DIS SEULEMENT UNE PAROLE

Epilogue

Je reprends ce texte abandonné depuis longtemps, je vous en demande mille fois pardon. C'est grâce à Abyssanne que je poste enfin la fin, qui dormait au fond de mon ordi. Merci à vous de m'avoir attendue…

Le vent soufflait fort en ce début de printemps, c'était le dimanche des cendres et notre voiture filait à toute allure sur la A4, vers notre ancienne maison. Une petite incertitude me taraudait, un léger stress que j'essayais de chasser en chantonnant, sans quitter le siège bébé des yeux, à l'arrière. Clara dormait la tête penchée, bouche entrouverte, serrant son doudou contre elle, qu'elle avait absolument voulu emporter. Sa jolie robe serait froissée à l'arrivée mais j'ai chassé cette idée de ma tête, ma chère belle-mère trouverait sûrement un moyen de me le faire remarquer, fidèle à elle-même, mais je me convainquais que ce n'était pas important.

Plus d'un an avait passé depuis mon déménagement, une année difficile mais salvatrice, une année pour se reconstruire, se refaire une nouvelle vie, oublier le passé. Ou presque. J'avais rapidement trouvé un petit emploi de serveuse dans un bar –heureusement Cécile gardait Clara le soir- avant d'être embauchée comme secrétaire de mairie dans la petite commune où nous habitions, grâce au soutien discret mais efficace du père de mon amie. Avec ce salaire inespéré j'avais loué un petit appartement pour ma fille et moi, dans le même immeuble que Cécile, ce qui nous permettait de dîner souvent ensemble.

Le retour en ville avait été un bouleversement complet, nous devions nous adapter à un nouvel environnement, de nouveaux horaires, un nouveau rythme, plus rapide. Plusieurs fois j'ai cru ne pas y arriver mais la vie était là, obstinée et pressante, il fallait s'y faire et vite, sans états d'âme. Acheter, décider, organiser, choisir. Et nous nous y sommes faites, sans trop nous poser de questions, parce que nous n'avions pas le choix. Pas question de rester à se lamenter ou s'interroger, le réveil sonnait tôt chaque matin et ce n'était que le début d'une longue journée bien structurée, sans plages pour hésiter.

Et un soir mon ancienne vie m'a paru loin, très loin, même mon aventure avec Charles appartenait au passé, au rêve presque. J'étais une autre Marie, moins douce et rêveuse, moins fragile aussi, à la merci du moindre rêve. Je m'étais aguerrie et j'avais coupé mes cheveux tout en prenant confiance en moi grâce à mon boulot. Plus de robes fleuries mais des pantalons et des chemisiers stricts, je préparais le concours d'attaché territorial, après tout j'avais déjà une licence – et déjà assez perdu de temps comme ça. Cette fois j'existais vraiment, je me sentais utile et capable, même si les embûches du quotidien ne m'épargnaient pas.

C'était un soir banal, je venais de finir la vaisselle et Clara prenait son bain, quand le téléphone a sonné, me faisant sursauter.

- Bonsoir Madame. Excusez-moi de vous déranger si tard mais on a des informations importantes au sujet de votre mari, a dit la voix d'un ton neutre.

- Pardon ? ai-je répondu, sidérée.

Depuis mon emménagement je n'avais plus eu de nouvelles du Ministère, tout cela appartenait à mon ancienne vie, avant. Souvent je me disais veuve, pour échapper aux questions indiscrètes. L'irruption soudaine du passé m'a coupé le souffle, j'ai presque cru à une hallucination, une erreur. J'ai failli répondre « Vous vous trompez, il ne s'agit pas de moi » mais je suis restée muette, à écouter l'incroyable vérité. Il était en vie, il reviendrait en France à la fin de la semaine.

Et là, dans cette voiture qui filait vers mon passé, vers cette Eglise que je connaissais si bien, je me demandais si je n'avais pas fait le mauvais choix, une fois de plus. Peut-être aurait-il mieux valu ne jamais revenir, mais je savais que Guillaume aimait tant ce village, qu'il était si important pour lui, que toute célébration paraissait impossible ailleurs. Et je lui devais bien ça…

Quelques nuages cachaient le soleil parfois et je me demandais comment je retrouverais la maison dont il ne subsistait que quelques vieux meubles, ceux d'origine, appartenant à sa grand-mère. Suzanne avait prévu de tout nettoyer –je ne me faisais pas de souci à ce sujet- mais j'appréhendais ce retour, tout en l'espérant, sans me l'avouer. Nous ne resterions qu'une journée et une nuit, pour des raisons pratiques, à la grande déception de Suzanne et son mari, qui avaient beaucoup insisté, en vain. Ma belle-mère avait également entièrement organisé l'office qui nous attendait à notre arrivée et le repas qui devait suivre, étant sur place, ce qui ne faisait qu'accroitre mon appréhension. Je craignais n'être qu'une figurante, même si matériellement toute alternative était impossible.

Mais le plus difficile était l'idée de le revoir, tant de temps après, et dans de telles circonstances. Serait-il gêné, comme moi, ou amical, très professionnel ? Je n'avais pas discuté avec lui au téléphone, je n'avais pas eu ce courage, et en cet instant mes sentiments étaient mêlés, confus. Je devais oublier l'amour et le plaisir partagés, interdits. Tout oublier.

Je me suis mise à me ronger les ongles à la sortie de l'autoroute, Clara a soupiré dans son sommeil et une de ses couettes a glissé, les mèches claires s'en échappant. J'essayais de me remémorer le nom des oncles, tantes et cousins de Guillaume qui avaient toujours été une fratrie un peu mystérieuse pour moi, un ensemble bigarré de gens qui se ressemblaient et que je n'identifiais pas. Bah, je trouverais bien un moyen de noyer le poisson, de toute façon eux ne s'intéressaient pas plus à moi que je ne m'intéressais à eux, fin du débat, me suis-je dit pour me rassurer. Les abords de Reims avaient un peu changé, des immeubles étaient construction, préparant une grande zone commerciale. Dans la campagne en revanche tout demeurait identique et j'ai senti un pincement dans ma poitrine à l'orée du village, en apercevant l'Eglise au loin. Le bruit des cloches qui résonnaient se rapprochait, accélérant mon cœur. Je n'avais pas remis les pieds dans une Eglise depuis mon départ mais tout était enfoui là, les gestes, les paroles, instinctifs. Affleurant à chair de peau. Ce n'était qu'une pièce de théâtre bien huilée, ai-je pensé en regardant mon tailleur ajusté et mes collants chair. Chacun dans son rôle, et tout irait bien.

En sortant de la voiture sur la place du village j'ai bientôt été entourée de grands gaillards portant des bébés et de familles endimanchées, des cousins sans doute, m'embrassant comme du bon pain en me disant combien ils étaient heureux de nous revoir, et Clara s'est cachée derrière mon dos, intimidée. Il y avait plus de personnes que ce que j'avais prévu et j'avais un peu le tournis au milieu de tout ce monde qui s'interpellait et discutait. Mes beaux-parents se sont précipités vers nous, heureux de nous revoir, nous pressant de mille questions et proposant de nous aider pour vider la voiture.

Mais il était déjà onze heures, en me retournant j'ai vu le prêtre qui nous attendait sur le perron de l'Eglise et j'ai cillé, éblouie par le soleil. Il m'observait de loin tout en serrant les mains des paroissiens qui se présentaient à lui, je me suis sentie rougir malgré moi et j'ai détourné la tête, émue.

J'ai repris le bébé des bras de Guillaume puis j'ai glissé ma main libre dans la sienne, pour me donner du courage alors que Clara sautillait jusqu'à l'Eglise. Je me souviens m'être avancée lentement vers les marches, le curé ne me quittait pas des yeux, cette fois je le reconnaissais, c'était bien Charles et non pas un prêtre quelconque, j'ai reconnu son regard profond et sa bouche mince, que j'avais passionnément embrassée des mois avant, et surtout cette lueur dans son regard.

- Je suis vraiment heureux de vous revoir, a-t-il murmuré en serrant chaleureusement la main de Guillaume, et j'ai su qu'il ne mentait pas.

- On est heureux d'être de retour, a répondu Guillaume. Merci de nous accepter encore dans votre Eglise, même si nous habitons loin.

- Vous êtes ici chez vous et je suis ravi de souhaiter la bienvenue à notre nouveau paroissien, a-t-il ajouté en frôlant la joue du bébé. Entrez…

Il ne m'a pas serré la main –je tenais fermement mon fils contre moi- mais je devinais son émotion, et en le suivant dans l'allée aux côtés de Guillaume j'avais l'impression de marcher sur un nuage, le cœur au maximum. Je sentais les regards sur moi et pourtant ils ne m'inquiétaient pas, j'étais comme chez moi, sauvée.

Au début de la célébration mon fils s'est mis à se tortiller en gémissant, Guillaume et moi avons échangé un coup d'œil anxieux puis il a sorti du grand sac un petit biberon que nous avions préparé à l'avance et il l'a approché de la petite bouche avide. Immédiatement le bébé l'a attrapé et s'est mis à boire goulument, sous le regard attendri du prêtre et à la grande satisfaction de Guillaume, qui le berçait doucement.

Je me suis redit que Guillaume avait changé depuis son retour, il était plus calme et plus philosophe, parfois un peu absent. Il ne me parlait pas souvent de sa captivité et de son long séjour dans les geôles de ses ravisseurs, il préférait s'épancher auprès du psychologue de l'armée, qu'il rencontrait fréquemment, et penser à l'avenir.

Son visage avait vieilli et une petite lumière s'était éteinte dans ses yeux mais sa famille était tout pour lui, désormais. Je m'étonnais chaque jour du temps qu'il passait avec Clara, jouant avec elle ou passant de longs moments à l'observer, silencieusement. Après un premier séjour à l'hôpital il était rentré dans notre petit appartement, un peu perdu mais sans colère. Pas un instant il ne m'a reproché d'avoir déménagé ou pris un travail, malgré mes craintes. Chaque chose lui paraissait nouvelle et un peu étrange, comme s'il arrivait d'une autre planète, ou souffrait d'amnésie. Sur le conseil des médecins il a repris une activité à mi-temps –son corps étant physiquement épuisé- dans les services administratifs de l'armée, dont il ne parlait jamais. Il refusait de participer au stress ambiant de la réussite professionnelle, l'essentiel était ailleurs. Nous avons passé de longues soirées à regarder les photos prises en son absence, parfois il pleurait un peu en voyant tout ce qu'il avait manqué, souvent il souriait et répétait « qu'elle est belle » en couvant sa fille du regard.

En écoutant le prêche du prêtre sur l'accueil du bébé au sein de la communauté chrétienne j'ai repensé à la joie de Guillaume quand je lui avais appris ma grossesse, et à ses larmes. C'est un moment qui me serre encore le cœur, un émoi intense et presque douloureux, même des mois après. Il me revenait en cet instant, accru par l'odeur des pierres froides et de l'encens, par les souvenirs. Je n'étais plus au 5ème rang, ma vie n'était plus la même mais toutes les émotions étaient là à nouveau, le désespoir puis le réconfort, le retour inespéré de Guillaume et cet amour, cet amour insensé.

L'amour, Charles en parlait à présent en chaire, parfois en me regardant brièvement mais ce n'était pas le même, ça n'avait rien à voir avec l'amour de son prochain ou même celui de Dieu – à moins qu'il n'ait eu un lien avec la passion du Christ, si tant est que « passion » signifie «souffrance », au sens littéral. Sa voix un peu métallique prenait par moments des inflexions plus douces, j'ai compris au détour d'une phrase qu'il s'adressait à moi, ce qui m'a surprise. Bien sûr personne ne pouvait le comprendre à part moi mais ses déclarations en forme d'aveu masqué m'ont fait monter les larmes aux yeux, des larmes qu'on aurait pu prendre pour des larmes de joie, qui en étaient peut-être.

Oui, j'étais heureuse en cet instant, heureuse que Guillaume soit vivant à mes côtés, heureuse d'avoir eu un fils et une famille en bonne santé, heureuse d'avoir aimé et d'avoir été aimée au-delà du raisonnable, et j'ai remercié Dieu de ce tout ce qu'il m'avait apporté, y compris l'imprévu.

Lorsque le moment de la bénédiction est arrivé nous nous sommes levés, accompagnés des parrains et marraines – des cousins de Guillaume- je me souviens que je serrais fort mon fils contre moi, un peu tendue. Nous avons pris place autour de la fontaine baptismale, j'étais si proche de Charles à nouveau que je me suis mise à trembler alors qu'il rappelait qu'être baptisé c'est accepter d'être aimé par Dieu le Père, sauvé par Jésus Christ, animé par l'Esprit de vie et de joie.

En se penchant un peu vers moi il m'a demandé « Quels sont ses prénoms ? », j'ai levé les yeux vers lui pour répondre d'une voix blanche « Emmanuel, Charles » en insistant sur le second prénom. J'ai vu sa pupille s'élargir, il a frémi puis vacillé avant de déposer par trois fois de l'eau sur le front du bébé : « Emmanuel Charles, je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit » et ses mots ont résonné à l'infini en moi, de toute la force de tout ce qui était dit, et non dit.

Puis il a dessiné une petite croix sur le front de notre fils et a placé sa main sur son crâne, yeux clos, avant de murmurer quelques mots que je n'ai pas entendus mais que j'ai ressentis au plus profond de mon âme. Sans doute saluait-il le fait qu'Emmanuel signifie « Aimé de Dieu » ou alors demandait-il le pardon divin, comme Guillaume m'avait accordé le sien. Après quelques secondes de grâce -alors que crépitaient les flashs des invités- nous sommes redescendus vers nos bancs Guillaume et moi, Emmanuel chouinait un peu mais je me sentais bien, heureuse du dénouement.

Je n'ai qu'un souvenir flou du reste de la célébration à part un « Je vous salue Marie » vibrant, dit pratiquement les yeux dans les yeux, et qui a allumé un feu dans mon cœur et mes entrailles, pour la dernière fois. « Le fruit des vos entrailles est béni » prenait soudain un autre sens, au-delà du poids des mots et de la prière banale, bien au-delà de la liturgie. En serrant mon fils contre moi je l'ai pris pour un aveu et un adieu, quasiment une bénédiction.

La parole que j'attendais, et qui m'a guérie.

FIN

Je voulais dédier ce texte à Laurent de V., qui sait que ce n'est pas toujours un cadeau de Dieu d'être le préféré dans une famille, et qui connait le prix du pardon.