Cette histoire est une fiction.
Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existant ou ayant existé est purement fortuite.


Les temps troublés apparaîtront, menant les nobles dans un précipice sans fond, et n'épargnant aucune nation.
[…]
Elles viendront d'une autre terre, balayées par leurs destins. Avec elles renaîtront les anciennes lignées et alors la magie ancestrale se répandra tel un feu purificateur.

Recueil de prophéties Assyliennes
Auteurs inconnus


Prologue – Le tout pour le tout

Minos de Que Ina paraissait plus vieux que jamais assit dans le lourd fauteuil de merisier. Balayant d'un revers de main le manuscrit qu'il avait pourtant chérit tel un amant, il se prit les tempes entre le pouce et le majeur, réfléchissant une fois encore à une autre solution. Le blanc commençait à prendre de l'avance sur le noir de ses cheveux et seuls les traits lisses de son visage montraient qu'il n'avait que vingt-neuf hivers. Il fit glisser sa main sur la légère pointe de son oreille, marque des démènes son peuple qui subissait l'une des plus grandes crises depuis les conflits pré-Bestaniens.

Un caquètement désagréable le tira de sa réflexion. Il prit pourtant son temps pour lever les yeux vers sa cousine aux cheveux hirsutes. Elimenia d'Emelad avait autrefois été une belle jeune femme, ses mèches châtain coiffées en une myriade de tresses fines flottant dans le vent des soirs d'été de Que Ina. Elle fut mariée il y a longtemps, mais son époux mourut lors d'une guerre contre Nemeri, la grande nation du Sud. Elle avait enfanté un petit garçon deux ans plus tard et cela avait mis un terme au peu de raison qui lui restait. Depuis, elle était assignée au service du roi lui-même et de la reine, qui n'était autre que la sœur de Minos, plus pour la garder sous surveillance que pour la consoler.

Cad tenait beaucoup de sa mère, il avait ses mêmes cheveux couleur de bois de chêne et ses doux yeux ambrés qu'elle dardait sur Minos à cet instant même, soutenant son regard bleu de glace. Grand Seigneur ! Il détestait ses propres yeux pâles comme le brouillard sur les cimes du Cimerial.

– Ton beau-frère, le roi, t'attend ! Lança-t-elle d'un ton cinglant.

Où était donc passé la belle jeune femme qui avait séché ses pleurs d'enfant lorsqu'il avait perdu son père ?

– Bien. Je vais le rejoindre dans un instant. Aurais-tu la gentillesse de lui annoncer ma visite ?

Elimenia se contenta de pousser un soupir dédaigneux et lui tourna le dos en sortant rapidement de la pièce.

Minos balaya une fois encore la bibliothèque d'Ira du regard. Il regrettait que plus de la moitié de ses parchemins soient à Que Ina, la ville placée sous le contrôle de sa famille et que sa mère dirigeait toujours avec sagesse malgré son âge avancé.

Il se leva aussi souplement que lui permettait sa maladie un mal peu connu qui lui rongeait les tendons et déformait ses articulations. Ramassant le rouleau qu'il avait envoyé sur le parquet avec désinvolture, il contempla une dernière fois le sceau de cire brisé qui avait encore retenu la peau de cerf une semaine auparavant. Prenant la canne d'os qui l'aidait à marcher, il sorti à son tour en direction de l'appartement de son beau-frère. Ce qu'il allait faire n'était pas plaisant.

Bre d'Ira, aux yeux et à la chevelure d'ébène où se disputaient relativement peu de cheveux blancs, compte-tenu de son âge, était assis sur un divan rembourré à la lourde toile rouge sombre. Il accrocha un petit oiseau de porcelaine dans la coiffure élaborée de sa femme assise sur un tabouret, un peu en dessous de lui.

NdA : Il ne faut pas voir en ce geste un quelconque signe d'infériorité mais seulement un aspect pratique : En effet, chez les démènes, il est de coutume qu'un homme s'occupe de la coiffure de sa femme !

Iliena de Que Ina était encore très belle malgré ses quarante-trois étés, la peau, fine et douce était toujours tendue sur les traits anguleux aux pommettes prononcées de son visage et ses cheveux ne comptaient pas autant de blanc que son frère. Ses yeux d'ambre, les mêmes que ceux de leur cousine se posèrent sur Minos avec une infinie tendresse lorsque celui-ci entra dans leur appartement privé. Il était difficile de croire qu'elle avait quatorze ans de plus que son frère lorsqu'on les comparait l'un à côté de l'autre. Et malgré les plaisanteries qui avaient fusé à propos des origines de Minos dues à ses yeux, ils s'étaient toujours parfaitement entendus.

Le roi d'Assylis leva les yeux vers son plus précieux conseiller. Il avait toujours considéré le jeune homme à la santé fragile avec beaucoup d'égards car loin de se réfugier dans la morosité à cause de sa maladie, il avait utilisé son temps libre pour consulter livres et érudits et constituait à lui seul une bibliothèque valant trois fois celle de son palais.

– Votre Majesté. Ma chère sœur, déclama Minos en esquissant une courbette.
– Allons, pas de ça ici mon ami ! S'exclama le roi. Venez-vous assoir près de moi. Il n'y a pas à utiliser le langage solennel non plus personne ne viendra nous déranger.
– Merci votre Majesté.

Minos tira un tabouret et s'assit à quelques pas du roi pour pouvoir s'entretenir avec lui le plus bas possible. Informelle ou pas, la discussion devait rester secrète. Minos et le roi s'étaient déjà longuement entretenus sur le sujet aussi le premier en vint il directement au fait.

– Pardonnez-moi mon frère. J'ai failli à la tâche que vous m'aviez confiée.

Le roi garda le silence quelques instants avant de répondre.

– Je vois. Ainsi il n'y a pas d'autre solution… Cependant, que peut savoir un habitant d'une région étrangère sur la magie ancestrale de notre peuple ?
– Pas d'une autre région, mon roi. D'un autre monde.
– Cette terre est-elle si éloignée de nous ?
– En un sens, oui, en un autre, non.
– Cesse avec tes détours ! Je vois bien que tu as découvert quelque-chose d'intéressant !

Cette réplique arracha un sourire à Minos. Le ton du roi était cassant mais montrait pourtant la curiosité qui venait de naitre en lui. Bre d'Ira était connu pour la froideur de ses répliques et pour la patience dont il faisait preuve d'ordinaire. Ce qui montrait bien les temps extraordinaires dans lesquels ils étaient plongés.

– J'ai peur de ne savoir que peu de choses à ce sujet. Mais il semblerait qu'il soit possible de communiquer avec cet autre monde à travers celui des rêves. J'ai moi-même fait la connaissance d'une… Minos chercha le bon mot. Personne habitant ce monde.
– Mon frère, l'interrompit Iliena. Comment sais-tu qu'il ne s'agit pas d'un simple songe ?

Le grincement des gonds de la porte de l'appartement détourna les regards.

– Pardonnez mon retard, Altesses ! Je viens seulement de rentrer au palais. Les nouvelles du front ne sont pas bonnes. Quelqu'un sape le moral des troupes.

L'homme qui venait d'entrer n'était pas un démène. Pourtant, Akaran était peut-être l'homme le plus précieux du royaume après le roi et Minos. Son appartenance au genre humain commun faisait de lui le meilleur espion que la cour pouvait posséder pour aller enquêter sur le front. Quand bien même il était trop grand pour passer pour un Nemerien.

Akaran tira à son tour un tabouret pour fermer le cercle qui les réunissait.

– Grand Seigneur, vous arrivez juste à temps. Mais nous remettront les nouvelles du front à plus tard. Il semble que Minos aie trouvé de nouvelles informations sur l'affaire que vous savez, lui apprit le roi.
– J'écouterais donc, lui répondit l'espion avec un sourire enjôleur qui lui fendit le visage.

Minos se demanda de combien de femmes et d'hommes il avait extirpé des informations juste avec son sourire. Puis il reprit :

– Ma sœur, je peux vous certifier qu'il ne s'agit pas de simples songes. L'univers, voyez-vous, y est trop malléable. Outre la conscience même du rêve, les objets changent selon notre volonté réfléchie. Les sensations que nous y éprouvons sont par trop réelles. Voyez !

Il remonta d'un geste mesuré sa manche large, découvrant une étroite cicatrice encore croutée. Iliena étouffa un hoquet.

– Celle-ci m'a été infligée lors d'une interférence à notre dernière rencontre.
– Par tous les esprits ! Souffla Akaran.
– Majesté, reprit gravement Minos. J'ai cherché longtemps dans les textes, dans toutes les prophéties que j'ai pu trouver sur le temps présent. Toutes, Majesté, toutes ! Confirment que le salut ne peut venir de notre monde.
– Cela ne nous dit pas comment faire venir ces héros, commenta le roi.
– En fait, il se trouve que j'ai en ma possession un nouveau grimoire.
– Un grimoire ! S'exclama Iliena. Je croyais que ces engeances du démon avaient été détruites avec leurs mystificateurs !

Minos parti d'un rire sans joie.

– Iliena, ma chère sœur, les esprits et le Grand Seigneur nous pardonneront sans doute cet oubli opportun puisqu'il était rangé chez vous !
– Oh ! Souffla-t-elle indignée.
– Calmez-vous donc ma sœur ! Ce grimoire décrit comment sauvez notre pays d'une défaite cuisante et notre monde d'une déstabilisation économique de grande ampleur.

Iliena se rembrunit en gonflant les joues, signe que Minos reconnaissait comme la marque de défaite inavouée de sa sœur. Il échangea un sourire entendu avec Bre.

– Majesté, m'autorisez-vous à utiliser cet ancien savoir pour sauver notre peuple ?
– Puisqu'il n'y a pas d'autre alternative.

Minos se contenta de hocher la tête pour montrer sa gratitude. C'est d'une oreille distraite qu'il écouta les nouvelles du front rapportées par Akaran. Il savait qu'il aurait dû y porter plus d'attention car Cad et le prince Em, son neveu et le futur roi d'Assylis, dirigeaient une partie des opérations sur place. Mais son esprit était beaucoup plus attiré par une personne aux yeux étrangement similaires aux siens.