'avait compris tout seul, rien qu'en nous écoutant parler ? Si c'était le cas, et ce devait sûrement être ça, nous n'avions pas été assez prudents. Nous avions du laisser échapper des phrases, des expressions, des mots même qui avait permis à celui ou celle qui avait écrit cette lettre de comprendre. Ou peut-être avait-il, ou elle, reconnu nos voix. Ca me paraissait étonnant, car je ne pensais pas que qui que ce soit au Lycée connaissaient le son de nos voix. Et Jason ? Risquait-il lui aussi quelque chose ou étais-je la seule à être visée ? J'espérai qu'il n'était pas concerné. Je voulais qu'on le laisse tranquille, même s'il était tout à fait capable de se débrouiller très bien tout seul. Après tout, c'était un grand garçon. Plus grand que moi, en tout cas, même si ça, ce n'était pas bien difficile.

Je voulu me rassurer en me disant que je m'inquiétais sûrement pour rien. Il était possible que rien ne se passe. Ce n'était sans doute qu'un simple avertissement de quelqu'un qui voulait que « Jour et Nuit » ne parle jamais de lui. Je n'aurais qu'à le rassurer et il me laisserait tranquille, et Jason aussi. Après tout, même sans toucher à une ou deux personnes, nous avions assez de sources d'inspiration dans la faune qui peuplait notre école. Ca n'allait pas particulièrement nous pénaliser. Je secouai la tête. Si c'était ça qu'il ou elle voulait, pourquoi ne pas avoir accompagné sa lettre avec ses revendications ? Et pourquoi ne pas avoir signé ? Etait-ce pour le plaisir de m'imaginer stresser à mort en attendant de savoir ce que le correspondant mystère souhaitait ? Si ce n'était que ça la vengeance de l'anonyme, je pouvais le supporter. Ca ne devait être que ça, car je n'aurais pu accepté quelque chose de pire. Je ne le voulais pas.

Je crois que j'étais terrifiée. Ca peut paraître étrange de se dire que quelques mots pouvaient me faire peur à ce point-là, mais c'était pourtant la triste réalité. J'étais pitoyable et je le savais parfaitement, mais j'avais de très bonnes raisons de l'être. Je commençai à me rendre compte que tout ce que Séléné avait dit était bel et bien sortit de ma bouche et que, même réfugiée derrière cette fausse identité, c'était dangereux. J'avais vexé beaucoup de gens et ils m'en voulaient, c'était certain. Si quelqu'un avait réussit à comprendre mon secret, d'autres pouvaient aussi le faire. Bien tôt, tous sauraient la vérité. Tous devineraient plus ou moins rapidement qui se cachaient derrière Hélios et derrière Séléné. Je m'en voulais particulièrement d'avoir emmené Jason avec moi dans cette galère.

J'avais eu cette idée débile, donc que j'en pâtisse était normal. Mais Jason… Il n'avait fait que me suivre. Plongée comme je l'étais dans mon raisonnement et dans ma séance auto-mortification mentale bimensuelle, j'oubliais soigneusement que loin de me suivre, Jason m'avait relancée jusqu'à ce que j'énonce l'idée. Il l'avait même sûrement eu avant moi mais il m'avait manipulée pour que ce soit moi qui le dise à sa place. Ce n'était pas comme si c'était la première fois qu'il me faisait ce coup-là.

Jason pouvait être véritablement monstrueux, manipulateur jusqu'au bout des ongles, quand il le désirait et le pire, c'est que je ne marchait pas, je courait à tout ce qu'il me disait. Je haïssait quand il me faisait ça, mais je m'en rendait toujours compte après coup, et donc trop tard. J'avais beau lui dire ce que je pensais de ses manières, il se contentait d'en rire et de me dire que je me faisait des idées. Bien entendu, à ce moment-là, je me demandai s'il avait raison et moi tout faux. Ca ne ratait jamais. Il avait raison après tout : ça fonctionnait, alors pourquoi s'en priver ? Heureusement pour moi, il ne me manipulait pas trop souvent et presque jamais devant d'autres personnes. C'était peut-être un reste de son sens moral ou un vague relent de gentillesse.

Mais oui, Jason ! Voila la solution ! Cette pensée venait de me traverser l'esprit comme un éclair de génie. Jason saurait sûrement quoi faire, il savait toujours. Je m'étonnai de ne pas avoir eu cette illumination un peu plus tôt. J'avais pourtant l'habitude de me reposer énormément sur Jason et ses avis depuis que nous étions amis. C'était lui qui savait comment régler tous mes problèmes, lui qui avait toujours un plan de secours quand j'en avais besoin. Moi je fonçais sans planifier et je le laissais couvrir mes arrières.

Je regardai mon réveil. Il était deux heures du matin. C'était bien trop tôt pour le joindre. Si j'osais l'appeler à cette heure-là, il me tuerait ou, plus précisément, il bouderait pendant trois jours, me laissant me débattre avec mon problème trente-six heures supplémentaires. Et ça, je n'en avais strictement aucune envie. Je souris cette pensée et je m'endormis, rassérénée. Le lendemain, Jason m'aurait dit quoi faire et toutes les difficultés auront disparu à mesure qu'il parlera. Jason était pour moi une sorte de magicien des mots, et j'avais une confiance totale en lui, malgré toutes les fois où il m'avait fait faire exactement ce qu'il voulait que je fasse sans me demander mon avis. Ou peut-être à cause de toutes ces fois parce que la plupart du temps il me manipulait vers quelque chose de bon pour moi. Je ne sais pas si c'était fait exprès, mais ça marchait.

« Franchement, ça n'a aucune importance. Tu t'es inquiétée pour ça ? Tu n'aurais pas du, c'était idiot. »

Je m'attendais à tout, sauf à ce genre de réponse de la part de Jason. En quelques mots, il venait de tourner toutes mes peurs en ridicule et maintenant, j'avais honte de moi. En même temps, je lui en voulais. Il n'avait pas le droit de me faire ça! Il m'avait mis le nez dans mes cauchemars sans se gêner. Il ne semblait même pas m'écouter et ça ne lui ressemblait pas. Il écartait tous mes arguments d'un seul geste de la main, comme si ça ne comptait pas. Il décrétait dès le début que j'avais tort. Pire encore, il se dépêchait de clore le sujet, comme s'il avait peur que je saisisse quelque chose.

Ca aurait du me mettre la puce à l'oreille. Si seulement j'avais écouté mon intuition qui me hurlait qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas dans sa façon d'éluder mes inquiétudes. J'aurais du comprendre à ce moment-là ce qui allait se passer, ce qui allait nous arriver. C'était un de ces rares moments où tout s'expliquait, si on faisait l'effort de regarder autre chose que son propre nombril , mais j'étais trop égocentrique pour m'en rendre compte. Pire encore, je me doutais qu'il se passait quelque chose mais je n'avais pas voulu savoir quoi. J'étais lâche et j'avais honte au point de le nier.

Je n'ai donc rien osé répondre, mais je crois que Jason a lu ma déception sur mon visage. Il soupira et leva la main pour se gratter l'arrière du crâne. Un sourire illumina alors sa physionomie et je compris, mais trop tard, que j'allais avoir un tout nouveau problème. Je connaissait que trop bien ce sourire… J'avais raison de me méfier, mais je n'était pas assez rapide pour éviter son bras qui m'attrapa par les épaules et me plaqua contre son torse. Il me semblait que j'étais au bord de l'asphyxie, donc je fis la seule chose qui me paraissait logique : je le frappai de toutes mes forces avec mes poings. Il me lâcha avec un grand éclat de rire et il m'apparut que sa bonne humeur était contagieuse : je riais moi aussi. Quand notre hilarité se calma enfin, il me regardait avec une sorte de tendresse. Je du avoir l'air intrigué, car il fit un vague haussement d'épaule, me signifiant ainsi qu'il n'y avait rien.

« Alors, me demanda-t-il, rassurée ? »

J'eu un instant d'hésitation avant de comprendre de quoi il me parlait, preuve que sa méthode, bien que rustique et légèrement brutale, fonctionnait étonnamment bien.

« Complètement ! »

Et sur le moment, c'était vrai. J'avais totalement oublié ces petits inconvénients de la célébrité de Séléné, et j'étais parfaitement heureuse de ma vie. Je voulais rire encore comme ça et pendant longtemps, à m'en faire mal au ventre. Jason me faisait du bien. C'était mon petit remède anti-déprime personnel et secret.

Le lendemain était un samedi. Normalement, nous aurions du faire l'émission pendant le week-end, mais nous avions tous les deux des réunions familiales auxquelles nous ne pouvions couper. Nous avions donc choisi d'enregistrer « Jour et Nuit » un peu plus tôt qu'à notre habitude. Ce soir-là, nous rentrâmes donc ensemble chez lui. Nous nous fîmes trempés par la pluie, aucun de nous deux n'ayant pensé à prendre un parapluie le matin en partant. Nous arrivâmes donc dégoulinants et nous gouttâmes allègrement sur le sol de son entrée. Jason disparut quelques minutes avant de revenir en me tendant une serviette et un de ses T-shirts. Il m'expliqua qu'il ne voulait pas que je prenne froid tout en me poussant vers la salle d'eau.

Une fois seule, je frémis en voyant dans le miroir l'immonde créature que j'étais devenue. J'étais plus qu'humide, c'était certain. J'enlevai rapidement chaussures, chaussettes et hauts que je mis à sécher sur le radiateur. Je décrétai que mon jean était encore portable, et de toute façon je n'avais rien d'autre à me mettre, me passai la serviette dans les cheveux avant de les recoiffer en vitesse avec mes mains. Enfin, je mis le T-shirt de Jason. Nous ne faisions plus la même taille, c'était assuré maintenant.

Quand je le rejoignit enfin dans sa chambre, Jason avait eu le temps de se changer. Il m'attendait, dons à son bureau. Il me jeta un drôle de regard. Je me sentis alors un peu gênée de porter son vêtement, avant de secouer la tête et de me dire que c'était mieux que d'être trempée comme une soupe. Ou nue. Jason parut retrouver ses esprits et me montra ma place sans mots dire. Il alluma alors les micros et Hélios et Séléné nous remplacèrent.

« -Bonjour, chers auditeurs. Vous écoutez Jour et Nuit, la seule émission du web dédiée aux élèves du Lycée Rimbaud ! Je suis Hélios, et je suis votre animateur favori !

-Il serait temps que tu apprenne la modestie ! Tout le monde sait que c'est moi, Séléné, qu'ils préfèrent !

-C'est une question d'une importance capitale, n'est-ce pas ? Nous devrions faire un sondage, tu ne penses pas ?

-Tu as raison. Alors, lequel d'entre nous est votre animateur favori ? Envoyez nous votre réponse par mail, à , Jour et Nuit en un seul mot, nous vous dirons à la prochaine émission le nom du vainqueur !

-Ceci réglé, pour l'instant du moins, passons à la chronique cinéma. Séléné, à toi !

-Allons y ! Passent au cinéma cette semaine les soaps habituels, de la production hollywoodienne avec super héros aux films d'auteur incompréhensibles en passant par les comédies romantiques larmoyantes. Mais si vous êtes des habitués, vous savez que ce n'est de ce genre de cinéma dont nous vous parlons dans « Jour et Nuit » !

Cette dernière semaine, un jeune fille nous a fait son cinéma »

Jason me stoppa d'un grand geste de la main. Avec un soupir, il mit en pause l'enregistrement et me fit remarquer que je me répétai. Je lui fit signe que j'avais compris. Il effaça les dernières secondes et nous reprîmes là où nous nous étions arrêté.

« -Cette dernière semaine, nous avons eu le droit à un véritable défilé de mode, avec tout ce que cela implique d'étrange, de fausses fourrures et d'imprimé léopard de la part d'Amélia Pater. Cette fausse blonde semble se prendre pour une Lady Gaga lycéenne, sans chanter, heureusement pour nos oreilles, à moins que ce soit une sorte de parade nuptiale pour attirer n'importe quel garçon potable dans ses filets. Elle ne semble pas avoir comprise que chez les animaux, c'est plutôt le mâle qui se pare de couleurs. Bien entendu, on ne s'attend à ce qu'elle s'y connaisse en SVT, surtout avec sa moyenne qui crève le plancher. Et non, je ne me suis pas trompée, c'est bel et bien le plancher qu'elle crève, malheureusement pour elle.

-Et maintenant, de la musique ! Ce groupe est dans notre Lycée, c'est les Hell's Pearl, avec « Sortir la nuit », une de leurs compositions.

-C'était « Sortir la nuit », des Hell's Pearl. Vous pouvez retrouver le groupe et télécharger leurs chansons sur myspace. Hélios, qu'est-ce que tu penses de l'absence de la prof de Math des Premières ES?

-Tu parles de Mlle Lartis ? D'après mes sources, on lui cherche une remplaçante. Elle risque de n'être pas là encore un certain temps. Est-elle enceinte, dépressive ou souffre-t-elle d'une maladie grave ? J'avoue que je ne sais pas. Du moins, pas encore, même si j'espère pour ses élèves qu'elle reviendra le plus tard possible.

-En tout cas, si elle est enceinte, je parie que c'est du prof de Sport des Terminales L, M. Leguerrec.

-Tu as sûrement raison Séléné. Nous les avons vu sortir de la salle de réunion avec un drôle de sourire aux lèvres. Bien sûr, ils réfléchissaient peut-être à la meilleur façon de traumatiser un maximum d'élèves en un minimum de temps. En même temps, l'idée qu'ils soient ensembles est déjà très traumatisante.

-Continuons les potins. Messieurs, vous allez être déçus. La belle Myosotis Legendre, celle que vous regardez tous avec un certain intérêt, sort maintenant avec Arthur Pinter, le grand blond qui joue dans l'équipe de foot de notre ville.

-Celui que tu trouvais particulièrement mignon, pas vrai Séléné.

-Exactement ! Il m'a d'ailleurs envoyé un message de remerciement où se qualifie comme étant mon plus grand fan.

-Elle en est particulièrement fière. Il fallait la voir devant son ordinateur, on aurait dit une petite fille qui ouvre ses cadeaux de Noël. Elle serait particulièrement mignonne avec des rubans roses dans les cheveux… Et vu sa tête, je ferais mieux de changer de sujet. D'autres nouvelles, Séléné ?

-Tu fais bien en effet. Je pense que j'aurais eu du mal à planquer ton corps après t'avoir assassiné. Ce n'est qu'une rumeur, mais le voyage à Londres des Secondes 4 pourrait être annulé par manque de moyens. Vous devriez organiser une collecte les enfants, il vous manque autour de 500 euros !

-Nous vous informons aussi que la fête de Claire Donovan, Terminale S1, prévue pour samedi prochain, a été annulée. Il semblerait qu'elle n'avait pas mis au courant ses parents de ses projets.

-Mal joué, Claire, vraiment ! Ma grande, il ne faut jamais faire confiance à des adultes pour être absents quand il le disent. C'est le b.a. ba de l'adolescence. Tu ne regarde jamais les séries ou quoi ?

-Grave question. Nous revenons avec notre rubrique musique après « Juliet of the Spirits » des B52s.

-C'était « Juliet of the Spirits » des B52s. Nous sommes de retour avec notre rubrique musique. Cette semaine, c'est Hélios qui vous la présente.

-Exactement Séléné ! Nous pourrions renommer cette chronique « ces bruits qui ont marqués notre semaine » mais c'est un peu trop long comme titre. Ce serait pourtant une description parfaite de son contenu.

Ah, le Lycée Rimbaud… Sa peinture qui vire au gris morose, ses barreaux aux fenêtres, ses faux-plafond et maintenant ses profs qui balancent des chaises dans les portes. En effet, le grand bruit accompagner de hurlements qui sont venus enchanter nos oreilles mercredi midi était dû au pétage de plomb annuel de Mme Alambert. Notre cher prof d'espagnol adorée à en effet pour habitude d'exprimer chaque année son mécontentement face à l'attitude de tout un chacun de manière très vocale.

Nous saluons son obstination et sa constance et la remercions : grâce à elle, nous savons que le printemps vient de commencer. Sans elle pour nous l'annoncer chaque année de toutes les forces de ses poumons, nous serions perdus dans le calendrier.

-Et voila comment se termine notre émission. Nous vous proposons d'écouter les Beatles, « Let it be », pour finir en beauté. A la semaine prochaine ! »

Une fois les micros éteints, Jason s'occupait d'incorporer la musique. Je lui fit alors un vague sourire fatigué. J'étais toujours à moitié crevée après nos enregistrements. Nous devions faire sortir de nous une bonne partie de ce que nous passions notre temps à cacher, à enfouir au fond de nous. C'était à la fois terriblement simple et parfaitement épuisant. En tout cas, pour moi, c'était ainsi. Je ne pouvais pas faire une émission sans sentir la fatigue me tomber dessus dés que l'adrénaline était retombée. J'avais l'impression d'avoir couru un cent mètres à chaque fois, et d'y avoir mis toutes mes tripes. J'étais essoufflée, j'avais presque mal, mais j'étais heureuse. Un comble pour moi qui a toujours détesté faire du sport. Je pense que je mettais à chaque fois trop de moi pour ne pas être totalement morte quand les enregistrements étaient finis.

C'était d'ailleurs pour ça que nous ne faisions habituellement rien d'autre dans ce genre de moments. Nous n'en avions plus la force, en fait. Séléné et Hélios nous prenaient toute notre énergie. Nous ne parlions même plus, nous contentant de sourire et de hausser les sourcils pour nous comprendre entre nous. Le silence était d'or. Je ne me sentais jamais aussi détendue qu'après avoir fini une nouvelle émission. Nous attendions un peu puis il me raccompagnait à l'arrêt de bus, toujours en silence, et attendait avec moi. Il ne me quittait que lorsqu'il était sûr que j'étais bel et bien en route pour rentrer chez moi. C'était une sorte de rituel et je trouvais ça adorable.

Ce n'est qu'une fois seule dans le bus, celui de vingt heures, que je me suis rendue compte que je portais toujours son T-shirt. C'était trop tard pour le lui rendre, ça devrais attendre la semaine suivante. Je n'avais même pas pensé à me changer. J'étais vraiment à l'Ouest. Je souris joyeusement en enfouissant mon menton dans le col, le déformant un petit peu. Il sentait bon la lessive qu'utilisait la mère de Jason et qui faisait partie intégrante de l'odeur de mon meilleur ami. C'était comme un câlin indirect et c'était rassurant. Dit comme ça, ça avait l'air vraiment gnangnan, mais c'était ce que je ressentait. Jason était une trop grande part de ma vie pour que je n'aime pas ses câlins.

Je ne savais pas ce que j'aurais fait sans Jason. J'avais un besoin constant du réconfort et de l'équilibre qu'il m'apportait. J'eu envie de sourire encore une fois en pensant que si je le connaissait pas si bien, je voudrais sortir avec. Bien entendu, si je n'étais pas aussi proche de lui, il ne m'apporterait plus tout ce qui faisait que j'aurais pu souhaiter être avec lui. En tant que meilleur ami, mais dans d'autres conditions, je ne pensais pas. Je manquai d'éclater de rire. Je n'avais aucune raison de songer à ce que ce serait de sortir avec lui. Je ne remarquai pas un léger serrement de mon cœur. Je n'avais aucune raison de faire ça. Ce n'était pas comme si j'envisageai…

Le lendemain matin, avant de descendre dans la cuisine prendre mon petit déjeuner, je profitai d'un peu de temps libre dans ce qui allait être un week-end chargé (j'allais en effet devoir assister à deux réunions familiales en deux jours) pour consulter mes mails. Plus exactement, pour consulter ceux de Séléné, ma boite mail ne me servant quasiment qu'à recevoir des spams. J'eu un frémissement (d'anticipation, de peur ? ) en lisant mes adresses des expéditeurs des mails non lus : mon anonyme en faisait partie.

De :

A : Séléné

Sujet : Ce que je veux ?

Mieux te connaître, savoir ce que tu penses, c'est tout ce que je veux.

L'anonyme

Je ne prit pas le temps de réfléchir et je répondit directement.

De : Séléné

A :

Sujet : Re : Ce que je veux ?

Pour ça, tu n'as qu'à écouter Séléné. Elle dit tout ce qui me passe par la tête. Je penses aussi que tu m'exaspère. Dis-moi exactement pourquoi tu me fais chanter ou laisse moi tranquille.

Lucie

J'ai passé ma journée à m'ennuyer chez ma tante , à tenir compagnie à ma grand-mère. Ce fut presque ma seule activité. Elle m'avait monopolisé pendant tout l'apéritif à me parler de son prochain voyage et de son travail. Malheureusement pour moi, aucun de ces deux sujets ne m'intéressait, et il paraissait impossible de la faire changer de discussion. Pire encore, ma tante avait eu la bonne idée de me placer à côté d'elle. J'avais envie de maudire le fait que soit trop âgée pour sortir de table avant la fin du repas qui, je le savais d'expérience, allait traîner en longueur. Aussi loin que je m'en souvienne, tous les repas en famille suivaient ce même schéma. Je n'avais pas compris pourquoi nous nous imposions ça, sans, bien sûr, oser poser la question à mes parents. Je suis d'ailleurs à peu près certaine qu'ils n'auraient pas su quoi me répondre. Mais cette tradition des repas ennuyeux perdurait d'année en année et j'en avais pris mon partie. Je n'avais pas vraiment le choix, mais je me consolai en me disant que j'allai bientôt être majeure et que je trouverai alors des excuses pour me libérer de ces réunions de famille.

Ma grand-mère avait commencé à me poser des questions sur ma vie sentimentale. Elle faisait ça à chaque fois qu'elle me voyait et je détestais ça. En effet, je n'avais jamais rien à lui répondre, mes relations amoureuses se résumant à un véritable néant. Je n'étais jamais sortie avec personne. Pas que j'étais plus moche qu'une autre, même si je me suis souvent posé la question, mais j'étais trop effacée pour que l'on me remarque et trop timide pour aller vers un garçon qui me plaisait. Encore une fois, ma timidité et ma maladresse dans les relations humaines étaient un vrai fardeau. Je haïssais cette partie de moi qui me forçait à rester repliée sur moi-même.

De toute ma vie, je ne m'étais fait draguer qu'une seule fois. C'était dans le RER, pendant les vacances d'été. Un garçon m'avait regardé pendant tout le trajet et, bien que gênée, je lui avais souri en réponse. Il m'avait suivi quand j'étais descendue du train et m'avait abordée sur le quai. J'avais bafouillé vaguement à ses questions, en me trouvant ridicule d'être incapable de répondre normalement. Il m'avait donné son numéro de téléphone, je n'avais jamais osé l'appeler.

Voila à quoi se résumait mon expérience amoureuse. Maigre score. Ca ne semblait pas gêner ma grand-mère, qui me sortit alors quelque chose qui me parut effarant :

« Ce n'est pas grave si tu n'as personne maintenant, tu auras tout ton temps pour ça après tes études. »

Je ne répondis rien mais haussai les sourcils, sceptique. J'avais de la chance, pensai-je, de ne pas vouloir faire des études de médecine. Je serai encore seule à trente ans, s j'écoutai ma grand-mère. Bien sûr, je le faisais que très rarement, voir même presque jamais. Je n'étais pas folle à ce point, non plus. Ma grand-mère maternelle n'étais pas un exemple de vie heureuse et de relations réussies. Je ne voulais pas devenir comme elle. Elle était seule après son divorce d'avec mon grand-père et, connaissant son caractère, je le comprenais parfaitement. Je la trouvais déjà insupportable, alors vivre avec devait être encore pire et tout à fait invivable.

Je pensais qu'il n'allait rien se passer de pire, mais j'avais oublié l'incroyable capacité qu'avait la famille de ma mère quand il s'agissait de me faire honte. C'était comme s'ils décidaient de mettre de côté toutes leurs disputes habituelles pour le grand plaisir de me gêner. Peut-être y'avait-il un prix, qui ferait rougir le plus Lucie ? Mon cousin, un garçon plutôt gentil d'ordinaire, avait entendu ma discussion avec ma grand-mère. Il s'affala à côté de moi, sans gêne, et commença à m'asticoter sur mon amitié avec Jason. Il voulait me faire avouer qu'il était plus qu'un ami pour moi.

Ce sujet revenait souvent lors de nos réunions de famille, mais je n'arrivai toujours pas à m'y habituer. Ce n'était pas comme si je pouvais comprendre l'obstination qu'ils avaient à vouloir me faire admettre que je sortais avec Jason, et leur incapacité à comprendre que ce n'était pas le cas. Ils savaient que je ne leur dirai pas, même si c'était vrai, et ça ne m'aidait pas à les convaincre que ce n'était pas parce que Jason et moi étions inséparables que nous étions plus que des amis. Le plus étrange était qu'à part mes parents, personne ne le connaissait. J'avais envie de maudire ma mère qui avait un jour parlé du garçon avec lequel je passai le plus clair de mon temps. Ils avaient tous compris de travers.

Je me mis à rougir et à bafouiller misérablement. Ce n'était pas parce que leur suppositions avaient une certaine logique que je ne trouvai pas très dérangeant qu'une bonne partie de ma famille soit convaincue que je sorte avec mon meilleur ami. Surtout que c'était faux. Le pire fut sans doute que le lendemain, où nous devions voir la famille de mon père, une scène similaire eu lieu, pour ma plus grande honte. C'était toute ma famille qui le croyait, et personne ne semblait ne vouloir m'écouter quand je disais que ce n'était pas vrai.

J'étais donc plus que légèrement à cran le dimanche soir. Je me jetai sur mon lit avec un soupir en entrant dans ma chambre et me saisi du premier livre qui me tomba sous la main. Le troisième tome du Seigneur des Anneaux était sur ma table de chevet depuis un certain temps déjà mais je ne m'en laissai pas. C'était rassurant pour moi de retrouver les mêmes personnages d'un jour à l'autre, de lire les mêmes pages. C'était des choses qui ne changeaient pas, mais j'y trouvais toujours de nouvelles idées. Je pouvais réciter certains passages, plus ou moins long, de tête et les situer dans le livre, celui-là et un certain nombre d'autre. Cela faisait longtemps que j'avais renoncé à compter le nombre de livres qui m'étaient passés entre les mains, mais je dépassais, et de beaucoup, le quota des vingt livres par an des soi-disant grands lecteurs.

Les livres étaient depuis très longtemps mon jardin secret. A posteriori, je me rend compte qu'ils ont facilité ma mise à l'écart. Il est très difficile de demander à un enfant d'aller vers une petite fille qui a toujours le nez plongé dans un bouquin, surtout si celui-ci fait deux fois le poids d'un bébé de trois ans. Mais ils m'ont aussi été d'une grande aide. Je n'avais pas d'amis, mais j'avais des livres et tout ce qu'ils m'enseignaient. Il y a des jours où je les auraient volontiers tous échangés contre un droit d'entrée dans la bande des filles qui plaisent, mais c'était assez rare. Je savais depuis toujours que nous ne faisions pas parties du même monde, et je préférais largement le mien au leur. Ma rencontre avec Jason m'a donnée raison. J'avais la chance d'avoir un ami comme lui, et toutes ces filles, les belles, les populaires, ne connaîtraient jamais ce genre de choses. Si je ne les détestais pas autant, je les aurais presque plaintes.

C'est vrai, à part leur beauté et leur popularité, qu'avaient-elles pour elles ? Elles étaient mal entourées et ne connaissaient pas la réelle amitié. Elles étaient toutes d'une hypocrisie sans bornes depuis leur plus jeune âge. La plupart du temps, elles étaient aussi bêtes comme leurs pieds. Elles n'avaient rien de très enviable. Mais je ne trompe personne, n'est-ce pas ? J'étais jalouse d'elles, comme la plus grande partie des filles qui sortent de l'adolescence et qui se trouvent ordinaires. Sauf que moi, je m'en voulais de jalouser ces filles que je trouvais si ridicules et me considérais comme aussi idiote qu'elles pour ça. C'était une des autres choses qui me faisaient honte.

Après quelques chapitres, je me sentis un petit peu mieux. J'étais calme, tout allait bien. La lecture avait encore cet effet apaisant sur moi. J'en étais heureuse, parce que j'en avais vraiment besoin. Je me décidai alors à lires les mails qu'avait reçus Séléné durant le week-end, tant que j'en aurais encore le courage. J'étais à peu près certaine d'avoir un mail de mon désagréable inconnu. Ca n'avait pas loupé, malheureusement. Je choisis, lâchement, je l'avoue, de remettre sa lecture à plus tard et d'ouvrir les autres mails du week-end auparavant.

Je m'attendais au contenu de ces mails, et ils ne me déçurent pas. Amélia Pater, la fille que j'avais critiqué durant le dernier « Jour et Nuit », avait réagit plus rapidement que je l'en croyais capable. Malheureusement pour elle, elle avait beau être efficace, elle était toujours aussi nulle quand il s'agissait d'argumenter. Au bac blanc de français, j'avais eu « l'insigne honneur » d'être en train de préparer mon épreuve pendant son passage. La plupart de ses paroles pouvait se résumer à « euuuuhhhh…. ». La prof, excédée, l'avait fait partir au bout de cinq minutes au lieu des vingt habituelles. Son mail était si pitoyable qu'il me permit de finir de décompresser en riant un bon coup. Je le mis ensuite de côté pour une possible réutilisation dans « Jour et Nuit ». Si elle tendait le bâton pour se faire battre, nous n'allions pas nous en priver, même si cela impliquait que je n'avait aucun sens moral.

Certains autres mails rentrèrent aussi dans ce dossier. Les gens avaient tendance, depuis peu, à nous envoyer les rumeurs qu'ils entendaient. Ce réseau d'informateurs nous était d'une grande aide. J'étais convaincue qu'il y avait même des professeurs qui y participaient. Ainsi, nous avions une assez bonne idée de ce qui se passait dans des salles qui nous étaient interdites. Et non, il n'y avait pas, à notre connaissance, de séances de vaudous pratiquées dans la salle des profs durant les intercours. C'était d'ailleurs dommage, c'aurait fait un sujet très intéressant à traiter.

La plupart des informations que nos recevions de cette façon étaient plus ou moins invérifiables. Nous rejetions celles qui nous paraissaient les plus invraisemblables et réutilisions que celles qui nous semblaient avoir un quelconque intérêt, au moins humoristique. Jason et moi savons pertinemment que nous ne visions pas de dire la vérité, mais nous faisions bien attention de ne formuler que des hypothèses, de manière à ne pas avoir l'air de calomnier les gens dont nous parlions.

Après avoir terminé ce tri, je me décidai alors à ouvrir le mail de mon anonyme.

De :

A : Séléné

Sujet : Re : Re : Ce que je veux ?

Lucie,

Séléné ne dit que ce que tu souhaite lui faire dire. Je veux vraiment entendre, savoir, tout de toi, dans ta globalité, ton entièreté. C'est toi qui m'intéresse et personne d'autre, surtout pas Séléné. Tu n'es pas elle, ou plus exactement, tu n'es pas seulement elle. Tu es tellement plus Lucie… Tu es belle, tu es brillante. Tu as un esprit vif et une langue acérée mais aussi un grand cœur. Tu es tant de choses à la fois et je veux toutes les connaître pour pouvoir tout aimer de toi.

Alors oui, c'est vrai, pour ça je suis passé par le chantage. Mais comprends moi. Pour toi, je n'existais pas, ou du moins pas en tant que garçon avec lequel tu voudrais sortir. Et moi, c'était ce que je voulais.

Il m'a semblé que le seul moyen pour que tu m'adresse la parole était que j'attire ton attention d'une façon ou d'une autre. Je me doutais aussi que tu attachais au secret de ton identité une grande importance. Ca m'a paru logique de t'approcher comme ça, surtout après que mes deux premiers mails n'aient pas reçu de réponses. Je pense que tu dois t'en être débarrassée, comme toutes les autres lettres de tes admirateurs. Je suppose que Séléné en a un paquet, pas vrai ?

Je savais que tu me détesterais de faire ça, mais je savais aussi que c'était le seul moyen pour que j'existe d'une façon ou d'une autre à tes yeux.

Mais assez parlé de ça. Comment s'est passé ton week-end ? As-tu apprécié enregistrer ta dernière émission ? Personnellement, je l'ai adorée. Tu étais formidable et j'attend celle de la semaine prochaine avec impatience. Tu es meilleure à chaque fois et tu me surprend toujours. J'aime cette part imprévisible de toi, comme j'aime tout de toi.

Ton anonyme

C'était… J'hésitai un instant avant de me décider à lui répondre. Il m'écrivait des choses si gentilles… J'en aurais presque oublié qu'à la base, il me faisait chanter pour parler avec moi. Ce serait adorable si ça ne me faisait pas si froid dans le dos. Méthode de drague originale, il fallait l'avouer. Mon inconnu effrayait-il toutes les filles avec lesquelles il voulait sortir ou n'était-ce que pour moi ? Je ne savais pas si je devais me sentir flattée ou appeler au secours.

Mais Jason avait dit que je ne risquai rien, que ce n'était pas dangereux. Tout allait bien, alors ? Bien sûr, Jason devait avoir raison, comme d'habitude. N'était-ce pas toujours le cas ? Il ne plongeait jamais dans le pétrin (là j'occultais un certain nombre de situations gênantes voir désagréables que j'avais subies à causse de mon meilleur ami), ce n'était pas pour commencer à ce moment précis. Non ?

Mon anonyme et maître chanteur favori ne me laissait pas trop le choix. De plus, il voulait savoir ce que je pensais et comment c'était passé mon week-end. Il allait être servi. C'était le bon moment pour m'épancher et pour vider mon sac. Toutes les rancœurs que j'avais accumulées pendant ces deux derniers jours avaient enfin une cible.

De : Séléné

A :

Sujet : Vraiment ?

Cher inconnu (varions un peu, veux-tu ? Tu n'es pas seulement anonyme, tu es aussi quelqu'un que je ne connais pas)

J'aurais donc du te répondre dès le début, c'est ça que tu veux me dire ? Tout est de ma faute et je ne dois donc m'en prendre qu'à moi-même si on me fait chanter. Sympas, vraiment, je croyais que tu m'aimais. Enfin, c'est ce que tu n'arrêtes pas de dire, après, ça peut être une sorte de gros canular.

Tu as raison de séparer Séléné de moi. C'est vrai qu'elle n'est qu'une partie de moi. Même si elle n'est pas réelle, je la vois comme une entité distincte de moi. Mon côté emmerdeuse professionnelle, sûrement.

J'ai eu un week-end pourri. Je l'avais prévu, vu que j'avais des réunions familiales samedi et dimanche. Je sais comment ça se passe. Ma famille n'est pas vraiment de tout repos. Je ne sais pas encore si je les hais ou si je les adore. Ils sont toujours à cent kilomètres de moi, toujours surprenants. A moins que ça soit moi qui ne suis pas normale. Et moi qui déteste être au centre de l'attention, je me sens terne à côté d'eux et je me sens alors encore plus mal. J'aimerai tant être moins timide.

Je suis désolée d'avoir commencé par te répondre aussi sèchement, mais tu dois avouer qu'il y a plus conventionnel, comme méthode de drague. Tu aurais pu me sortir du « les roses sont roses et les violettes sont bleues » ou du « T'as de beaux yeux, tu sais ? », mais non, monsieur préfère me faire chanter pour me forcer à lui parler. C'est vraiment détestable, tu sais ? Alors que tu m'écris de si jolies choses… Tu as raté ta vocation. Ce n'était pas maître chanteur que tu aurais du devenir, mais poète. Tu aurais cartonné, j'en suis certaine.

Lucie.

En cliquant sur envoyer, je me dis que j'avais vraiment été très gentille. Je n'en revenais pas. J'avais pourtant prévu de l'enfoncer un maximum, de faire de cette lettre un amas de toutes les insultes subtilement enrobées que je pourrais imaginer, en gros de me venger sur lui de ma « super » fin de semaine. Et voila que je le complimentai presque. Je lui disais, entre les lignes, que je le trouvais original et intéressant ! Il fallait vraiment que je me fasses soigner. Ce week-end avait du me rendre folle, parce que je n'étais vraiment pas dans mon état normal.

De :

A : Séléné

Sujet : Re : Vraiment ?

Lucie

Je sais, je suis désolé. J'aurais voulu faire autrement, te faire une vraie cour. Tu le mérites, tu sais ? Je t'aurais lu des poèmes que j'aurais écrits (car tu es la seule qui m'inspire de la poésie. Pour les autres je n'ai que moqueries), je t'aurais offert des fleurs par centaines et je t'aurais chanté la sérénade. Tout cela pour un sourire de toi.

Mais malheureusement, je suis bien trop timide pour faire tout cela. J'aurais déjà du mal à penser faire tout cela en te voyant. Tu me tétanise tout en me faisant fondre de l'intérieur. Quand je te vois, j'ai de la fièvre, je brûle et je gèle à la fois. Je deviens un paradoxe vivant par ta faute. Donc non, ce n'est pas un canular. Même si je préférerais, des fois, ne pas t'aimer autant.

Je m'excuse encore une fois de cet odieux chantage que je te fais subir, mais je ne peux pas m'arrêter. Imagine moi te faire des yeux de cocker. Je suis pardonné ?

Ton anonyme (et oui, juste anonyme, parce que je ne te suis pas aussi inconnu que tu semble le croire)

Je fronçai les sourcils avant d'ouvrir son mail. Il avait répondu vraiment très rapidement. Puis, après ma lecture je souriais de bonheur. Il était bien plus sympathique que je le pensais au départ. C'était vraiment beau. Et puis, malgré le moyen peu ordinaire utilisé, c'était bon de se sentir courtisée. Je ne pris pas le temps de réfléchir et tapai plus vite que je ne m'en pensais capable.

De : Séléné

A :

Sujet : J'hésiterai encore longtemps avant de me décider.

Cher anonyme (vu que tu sembles tenir à ce titre)

Je ne sais pas à quoi tu ressembles, et je n'aurais donc pas la chance de pouvoir imaginer tes yeux de cocker. Je ne peux pas faire ça, malheureusement, car je pense que la vue vaut le coup d'oeil. Et si tu me disais qui tu es ? Ou au moins, donne moi un indice. Tu sais presque tout de moi et moi rien de toi. C'est véritablement injuste. Ne sais-tu donc pas que dans une relation stable, la confiance est primordiale ? En tout cas c'est e que je me suis laissée dire. Comment puis-je m'intéresser à quelqu'un si je ne sais même qui c'est ? Parce que je suppose que tu veux que je m'intéresse à toi, n'ai-je pas raison ?

J'aimerai beaucoup que l'on me fasse une cour telle que tu la décris. Je sais que Séléné donne l'impression que je ne suis pas ce genre de fille mais en réalité, je suis une incorrigible romantique. Je pense que ça prouve que je suis bel et bien une fille. J'aime les belles histoires d'amour, les films romantiques où tout ce finit bien et tous les autres trucs guimauves. C'est un point pour toi, car tu as su très bien viser. C'est un bon début. Mais ça ne suffit pas, souviens t'en.

Tu me demande pardon avec tellement de sincérité dans le clavier que ça me fend presque le cœur de ne pas encore savoir si je vais accepter tes excuses. Pour le moment, la question reste en suspend. Je veux en savoir plus avant de trancher sur ton cas. A ta décharge, tu as fait l'effort d'écrire la vérité sans fards. Je t'en félicite. Mais je ne sais pas si ça suffira.

En clair, ne te réjouis pas trop vite. Pour l'instant, je te supporte pour t'observer. Mais mon verdict peut être très mauvais pour toi. Tiens toi à carreau et prépare toi. Si tu veux que je tombe amoureuse de toi, tu dois être quelqu'un d'exceptionnel pour moi.

Lucie.

Je me couchai ce soir-là avec le sourire aux lèvres. Ce chantage n'était pas aussi désagréable qu'il aurait du l'être. Mon anonyme et sa correspondance étaient adorables. Cet échange épistolaire était assez désuet, malgré le moyen moderne employé, mais résolument romantique. Et puis avoir un admirateur secret… N'était-ce pas un rêve de petite fille qui se réalisait ?

Allongée, les yeux fixés sur le plafond de ma chambre, je jouai un moment à essayer de deviner qui pouvait-il être. Il avait dit, à mots couverts, que je le connaissait d'une façon ou d'une autre. De plus, il écoutait « Jour et Nuit », c'était donc un élève du Lycée. Un de mes camarades de classe, peut-être ? ça serait l'explication la plus logique. J'écartai d'office Jason qui n'aurait pas, à mon avis, agit de cette façon. Avec qui étais-je proche alors ? Ils étaient bien peu. J'étais encore plus timide avec les garçons qu'avec les filles. Au moins, elles, je les saluais chaque matin ou presque et elles me répondaient plus ou moins vaguement. Les garçons, pour la plupart, je connaissait leurs noms sans leur avoir jamais adressés la parole, et je ne comptais pas le faire. Ca me suffisait largement de savoir comment ils s'appelaient.

Mais alors qui ?

Celui avec lequel je devais travailler sur un dossier en Histoire, Matthieu Fernand, était bien trop inculte et un misogyne notoire. Ce ne pouvait pas être lui qui m'avait écrit d'aussi belles lettres, il en serait incapable. J'avais eu un assez bon exemple de sa prose quand mous travaillions ensemble pour le savoir. De ce point de vue, le romantisme était une maladie virale. Stéphane, le seul qui me disait bonjour tout les jours, était en couple et parfaitement heureux. Ce n'était pas mon genre de briser un ménage en m'immisçant dedans. Je pouvais écarter son copain pour la même raison, et en plus, lui je ne lui parlais presque jamais. Il répondait à mon hochement de tête, c'était tout. Et celui avec lequel nous partagions assez souvent une table à la bibliothèque ? Timide, il l'était sûrement. Je n'avais jamais entendu le son de sa voix et je connaissait même pas son nom. Mais il me jetait un regard noir à chaque fois qu'il me croisait, comme s'il m'en voulait pour quelque chose. Il avait vraiment l'air de me détester.

Ca ne pouvait donc être aucun de ceux-là, c'était absolument certain. Ils n'avaient rien de mon anonyme, décrétai-je en fronçant le nez. Heureusement, d'ailleurs, car je ne les aurais pas supportés. Alors qui ? M'avait-il menti ? Ou alors, mon raisonnement était-il faux ? Je devais sans doute m'être trompée quelque part.

A moins que… Joseph Tullet. Ce garçon qui s'était amusé à faire d'une partie de ma scolarité un enfer avant de s'arrêter en entrant au Lycée. C'était toujours le premier à rire de moi, que ce soit pour mon aspect ou à cause de mes livres. J'étais un rat de bibliothèque pour lui et à chaque fois qu'il me voyait, il imitait le cris d'une petite souris, souvent en mimant d'écraser la dite souris sous sa chaussure. J'avais mis l'arrêt subit de ses jeux idiots comme un signe de maturité et je m'en étais réjouie, puis je n'y avais plus pensé. Mais s'il était mon anonyme, on pouvait lire ceci d'une autre façon, mais cela expliquait un certain nombre de choses. J'espérais que ce n'était pas lui. Je ne l'avais jamais apprécié et je n'allais pas m'y mettre parce qu'il serait possible qu'il soit mon anonyme. Fallait pas trop pousser, non plus.

Cette nuit-là, je rêvai. Pas que ce ne m'arrivait pas les autres nuits, mais je me souvenais rarement aussi précisément de mes rêves. Je me réveillai aussi assez peu souvent dans un tel état, à la fois de frayeur et de compréhension. C'était bien plus clair que d'habitude et ce songe est resté gravé dans ma mémoire. Je crois que, d'un point de vue onirique, ce fut un des moments les plus marquants de mon existence. Un nouveau virage dans ma vie, qui prenait un aspect plus qu'inhabituel.

Dans mon rêve, Jason me tendais un bouquet de fleurs énorme. Il lui cachait presque en totalité le visage, mais je savais que c'était lui. J'aurais reconnu Jason entre mille de ses clones. Je me souviens que j'étais touchée à un point que je ne saurais l'exprimer. C'était la première fois, même en rêve, que Jason m'offrait quelque chose qui me rendait aussi heureuse. Derrière les fleurs, je pouvais le voir sourire de ce petit sourire adorable et timide que je n'avais pas assez souvent l'occasion de voir. Cet an-ci, son sourire était beaucoup plus souvent moqueur qu'heureux. Ca me manquait, je venais de m'en rendre compte. Cette révélation me fit mal, me soulageai aussi. Un peu comme quand on arrache une croûte : ça fait mal sur le coup, mais ensuite, qu'est-ce qu'on peut-être heureux de l'avoir fait !

Mais bien sûr, le rêve ne s'arrêtait pas là. Il virait rapidement au vinaigre, même. Joseph lui arrachait alors le bouquet des mains et me tapait dessus avec. Les épines des roses me laceraient les avant-bras et les parties de ma tête que je n'arrivait pas à protéger malgré tous mes efforts. Je souffrais. Du sang coulait sur le haut de ma poitrine et le long de mes bras levés dans un inutile et futile réflexe d'autodéfense. En même temps, Joseph déclamait des poèmes, tournant en ridicule tous mes rêves romantiques, les réduisant en charpie. Comme si tout ce à quoi j'avais, dans le secret de mon cœur, osé espérer n'était que des déchets, des horreurs immondes et putrides.

Il n'était pas seul, tous les élèves du Lycée me montraient du doigt en riant. Tous ceux dont je m'étais moquer en secret, et que Séléné avait ridiculisés. C'était sur moi qu'ils se vengeaient, bien sûr, pas sur elle. Elle était intouchable, reine, déesse et bouffon à la fois. Celle qui les faisait rire et pleurer, celle qui pouvait les élever au firmament ou les rabaisser plus bas que terre. Je la haïssais alors qu'ils l'adoraient, Ils me ridiculisaient alors qu'elle était moi. Ou peut-être était-ce justement parce que j'étais elle. Je ne sais plus. Je me perdais en Séléné.

Ils commencèrent à danser une ronde autour de moi à laquelle ma grand-mère se joignit. Jason était le seul à ne pas bouger. Il était resté à côté de moi. Il paraissait être prêt à me serrer dans ses bras, à me faire retrouver toute ma raison, mais il ne le faisait pas. A la place, les bras ballants, il me parlait. Je n'entendais rien de ce qu'il disait, les rires étaient trop forts et couvraient le son de sa voix, mais je savais qu'il voulais que je fasse un choix, sans comprendre lequel. Je ne voulais pas et j'étais terrifiée. Je savais que ce qu'il me demandait allait transformer ma vie sans savoir comment. Je savais que quoi, qui, que je choisisse, je perdrais un bout de moi. Je voulais être entière, à nouveau. Etre moi, enfin, pour de vrai et pour moi. Ou pour lui, sans savoir qui était ce Lui. Jason, l'anonyme, tous deux se mélangeaient dans mon crâne, m'enjoignant encore et toujours de faire mon choix, m'interdisant de vivre dans l'ambivalence.

J'avais si peur que je pleurai. Je sentais les larmes qui coulaient sur mon visage, c'est comme ça que je m'en rendis compte. Elles ne semblaient pas vouloir s'arrêter, des rivières sur mes joues, deux flots qui me paraissaient impossible à assécher. Très vite, une flaque se forma à mes pieds, une flaque qui grandissait à mesure que mes pleurs l'atteignaient. Mes yeux étaient deux robinets bloqués en position ouverte et ce n'était pas moi qui pouvait les refermer. La flaque sur le sol était alors immense, et je sentis que je perdais pieds. Je tombais, du moins, c'est ce que je pensais.

Mais non. Je me noyais. Je ne pouvais pas bouger, je coulais comme une pierre, inutile et silencieuse. Il n'y avait encore une fois que Jason pour me tendre la main. J'essayai de l'attraper et je n'y arrivais pas. Le désespoir sur le visage de Jason était un reflet du mien. J'avais l'impression d'être déjà morte, déjà loin de lui, et de le voir depuis les limbes. Pourtant, il me semblait presque sentir le froid mordant de l'eau, et ses doigts qui retenaient encore presque les miens. Je le sentis lâcher, incapable de me retenir plus longtemps. Je l'entendis crier mon nom avant que les eaux ne m'engloutissent et que mon réveil sonne.

Je me réveillai en sueur, la peau moite et les mains tremblantes. Ce songe m'avait parut si réel… J'étais encore haletante, comme si j'avais retenu ma respiration pour plonger sous l'eau. Mes jambes étaient flageolantes après avoir remué de manière presque désespérée pour m'éviter la noyade. J'avais froid, comme après être sortie de l'eau. Mes yeux me paraissaient secs et gonflés. C'était la même sensation qu'après avoir pleuré des litres et des litres de larmes. Comme si mon corps reproduisait les conséquences de mon rêve. De mon cauchemar, plutôt.

Encore allongée, à peine réveillée, je me demandai une seconde ce que ça voulait dire. Une des amies de ma mère m'avait un jour offert un livre pour interpréter les rêves. Elle y croyait dur comme fer. Je l'avais feuilleté rapidement. Cela m'avait parut un ramassis d'inepties. Mais là, j'étais presque prête à y croire. Je faillis me lever pour aller chercher ce livre avant de revenir à la raison.

Si ce rêve voulait dire quelque chose, et j'en doutais fort, ce n'était pas un livre qui associait les dents au sexe qui allait m'aider à le comprendre. J'en étais capable seule et je le savais déjà. J'avais peur du regard des autres, de leurs moqueries. Ca n'était pas nouveau. Tout comme le fait que Jason était toujours là et bien plus digne de ma confiance qu'un correspondant anonyme. Après tout, il n'y avait que lui pour tenter de me rattraper quand je me noyais. Quand au choix que je devais faire… Là, je séchai. Et en fait, je ne voulais pas le savoir. J'avais encore peur, comme si j'avais déjà compris sans m'en rendre compte. C'était dangereux.

Mais j'allais avoir d'autres choses à penser. Une des choses les plus importantes de ma vie allait changer. Je pense que je le pressentais et que c'est pour cela que j'étais, ce matin-là, dans un état d'énervement plutôt avancé. Tout allait de travers, d'ailleurs. Je grognai en réponse au bonjour de mon père et lui adressai un regard noir. Ceci dit, ce ne changeais guère mes habitudes. Je n'ai jamais réussi à comprendre comment il pouvait être aussi matinal. Plus tard, mon dentifrice coula sur mon T-shirt favori, m'obligeant à me changer et je reçu un goutte de lait démaquillant dans les yeux. Pour parachever tout cela, l'élastique avec lequel je voulait attacher mes cheveux se brisa net entre mes mains en me claquant les doigts.

Je sortis donc de chez moi en retard, échevelée, avec un vieux T-shirt (le seul encore propre), dont j'avais tout à fait oublié l'existence et dont j'aurais aimé ne jamais me souvenir, les mains et les yeux totalement explosés, pour me rendre compte que le bus était presque arrivé à mon arrêt. Je me mis alors à courir comme une dératée, en agitant les bras, mon sac en équilibre très instable sur mon épaule gauche. J'eus de la chance dans mon malheur : le chauffeur m'avait vu et il eut la gentillesse de m'attendre.

Je m'assis, essoufflée. Je venais de parcourir deux cents mètres au maximum de mes capacités, et n'ayant jamais été très sportive, je les ressentais. Mes jambes flageolaient et je n'étais pas très vaillante. Je suppose que pour beaucoup, deux cents mètres ce n'est rien. Si vous êtes dans ce cas, je vous prie de ne rien en dire. J'ai déjà assez honte de mes capacités physiques (ou de mes incapacités, car à mon niveau, on peut presque appeler ça ainsi), sans que d'autres en rajoutent en se faisant mousser. Les capacités sportives de certains sont une réelle injustice. Comment ce fait-il qu'il y en ai capable de faire trois heures de natation et qui enchaînent avec le sourire pour autant de temps de course à pieds ? j'avoue exagérer un petit peu, mais c'est toujours l'impression qu'ils me donnent.

J'étais à moitié affalée, mon sac sur le siège à côté de moi. Le bus s'arrêta une nouvelle fois, pour laisser monter une femme qui, même si elle ne devait pas avoir plus de soixante ans, ressemblait tout à fait à un pruneau. Son air pincé n'améliorait pas son aspect physique et renforçait cette impression de parenté avec ce fruit sec. De plus, elle paraissait avoir besoin des vertus digestives du plus célèbre aliment d'Agen. Je me rendis dit compte qu'elle n'avait pas seulement l'air d'avoir un balai à un endroit dont on ne parle pas en société (sauf peut-être dans certains des épigrammes de Martial) mais qu'elle était aussi particulièrement désagréable.

En effet, alors qu'il restait encore une bonne vingtaine de places assises inoccupées, elle se plantait devant moi et commença à hurler au scandale. Sa raison ? Mon sac qui, à son avis, n'avait rien à faire là où il était. Je répliquai et le ton se mis à monter très rapidement, ce qui n'était pas bien difficile vu qu'elle avait déjà placé le volume sonore de départ assez haut. Les rares péquenots qui prenaient le bus de ville à cette heure-là (comprenez dramatiquement et inhumainement tôt) commençaient à se tourner vers nous. Il faut peut-être que je vous précise que c'est un exploit d'attirer l'attention dans les transports en commun, surtout de bon matin. Je suppose que c'est lié à l'endormissement moyen des voyageurs et à leur désir de ne pas se retrouver pris à parti. La plupart des gens ont peur, et des fois avec raison, que cela dégénère. Ou alors ils ont juste trop la flemme de bouger.

Je m'énervai de plus en plus et la femme aussi. Le moment où nous allions en venir aux mains approchait, je le sentais. Ca ne me gênais pas particulièrement. En effet, même si je déteste me mettre en avant d'une façon ou d'une autre, j'avais trop besoin de me défouler ce jour-là pour m'en soucier. Cette vielle peau me paraissait un défouloir tout indiqué. Après tout, c'était elle qui avait commencé. Et il me semblait totalement normal de répondre encore plus fort, tout en utilisant la loi du Talion pour me venger de mon désagréable début de journée.

Heureusement pour moi, car je suis tout sauf forte et que j'aurais été capable de me faire ratiner en beauté par cette bonne et horrible femme si nous en étions venues aux mains, le bus s'arrêta à l'arrêt de Jason. En quelques secondes, il prit la mesure de la situation et réagit en conséquence, sorte de chevalier sans peurs ni reproches, prêt à me défendre contre le dragon. Je me sentais parfaitement dans le rôle de la demoiselle en détresse.

Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé de la manière dont Jason pouvait me pousser à faire quelque chose sans que je m'en rende compte. Sûrement. C'est une grande part de son personnage. Trop grande pour que je n'en parle pas. Je crois que c'est parce qu'il à l'air tout doux, tout sympa. Je suppose que les gens qui le rencontrent pour la première fois auraient du mal à l'imaginer en diabolique montreur de marionnettes. Surtout avec moi dans le rôle de la marionnette. Ou eux, d'ailleurs. C'est encore plus surprenant de penser qu'il est capable de manœuvrer absolument n'importe qui. Il m'est déjà arrivé de me demander s'il le savait. Bien entendu, si je lui posais la question, il me regarderait avec de grands yeux surpris et me soufflerait à l'oreille un « je fais ça, moi ? ». Comme si je ne connaissais pas tous ses trucs. Ce qui ne m'empêche pas de m'y laisser prendre.

Tout ça pour dit que je ne sais pas exactement comment il s'y ai prit, mais quelques secondes après, la vielle était toute gentille et me faisait des excuses par milliers ,avec un grand sourire. Je me tournai vers Jason en haussant un sourcil. Il s'était assis à côté de moi, les bras derrière la nuque, détendu. Il m'a répondu par un regard narquois, qui semblait vouloir me dire quelque chose du genre : « si tu crois que je vais t'expliquer comment j'ai réussis à faire ça, tu te mets le doigt dans l'œil jusqu'au coude, ma grande ». Je lui ai donné un petit coup dans l'épaule. Il m'a souri en réponse, avant de me tirer par le bras dans une sorte de câlin. Un peu violent tout de même, le câlin, surtout que je tentai désespérément de le faire me lâcher. En lui donnant des coups de coudes.

On aurait dit une de nos matinées habituelles, mais ça sonnait faux. Je doit sûrement avoir l'air de chercher la petite bête, des signes avant-coureurs là où il n'en y avaient pas. Ce n'est pas comme si j'aurais pu prévoir ce qui allait se passer. Il ne valait mieux pas, je pense. Si j'avais su, qu'aurai-je fait ? Me connaissant, j'aurais tout compris de travers, et ça aurait foiré. Le pire étant que c'est à moi que cette histoire à le plus apporter, dans tous les sens admissibles du terme.

Mais n'anticipons pas. Ce jour-là n'était pas si différent de tous les autres. Jason s'éloignait juste un peu plus de moi et je faisait semblant de ne pas le voir. Tout comme je faisait semblant de ne pas être blesser. Je me tu, comme tous les matins, quand il me laissa en rade pour bosser avec quelqu'un d'autre. Je profitai un maximum des moments où il m'accordait son attention pleine et entière, sans comprendre pourquoi, chaque fois qu'il me lassait seule, son regard semblait ne pas me lâcher. Je me disais que c'était mon imagination, ou, dans mes moments de colère, qu'il voulait vérifier que j'étais bel et bien incapable de vivre sans lui. C'était pour cela que je préférais faire aussi bonne figure qu'il m'était possible. Je ne voulais pas lui accorder cette victoire sur moi.

En vrai, j'en crevai. Je le haissai, et je détestai encore plus les gens à qui il osait adresser la parole. C'était mon meilleur ami, à moi. Il n'avait rien à faire avec d'autres personnes, qui allaient trouver, elles aussi, sa timidité adorable et découvrir son super sens de l'humour. Peut-être même que ces gens se rendraient compte de tout ce qu'il était. Et alors, il n'aurait plus aucune raison de me supporter. Je serais seule. Et ça me faisais peur (c'est d'ailleurs toujours le cas).

C'est ce soir-là, chez lui, que je tomba sur ce bout de papier. Il m'avait laissée seule dans sa chambre et cette lettre avait attiré mon attention. Mes yeux avait du s'exorbités quand j'ai lu et que j'ai compris ce que cela voulait dire, mais j'étais trop sous le choc pour m'en rendre compte. Je me suis assise sur son lit, toujours aussi incapable de réfléchir. Il n'allait pas faire ça. Il ne pouvait pas…Quand il est revenu, je n'avais toujours pas bougé et je tenais encore le papier. Il a comprit tout de suite.

« -Lucie, c'est pas ce que tu crois, as-t-il murmuré.»

J'ai levé la tête vers lui. Il avait les yeux baissés, et tout dans sa posture me hurlait que c'était justement ce que je croyais. Alors j'ai explosé.

« -Montpellier ? Tu veux aller étudier à Montpellier ? Pourquoi tu ne m'as jamais dit que tu voulais… Je croyais qu'on… Tu me déteste à ce point-là ?

-Non, c'est pas…

-Quoi, l'ai-je interrompu, c'est pas ce que je crois, c'est ça que tu veux dire ? je sais, tu l'as déjà dit ! C'est quoi alors ? Si tu pars, tu sais qu'on ne se verra presque plus. C'est ce que tu veux ? Très bien, ai-je hurlé en saisissant mes affaires, Je te laisse tranquille ! »

Je suis sortie en courant de chez lui, ignorant sa mère quand elle voulu me demander ce qui se passait. J'avais les larmes aux yeux. Il n'a rien fait pour me rattraper. Il aurait pu courir après moi en courant, m'appeler au moins. Il n'a rien fait. Je lui en ai voulu longtemps pour ça.

Rentrée chez moi, je me suis jetée sur mon lit et, en serrant mon oreiller contre mon ventre, j'ai pleuré comme je n'avais encore jamais pleuré. Ma mère s'était assise à côté de moi et, doucement, elle m' avait juste caressée le dos, sans dire un mot. Elle avait pourtant des choses à dire, par exemple que j'aurais pu enlever mes chaussures avant, mais elle ne l' avait pas fait. C'était ce dont j'avais besoin.

Plus tard dans la soirée, une fois mes larmes taries, j'ai voulu vider ma chambre de tout ce qui concernait Jason. Je n'y ai pas réussi. Chaque nouveau objet me provoquait de nouvelles larmes. Ils avaient tous une histoire que je ne voulais pas oublier. En fait, c'était mon meilleur ami que je ne voulait pas oublier. Je me suis endormie en serrant contre moi son T-shirt, qui avait encore un peu son odeur. Je ne pouvais pas faire autrement que de le vouloir avec moi, tout en sachant qu'il voulait couper les ponts. Il me l'avait bien signifié, et j'étais trop fière pour tenter de modifier la situation. Je ne pouvais pas faire le premier pas vers lui. C'était Jason qui avait merdé, pas moi.

Les jours suivants, il essaya à plusieurs reprises de me parler et il me regardait le reste du temps avec des yeux de chien battu, mais je l'ignorais. Je l'ignorai à l'école, dans la rue, dans le bus. Du moins, je faisais semblant, car je passais une bonne partie de ma vie à pleurer dans les toilettes du Lycée, comme la pauvre tache que j'étais devenue. Mais je ne pouvais pas encore lui pardonner. Il aurait pu s'excuser toutes les trente secondes (ce qu'il n'était déjà pas loin de faire) que je n'aurais toujours pas pu lui pardonner. J'avais la rancune trop tenace, et le chagrin trop chevillé au cœur, pour ça. Et même si j'en souffrais (à quel point ma douleur était forte) je ne pouvais rien faire d'autre que ravaler mes larmes en public et continuer à regarder droit devant moi. Jamais vers lui.

Un jour où je m'étais enfermée dans une des cabines des toilettes, les yeux déjà rouges et gonflés, deux filles sont entrées. Elles ne savaient pas que j'étais là. Mes sanglots étaient depuis longtemps devenus silencieux. Mes habitudes de discrétion étaient trop ancrées pour que je leur fasse remarquer ma présence et de toute façon, je n'en avais pas l'intention. Surtout quand je me rendit compte qu'elles parlaient de Jason et de moi. Bien sûr, même si je pensais que j'allais m'en mordre les doigts, la curiosité fut la plus forte et je ne pus m'empêcher d'écouter ce qu'elles avaient à dire sur nous deux. Après tout, j'étais la première concernée.

« -Tu crois qu'ils ont rompus, demandait la première ? Ils ne sont presque plus jamais ensemble.

-En tout cas, ce qu'est sûr, c'est qu'il se sont disputés. Mais je suis sûre que Lucie ne s'est même pas aperçut de la manière dont Jason la regardait.

-Mouais, je crois que tout le monde sauf elle s'en est déjà rendus compte. Ce n'est pas comme s'il était particulièrement discret, pourtant. Pas très douée, cette fille. »

Elles sont sorties, me laissant seule avec mes pensées. J'étais habituée à ce que les gens pensent que nous sortions ensemble, comme s'il était impossible de partager une amitié fusionnelle comme la notre. Il y avait une époque où je pensais que nous étions particuliers. J'étais fière de notre amitié platonique. Mais bien sûr, sans Jason, je n'étais plus grand-chose. Mais Jason me regardait comment, déjà ? je ne pouvais pas (ne voulais pas ?) comprendre ce qu'elle avait voulu dire. J'avais toutes les cartes en main, pourtant. Tout aurait du me paraître si clair… Mais pour cela, il aurait fallut que j'enlève mes oeillères, et que j'accepte de voir mon meilleur ami d'un autre point de vue. Mission impossible, quoi.

Le soir, je regardai enfin les mails de Séléné. C'était peut-être la dernière fois. Je savais qu'elle allait mourir. J'avais besoin de Jason pour la faire vivre. Ce n'était pas comme si elle avait des raison d'exister sans Hélios. Ils avaient été construit pour se soutenir l'un l'autre. Seuls, ils étaient bancals, incomplets, inutiles. Et sans émission, c'était encore pire. Ce n'était pas comme si Séléné était vraiment une personne ou qu'elle allait vraiment mourir, mais il était certain qu'elle allait vraiment me manquer.

Je souris tristement en songeant aux messages de mon anonyme, avant de me rendre compte que j'en avais un nouveau.

De :

A : Séléné

Sujet : Viens

Viens à la fête d'Hannah, vendredi. Je sais que tu es invitée. Tu as besoin de danser.

Ton anonyme.

Je cillai, surprise. Ce n'était pas le genre de mail que j'attendais de sa part. Ca faisait longtemps qu'il ne s'était pas montrer aussi laconique. Danser, hein… Pourquoi pas après tout ? Je lui envoyai une réponse positive, ou je promettais d'être présente.

Je rêvai encore une fois, cette nuit-là. Cette fois commença comme la suite de cet autre rêve, celui où Jason était encore avec moi. Ses doigts lâchaient encore une fois les miens. Son désespoir me fendit le cœur. Il était là, au bord de l'eau, et puis il se laissa tomber avec moi. Il me rattrapait, Son corps contre le mien, ses bras autour de moi, ma main sur sa joue, douce et réelle, enfin à ma place, enfin à la sienne. Le monde était, pour une fois, dans le bon sens. Ma vue était alors nette et claire. C'était ça que je voulais.

Sous l'eau, nous nous sourîmes.

En me réveillant, je ne souriais plus du tout. Je pleurais presque, désolée de laissé cette douceur de mon rêve pour me retrouver face à un monde sans Jason. Sans mon meilleur ami. Et puis j'ai volontairement, férocement, enfoui ce rêve dans un coin inaccessible de mon cerveau. Ce n'était qu'un rêve, et j'avais déjà assez mal comme ça pour ne pas y rajouter la douleur que ne manqueraient de m'apporter mes cruelles illusions. Il ne reviendrait pas. Je n'était même pas certaine de le vouloir. C'était un mensonge. Je le voulais. Désespérément. Mais je ne pouvais pas, bien sûr.

Et puis vendredi arriva, et avec lui le souvenir de ma promesse. Comme si j'avais pu oublier.

Si vous avez lu jusqu'ici ce que je viens d'écrire, vous comprendrez sûrement que ça fait longtemps que j'ai renoncé à nier être romantique. Comme beaucoup de petites filles (voir toutes, ne soyons pas pingres), j'ai rêvé au prince charmant. Je n'ai aucun mal à l'avouer. Puis, en vieillissant, j'ai revu mes critères à la baisse pour me contenter de ce que la vie m'offrait, c'est-à-dire quelqu'un capable de m'offrir des poèmes comme de me faire chanter, aussi romantique que moi et tout à fait matérialiste et dont je pensais ne connaître même pas le visage. Je soutenais alors, et je continue encore assez souvent à le faire, qu'il vaut mieux partager une amitié plutôt qu'une romance avec les garçons. On est beaucoup moins déçues. Sauf avec Jason, bien sûr, lui qui est aussi capable de gâcher une amitié que de… Enfin bref.

Je pensais donc avoir renoncé, depuis un certain temps, à tous les rêves de petite fille impliquant princes, princesses, amants, amantes, châteaux en Espagne et chevaux blancs. Ce n'était pas comme si c'était censé exister ailleurs que dans les contes de fées que me lisaient mes parents pour m'endormir. Pourtant, à chaque fête, je me prenais encore à rêver au romantisme duquel j'entourai, enfant, ces événements. C'était une sorte de bal, avec tout ce que cela impliquait, du moins dans la partie rêveuse et optimiste de mon esprit. Ce jour-là ne fit donc pas exception à la règle. Bien sûr, le fait que ce soit mon inconnu qui m'ait invitée ne faisait que renforcer mes espoirs.

Je n'étais que rarement invitée aux fêtes. Lorsque que c'était le cas et que je me décidais à y aller, c'était pour m'y ennuyer de manière somptueuse. Je faisait parti du décor, assise à côté du buffet, à m'empiffrer de chips et de bonbons, en buvant des sodas (je ne touche pas à l'alcool. Ca serait un coup à me faire remarquer). Bien sûr, ça me valait à chaque fois une sérieuse indigestion, qui me pourrissait allégrement mon dimanche. Tout cela pour dire que je ni allai pas toujours de gaieté de cœur, malgré tous les espoirs que je pouvais y placer. Mais ce soir-là, c'était différent. J'avais une bonne raison de venir. J'attendais quelqu'un. Et bien sûr, pour cela, j'étais prête à braver les fêtes et les racontars habituels. Ce n'était pas comme si cela faisait partie intégrante de mon ordinaire, mais il faut bien faire ce qu'il faut pour voir ses espoirs se réaliser.

J'avoue que quand je suis entrée, un frisson de dégoût m'a traversée. Qu'est-ce que je venais faire là, encore ? J'étais tout sauf à ma place , et je ne supportais pas ce genre de trucs. Il n'y avais que la part sarcastique de moi-même pour me réjouir d'être face à autant de clichés de l'adolescence. Je calmai Séléné, prête à se réveiller, en me rappelant que Jour et Nuit était bel et bien enterré. J'aurais eu (elle aurait eu ?) pourtant de quoi me faire plaisir. Bien sûr, si Jason n'avait pas..., je ne serais jamais venue et n'aurais donc pu assister à se genre de choses. Ce ne m'aurait guère manqué. J'aurais préféré être avec Jason, même à ce moment, à le fusiller du regard dans un silence de plomb, plutôt que d'être là-bas. Mais en même temps, mon bonheur a, depuis un certain temps, tendance à être lié à la présence de mon meilleur ami. C'était déjà très vrai. J'étais sérieusement atteinte, sans encore le savoir.

Au centre de la salle, vidée de ses meubles pour faire plus de place, se trouvait ce que je vais nommer, faute de meilleur terme pour définir cet espace, une piste de danse. Un groupe (un amas ? ) de personnes s'y agitaient plus ou moins en rythme. La moyenne d'âge avait beau être de dix-sept ans, elle se rapprochait plus que dangereusement des trois ans. Mentalement, s'entend. Alors, si certains semblaient vouloir vraiment danser, pour la plupart c'était une parade nuptiale. Leur Quotient Intellectuel semblait celui d'un quelconque animal en rut et leur vocabulaire, s'il avait été possible de les entendre, aurait été guère plus évolué. C'était dégoûtant. Ceux qui restaient avaient dans le sang un taux d'alcool déjà trop élevé pour savoir ce qu'il faisait là, alors ils tentaient désespérément de suivre la musique, tout en essayant de ne pas vomir sur le parquet. Le bonheur complet.

Pour célébrer sa majorité, Hannah avait vu les choses en grand. Malheureusement pour elle, car la facture de nettoyage sera aussi salée que celle de la fête. Enfin, c'était à prévoir quand on invitait tant de jeunes à une soirée avec de l'alcool. Déjà, pour entrer aux toilettes, il fallait prendre un numéro et ne pas être pressée (oui, au féminin. Il y a toujours plus de filles au alentour des WC) tant l'attente était grande. Je n'osais d'ailleurs pas imaginer l'état de propreté plus que relatif des lieux. En même temps, et heureusement pour moi (mes parents m'auraient tuée si j'avais organisé ce genre de choses), ce n'était absolument pas mon problème. Et le fait que ce soit celui d'Hannah ne me poussais pas particulièrement à compatir. Ce n'était pas non plus comme si sa vie de petite fille pourrie gâtée m'intéressait un tant soit peu.

Quant à la déco, elle s'était totalement lâchée. Ainsi, des lumières jaunes et vertes apparaissaient à intervalles de temps variables, découpant les danseurs en zones de couleurs et leur donnant un peau bicolore voir maladive. L'effet donné était légèrement effrayant. Bien sûr, le son était à fond, menaçant de nous rendre sourds. Il me semblait que les gens de mon âge ne pouvaient pas s'empêcher d'associer musique et perçage de tympan. De toutes façons, ce n'était pas comme si sa playlist du moment contenait des morceaux d'une grande qualité musicale. Bien entendu, c'était nous qui le subissions, pour notre immense plaisir.

Enfin, elle avait voulu donner à sa fête de faux airs de bal masqué. Elle avait donc fait distribuer à tout le monde des loups noirs dès la porte d'entrée. C'était bien entendu un échec sur toute la ligne. La fête n'avait commencé que depuis une vingtaine de minutes, et il y en avait déjà qui jonchaient le sol, cadavres de mascarade et déguisements de pacotilles. Pour une fois, j'appréciai ce genre d'idée débile. Je n'avais pas particulièrement envie de savoir avec qui exactement j'allai danser. Je ne voulais pas que ce rêve s'arrête. Je vous l'ai déjà dit, je suis plus que résolument romantique.

Il me sembla entre apercevoir Jason , mais cela me parut parfaitement impossible. Il avait une sainte horreur de ce genre d'événement, détestant la promiscuité forcée qu'ils entraînaient. Jason disait ne pas vouloir passer sa soirée à sentir la sueur de tout ce beau monde. Et même s'il avait déjà prouvé être capable de me mentir, je ne le voyais pas venir ici.

Renonçant à l'idée qu'il puisse être présent (et même si cela m'avait curieusement soulagée), Je décidai de revenir à ma quête première. J'avais une promesse à honorer, une danse à accorder à un inconnu aussi romantique que moi, ce qui n'était pas peu dire. Pauvre de lui, même si c'était lui qui avait voulu me piéger, il ne savait pas sur qui il était tombé. A moins qu'il ne l'ai fait exprès. Après tout, tout paraissait possible avec lui, même, et surtout, ce genre d'adorables étrangetés.

Il m'apparu que mon anonyme ne voulait me laisser aucune chance d'échapper à ma promesse. Il s'était planté au bord de la soi-disant piste de danse, une pancarte avec mon nom dessus entre les mains. On n'aurait pu croire qu'il voulait retrouver quelqu'un au niveau « arrivée » d'un aéroport. C'était excentrique et trop mignon. Il ne semblait pas faire attention aux regards des gens qui l'entouraient, l'encerclaient même. Ils chuchotaient pourtant assez fort pour couvrir la musique. Mais lui continuait à regarder devant lui, les yeux dans le vide. Il était grand, mais tous me semblaient grands, et assez fin. Les lumières ne me permettaient pas de voir la couleur de ses cheveux et le masque qu'il portait achevait de me le rendre méconnaissable. Pendant un dixième de seconde, je fus heureuse de voir qu'il avait voulu continuer à garder son anonymat, préservant mon rêve de romance masquée. C'était terriblement cliché, mais tout à fait ce dont j'avais toujours rêvée.

Puis, effarée, je songeai un instant, ahurie par la foule et presque tétanisée par la peur, à rabattre mon masque sur mes yeux et à fuir. Je ne voulais pas voir autant de regards se fixer sur moi. C' était beaucoup trop. Il me sembla que je ne pouvais pas faire les quelques pas qui me permettrais de le rejoindre. Puis je me rappelai des risques. Je ne le voyais pas faire ça, bien sûr, mais il suffisait que mon anonyme hurle « c'est Séléné ! » pour que ceux qui nous entouraient se déchaînent. Je n'avais pas vocation de martyr et ne voulait absolument pas finir lynchée. Ce n'était pas la mort dont je rêvais. Et j'attirerais l'attention, en plus, ce que je souhaitais encore moins.

Il m'avait vu et m'adressa un grand geste joyeux de la main. S'il avait pu, il aurait hurlé mon prénom. Je me décidai à traverser la foule. J'avais les joues brûlantes à force d'être rouges et les yeux rivés sur le sol, pour ne pas voir les regards qui me suivaient, me dévisageaient comme si c'était la première fois qu'ils se rendaient compte de mon existence (ce qui était d'ailleurs peut-être vrai, malheureusement pour mon amour-propre). Je m'arrêtai face à la paire de pieds que je supposais appartenir à mon anonyme. Il portait des chaussures bien cirées. Et c'était pour moi qu'il avait fait ça. Je l'imaginai préparer avec soin sa tenue, dans le seul but de me faire danser. C'était agréable, comme idée.

Je levai les yeux. Il me souriait, d'un sourire étrangement timide sous son masque, en me tendant la main. Je l'acceptai. Je n'avais pas vraiment le choix et ne voulais pas l'avoir. Ma promesse. Mon bonheur. Je ne pensais plus à Jason pour la première fois depuis ce qui m'était apparue comme une éternité. Et rien que pour cela, je remerciai mentalement mon anonyme. C'était un oasis de paix. Habituellement, c'était Jason qui tenait se rôle pour moi. Mais habituellement, c'était toujours Jason. C' était toujours lui qui rendait ma vie agréable, digne d'être vécue. Qui me rendait fière et heureuse d'être moi. Il avait réussit à m'ôter toute confiance en moi et en mes décisions, mais là, je me retrouvai enfin. Et quel joie d'être à nouveau entière !

Ses bras autour de ma taille me paraissaient familiers. Je n'avais pas l'impression de danser avec lui pour la première fois . C'était comme si je le connaissais déjà. Je ne dis pas que c'était désagréable ou quoique ce soit. Non danser avec lui était une des meilleures choses qui m'étaient arrivées. Il semblait suivre le même rythme que moi, au point de ne plus savoir lequel d'entre nous a bougé en premier. Sincèrement, ça m'était parfaitement égal. Ca l'ai toujours, d'ailleurs. Les seules choses qui avait de l'importance était notre bulle de bonheur, lui et moi. Ce n'était pas comme si j'oubliai que l'on nous regardait danser (surtout que nous étions en totale inadéquation avec la musique, en dansant un slow sur du rock), mais plutôt comme si nos spectateurs ne comptaient pas.

J'hésitai un instant avant de poser ma tête contre sa joue, en un geste qui me paraissait naturel. Je connaissais son odeur et elle me mettait presque à l'aise. Je me détendis enfin, ce que je n'avais pas fait depuis que j'étais sortie en courant de chez Jason. Je le laissai me porter quelques instant, profitant de pouvoir laisser reposer tout mon poids (et tout le poids de mes soucis) sur une épaule qui ne disparaîtrai pas sans prévenir. Il était là et moi aussi et le monde, mon monde, reprenait son sens, comme dans mon rêve. Tout allait bien se passer, c' était certain. Je pouvais vivre sans Jason. J'avais trouvé un autre soutien. Du moins c'est ce que je pensais, folle que j'étais.

La musique changea deux ou trois fois avant que je me décide, à contrecoeur, à clore cette soirée, cette parenthèse de bonheur. Il ne fallait pas abuser des bonnes choses, et je ne me sentais pas prête à continuer de m'enfermer au reste de la Terre. C'était aussi agréable qu'effrayant et je sentais confusément que ce genre de choses devait être consommé à petites doses. J'allais me séparer de mon anonyme quand il me sourit une nouvelle fois. Il enleva alors ses mains de mon dos. Il me laissait libre de partir, comme s'il savait que c'était ce que je souhaitais faire. Cette façon qu'il avait d'accepter mes choix me rendit bêtement heureuse. Tout simplement pour dire que je fondais. Je trouvais sa manœuvre tout à fait adorable. J'oubliais soigneusement qu'il n'y avait pas si longtemps, je m'étais moquée de ces filles qui se faisaient avoir par ce type de gestes. Maintenant, j'en faisais partie, sans même m'en soucier.

Je sentais encore son regard sur moi en sortant de chez Hannah. Il avait des yeux clairs, comme Jason. Je les aimais bien, ses yeux. J'aimais ce gris-bleu un peu étrange, rassurant. Ces iris presque translucides, gouttes d'eau sous la cornée, encerclant chacune de leurs pupilles. Je les trouvai belles, ces deux paires d'yeux, sans comprendre ce que pouvait signifier leur forte, trop forte, ressemblance. Ce n'était pas comme si des yeux pareils couraient les rues. C'était assez rare pour être remarqué. Même moi, dans ma bulle d'inconscience forcée, m'en étais rendue compte.

Comment ai-je pu ne pas comprendre qui était mon anonyme ? Comment ai-je pu être aussi aveugle ? Ne pas voir que tout ce que j'aimais chez mon anonyme était chez Jason, que c'était pour ça qu'il me semblait si familier, que je pouvais l'apprécier à ce point ? Tout ça parce qu'il était Jason. Mais je ne voulais pas comprendre, je ne voulais pas savoir tout cela.

J'interromps un instant la narration de Lucie. Elle a laissé sa page ouverte ce matin. Je n'ai pas pu m'empêcher de lire. Ce rappel de nos débuts m'a fait sourire. Je ne me souvenais pas qu'elle était aussi naïve, ni qu'elle me faisait autant conscience. Je pense que je dois me sentir flatté. En même temps, je dois avouer que ça me fait un petit peu peur. Ai-je eu un jour autant de pouvoir sur elle, ou idéalise-t-elle le passé ? Je ne sais pas. Mais je peux vous dire que si j'avais su que j'avais un tel pouvoir sur les gens, je serais allé conquérir le monde, plutôt que de me contenter de Lucie. C'aurait été bien plus simple. Je sens qu'elle va vouloir me suicider en lisant ce que je viens d'écrire… C'était pour rire, ma chérie, tu sais ! Et puis, tu ne veux pas finir en prison pour crime passionnel, non ?

J'étais certain que non. Je te connais mieux que personne, tu sais ? Enfin, peut-être un peu moins bien que ta mère, voir que ton père, mais ils ont un avantage déloyal sur moi. Ils te connaissent depuis ta naissance, et même neuf mois avant pour ta mère. Bien sûr, j'ai vu (et touché, et goûté, et… d'accord, j'arrête, mais pose ce couteau !) des facettes de toi que je pense qu'ils n'ont pas eu la chance de connaître (enfin j'espère, parce que sinon, ça serait vraiment malsain. Comment ça, j'ai dis que j'arrêtais? Ca va pas ? Non, pas la tronçonneuse Lucie !).

Blagues à part (si si, je suis sérieux), je ne me suis jamais senti aussi ridicule de toute ma vie que lorsque que je t'ai attendue, chez Hannah. J'ai vraiment du me faire violence pour oser faire ce que j'ai fait. Mais ça en valait la peine. Quand tu es arrivée… T'ai-je déjà dit que chaque fois que je te vois tu me coupes le souffle ? J'ai l'impression de recevoir un coup de poing dans le ventre sauf qu'après je souris comme un idiot. Et non, ce n'est pas la réaction normale quand on se fait frapper. Enfin, c'est mon avis. Si c'est le cas, je te le redis, et je veux te le dire tous les autres jours. Tu étais belle, de ta beauté sans artifice. Et tellement adorable ! Je t'aime quand tu es timide. Je t'aime tout le temps. Mais avec tes joues rouges pomme et tes yeux baissés… Tu étais à croquer.

Je ne pensais pas te voir aussi toi. Je voulais juste t'offrir une compensation pour ce que je t'avais fait subir. J'aurais pourtant dû savoir à quoi m'attendre. Tu es belle, toujours. Et tu es toujours toi. Pour mon plus grand bonheur. Je n'ai pas l'habitude d'être aussi lyrique, d'exprimer ainsi mes sentiments. Mais quand c'est à toi que je pense, ça devient tout de suite beaucoup plus facile. Même s'il m'est déjà arrivé de ne pas agir en adéquation avec mes pensées.

Surtout cette fois-là, où je ne t'ai pas couru après. C'était presque pire que d'avoir pensé à te quitter pour aller étudier ailleurs. Je suis si désolé ! Tu m'as déjà dit plusieurs fois que tu me pardonnais mais je sais que toutes les excuses du monde ne suffiraient pas à excuser mon attitude. Rien ne peut le faire. Je le sais à un point que tu ne sembles pas vouloir comprendre. Mais je t'ai fait mal et, d'après moi, s'il devait y avoir quelque chose d'interdit, d'illégal même, c'est de te blesser. Ca ferait beau, tu ne penses pas, écrit en gras dans la Constitution ? Rien que pour incorporer cette loi, je pense qu'il faudrait la revoir. Bien sûr, je serais le premier à être jugé pour ce crime.

Oh, bien sûr, j'avais des raisons (qui me paraissaient bonnes, à l'époque) de faire ça. Je me disais que je voulais changer de coin, et puis cette école était très bien cotée. Mais ce n'était pas le plus important, ce qui m'a décidé. Non, ce qui m'a poussé à faire ça, c'est toi. Pas que ce soit de ta faute, mais je voulais m'éloigner de toi et de touts ce que tu me faisais ressentir. J'étais désespéré de te voir si imperméable à mon amour, et quand enfin tu as accepté de me voir (ou du moins mon masque), j'étais déjà inscrit. Mais ceci n'excuse rien, j'en ai conscience. Ca aurait même plutôt tendance à t'énerver, non ? Comme tu déteste que je te demande pardon.

T'ai-je déjà dis à quel point tes réponses me rendaient heureux ? J'aimais lire ce que tu m'écrivais. J'avais beau avoir passé la journée avec toi, c'est dans ces moments-là que j'avais vraiment l'impression d'être proche de toi. Notre correspondance me donnait aussi le sentiment d'être moi-même. C'était peut-être la première fois de ma vie où je me sentais entier. C'était comme si Hélios et Jason avaient enfin arrêté s'opposer pour se fondre en une seule personne, celle qui t'aimait, t'aime et t'aimera encore longtemps, moi. Tu fais de moi quelqu'un de plus équilibré. Et une meilleure personne, aussi. Mais qu'est-ce que c'est bien, de ne plus se sentir écartelé entre deux personnalités !

Oui, la seule fois où ce fichu désespoir m'a donné une bonne idée, c'est quand j'ai crée cet anonyme. Notre correspondance est un de mes souvenirs les plus heureux de cette période. Bien sûr, te voir dans mon T-shirt en est un autre. Mais nos mails ont une autre saveur, douce-amère. Pendant un certain temps, c'est la seule chose que tu as voulu partager avec moi, et encore, en ne sachant pas que c'était moi. C'est presque vexant. A une période, tu me préférais un autre homme. Heureusement que c'était moi. Mais tu ne le savais pas, c'est du moins ce que tu dis. On s'y perd un peu. Enfin, tes futurs lecteurs, car pour moi, si tout n'est pas vraiment clair à mes yeux, au moins tout à du sens. Plus ou moins.

Il faut bien l'avouer : notre histoire est un joyeux bordel. Je suppose que l'on pourrait dire que c'est que nous sommes trop timides, mais elle a bon dos. Nous savons pertinemment, l'un comme l'autre, que tout était de notre faute. De la mienne surtout. Il aurait suffit que j'arrête de te faire tourner en bourrique, que j'ai le courage de te dire les choses en face. Mais je ne l'ai pas fait assez vite. Je suppose que tu m'en voudrais si je m'excusai encore, n'est-ce pas ?

Et il aurait suffit que j'ouvre les yeux, que j'ai le courage de voir la vérité en face. Ne va pas croire que tu porte l'entière responsabilité de nos erreurs de parcours, Jason. Mais on s'est plutôt bien débrouillé, au final, non ? Ne te sens pas obligé de te répondre à cette question, je voudrais finir de raconter notre histoire avant que tu ne monopolise encore une fois l'ordinateur. Je ne sais même plus exactement où j'en suis, à cause de toi. Enfin, ça ne change pas grand-chose. A cette époque non plus, je ne savais plus où j'en étais. Et c'était encore de ta faute.

Mais tu ne le faisais pas exprès, alors je ne penses pas que ce soit aussi grave que tu le prétend. Tout ce qui m'importe, à présent, c'est que tu m'aimes. Tu es capable d'écrire de si jolies choses sur moi… Et même, de temps en temps, de me les dire. Ils sont tellement agréables, ces mots, et assez fréquents pour me rendre presque perpétuellement heureuse. Dis-toi que c'est la meilleure façon au monde de s'excuser.

Pas que tu n'as pas de bonnes raisons (d'excellentes raisons) de le faire, mais avoue que je puisse trouver lassant d'entendre toutes les excuses que tu me dois. En effet, il y en a beaucoup trop pour qu'une vie me suffise pour toutes les entendre. Alors autant faire table rase de cette partie peu glorieuse du passé car si je veux vivre le reste de mon temps avec toi, je veux qu'autre chose que « je suis désolé » sorte de ta bouche. Je préfère entendre à la place ce que tu me dis quand tu crois que je ne peux pas t'entendre. Ce mots infiniment tendres, infiniment doux, que je garde au fond de ma mémoire comme de précieux trésors.

Mais je vais reprendre mon récit et clore cette digression. C'est le lendemain, je crois, que notre vie à prit un tournant encore plus inattendu. Je ne sais pas pour Jason, mais je ne m'attendais vraiment pas à ce genre de choses. Normalement, il y avait une chance sur un million que cela arrive. Ca paraissait aussi improbable que fantastique.

Mais oui, nous allions être diffusés de manière beaucoup plus large. Une vraie radio nous avait proposé un vrai poste, un vrai travail ! C'était une véritable opportunité qui s'offrait à nous, une alternative mais aussi la certitude que nous serions ensemble un peu plus longtemps. Ceci me poussait à croire que Jason refuserait. Il semblait en effet que ma présence était pour lui un horrible supplice. Je m'en serais voulue de le forcer à me subir à nouveau. J'aurais dû refuser.

Mais j'hésitai tout de même. C'était une formidable opportunité qui s'offrait à nous. Le genre de chose que nous ne verrions pas deux fois. Honnêtement, je voulais ce job. C'était mon rêve depuis que j'avais saisi le micro pour animer pour la première fois Jour et Nuit. J'avais l'impression d'être faite pour ça. J'aimais être Séléné au point d'y être accro et il ne servait à rien que je me cache la vérité. Je n'en avais rien à faire, de devoir subir la mauvaise humeur de Jason, de le faire souffrir et même de ses traîtrises. Si c'était le moyen d'accéder à l'avenir dont je rêvais, je le supporterais. J'aurais pu faire n'importe quoi pour ça.

Je me refusai tout de même à accepter pour lui. J'avais encore une éthique. C'était à lui de choisir ce qu'il fallait faire. L'offre d'emploi spécifiait que nous devions animer tous les deux l'émission et un refus de sa part me fermerait cette porte. J'espérai qu'il en avait conscience et que cela le pousserait à donner son accord. Mais pour en être certaine, je n'avais plus qu'une seule chose à faire. Il fallait que je lui parle pour le convaincre.

Il m'avait fallut tout le week-end pour rassembler mon courage. En sortant de cours le lundi soir, je me suis accrochée à lui comme je le faisais souvent, avant. Il avait l'air surpris. Ca lui allait mieux que la tête de chien battu à tendance insomniaque qu'il se traînait depuis que j'avais tout découvert (ou du moins, depuis le jour où je pensais avoir tout découvert), mais il avait toujours les cheveux trop longs. Je passai une main dedans, machinalement, tout en me demandant exactement ce qu'il fallait que je lui dise. J'avais pourtant passé les deux jours précédents à répéter le moindre de mes mots, mais il semblait que j'avais fait tout cela en vain.

Nous restâmes un certain temps ainsi, immobiles, face à face. Autour de nous, les autres élèves sortaient de cours. Ils étaient heureux d'avoir enfin terminé cette journée , maudissaient les devoirs qu'ils avaient à faire le soir même et tous les autres jours et se souciaient de nous que dans la mesure où nous étions en plein milieu du couloir le plus fréquenté de l'école. Certains nous regardaient bizarrement, mais j'étais trop plongée dans les yeux de Jason pour m'en rendre compte. J'entendais vaguement des chuchotements étonnés autour e nous, mais ils ne s'attardaient pas. Ils étaient trop contents de rentrer chez eux. Enfin, j'enlevai ma main de ses cheveux. Il la saisit et me fit tourner, doucement. Mais les pièces du puzzle ne se mirent pas en place.

Je fus légèrement déboussolée, comme si le monde, mon monde, avait changé de cap sans qu'on m'en informe. Il n'aurait pas dû réagir ainsi. A nouveau, je ne le comprenais plus et ça me gênais terriblement. Il n'avait aucune raison d'être aussi calme. Je le voulais repentant et tout heureux de voir que je lui accordais enfin un peu d'attention. Je le voulais prêt à tout pour que je lui pardonne. Je lui en voulais encore énormément.

Mais il n'était rien de tout cela. S'il avait l'air désolé et s'il semblait ne pas avoir réussit à dormir depuis les événements à l'origine de notre brouille, ses premières paroles ne furent pas des excuses mais pour me demander ce que je lui voulais. Bêtement, je ne sut pas quoi répondre. Les mots, mes mots, semblaient trouver que mes dents étaient une barrière infranchissable. C'était la première fois que cela m'arrivait devant lui.

Il attendait, calmement, que je me décide à parler. Il m'attendait. La gorge toujours nouée, à la fois d'appréhension et d'une joie déplacée, je lui demandait s'il était retourné voir notre boite mail depuis… depuis la dernière fois où nous nous étions parlés. Il eut un haussement de sourcil dubitatif face à mes essais de diplomatie avant de me répondre.

« -Non, pourquoi ?

-Fais-le, tu comprendras, murmurai-je avant de partir dans ce qui ressemblait terriblement à une fuite. »

Mon impatience ne me lâcha pas jusqu'au soir. De retour à la maison, je tournai en rond dans ma chambre, lionne dans la cage que me faisait ma patience fort limitée. Je passai sur mes différentes boites mails, avant de me jeter sur mon portable, puis je me relevai et regardai par la fenêtre, dans l'espoir qu'il vienne m'apporter sa réponse. Je résistai à l'envie d'aller frapper à sa porte,sachant qu'il détestait être brusqué. Pendant cette longue attente, je ne pu que m'inquiéter en vain, incapable de faire autre chose. Et s'il refusait ? Et s'il ne voulait plus rien avoir à faire avec moi ? Et s'il décidait que Jour et Nuit était bel et bien terminée ? Et s'il ne voulait pas que l'on utilise nos vrais noms ? Tellement de si et tant de choses qui pouvaient ne pas fonctionner…

Mon attente fut récompensée. D'une certaine façon en tout cas. Pas de la manière à laquelle je m'attendais, du moins. La boite à lettre de Séléné m'annonça un nouveau message. Je me jetai dessus sans même regarder qui en était l'expéditeur.

De :

A : Séléné

Sujet : Viens à nouveau

Ce soir, le gros chêne, 19h30. Tu sera là ?

Ton anonyme.

Mes doigts couraient sur le clavier pour lui répondre. J'étais heureuse d'avoir autre chose à penser et je souriais déjà à l'idée de le rencontrer à nouveau. Je n'étais peut-être pas amoureuse, mais je n'en étais pas loin.

De : Séléné

A :

Sujet : Re : Viens à nouveau

Oui.

Lucie.

Je regardai l'horloge à côté de mon bureau. Sept heures, déjà ! Il me faudrait un bon gros quart d'heure pour arriver au parc. L'avait-il fait exprès pour que je n'ai pas réellement le temps de réfléchir avant de lui répondre ? Drôle de tactique, mais qui allait parfaitement avec les manières du personnage, auxquelles je commençais à m'habituer. Je n'y pensai pas plus pour me débattre avec un problème bien connu : mais qu'allai-je bien pouvoir me mettre ? Grave question, qui occupa dix longues minutes de mon planning.

Trente minutes plus tard et totalement essoufflée, j'étais au rendez-vous. Le gros chêne est un des plus vieux arbre de notre ville. Il trône au milieu du parc d'Eau Clair (nommé ainsi à cause de sa mare) et est connu comme le lieu de la plupart des rencontres romantiques du coin. Mes parents se donnaient rendez-vous sous ses branches. Mais je suppose que ce n'est pas ce que vous avez envie de lire.

Je regardai autour de moi, impatiente. J'avais vraiment envie de le voir. J'en avais besoin, même, besoin de me rappeler que oui, on pouvait m'aimer. Le seul autre sur lequel je pensais pouvoir me reposer et qui devait me soutenir voulait m'abandonner. Il ne me restait plus que mon anonyme, pensai-je.

« Lucie. »

Je me retournai, prête à tout. Sauf à ça.

Jason était là. Il me regardait droit dans les yeux, les joues rouges, tandis qu'il jouait nerveusement avec ses mains. Il était calme malgré le léger tremblement de sa voix. Il semblait avoir fait un effort d'élégance et avoir mis une chemise. Je me souvins lui avoir un jour dit, en plaisantant, que le port de la chemise était un des critères pour que j'accepte de sortir avec un garçon. Ce souvenir traversa mon esprit, vite balayé par ma stupeur de le voir là, et de voir enfin qui était mon anonyme. Je comprenais et ça ne me faisait pas plaisir.

J'avais été aveugle, je m'en rendais compte. Je n'avais pas voulu voir ce qui crevait pourtant les yeux. Je n'avais pas nécessité d'attendre plus longtemps. Personne d'autre ne viendrait. Il était là devant moi. Il était là, celui qui écrivait de si belles choses sur son amour pour moi. Il était là, celui qui disait m'aimer. Il était là et c'était mon meilleur ami. Et ça me brisait le cœur.

Jason avait encore une fois joué la carte de la manipulation. Il s'était révélé trop lâche pour me dire les choses en face. Je le savais peureux, mais pas avec moi. Je me sentais trahie. Comme si Jason venait de me voler et mon meilleur ami et celui qui aurait pu devenir plus. Il m'avait privé de l'amour d'un autre garçon en me mentant. Peu importait si ce garçon, c'était lui et peu importait l'amour que je voyais briller dans ses yeux. Et peu importait si mon cœur accélérait son tempo, si mon souffle se coupait, si mes jambes flageolaient et que tout mon être rugissait de joie à cette idée. Peu importait, car c'était ma colère la plus forte.

Il m'avait trahie. C'était tout ce que je devais en retenir.

Je me mis à courir. Le plus vite possible. Je fuyais à nouveau devant lui. J'avais l'impression de faire ça à chaque fois que je le voyais. Mais ce n'était pas lui que je fuyais, mais les sentiments. Aussi ridicule et cliché que cela puisse paraître. Et pourtant, je ne pouvais plus me les cacher maintenant. Je courais à perdre haleine, me maudissant d'avoir mis une jupe et mes larmes coulaient à nouveau. Il m'avait trahie et je l'aimais. Et c'était trop tard. Je ne pensais plus être capable de lui faire confiance, cette fois.

Il m'attendait devant la porte d'entrée.

« Lucie, dit-il à nouveau. Lucie, répéta-t-il en m'attrapant par les épaules au moment où j'essayais de repartir, écoute-moi. S'il te plait ? »

Je pleurais encore. Il me lâcha et essuya doucement mes larmes. Je me réfugiai dans ses bras.

« -Je te hais, tu sais, lui murmurai-je.

-Je sais. »

Je crois que c'est moi qui l'ai embrassé en premier.