Résidence des Lilas

Genre : humour (parfois noir, parfois mauvais)

Résumé : le quotidien d'une maison de retraite, de son personnel et de ses résidents, des petits vieux pas si tranquilles que ça...

Note de l'auteur : les personnages sont totalement fictifs et sortent (malheureusement) de mon imagination. J'espère que cette histoire vous fera rire, dans le cas contraire, aucun remboursement ne sera effectué ^^


Chapitre 1 : une nouvelle arrivante

Yvette regardait le paysage défiler par les vitres de la voiture pendant qu'on la conduisait vers sa dernière demeure, sa destination finale, l'endroit où elle passerait le reste de ses jours. Elle avait tout quitté : sa petite maison, son vieux chat que sa voisine avait accepté de garder, ses meubles, et même le lit dans lequel elle dormait depuis qu'elle avait emménagé dans sa maison avec son mari, 54 ans auparavant.

Elle n'avait pas choisi de partir, mais ses enfants avaient pris cette décision pour elle, essayant de la convaincre que c'était pour le mieux, elle ne pouvait plus continuer comme ça, elle avait besoin qu'on s'occupe d'elle, ce n'était pas sain de vivre seule, et depuis la mort de Gilbert elle n'avait plus personne autour d'elle. D'autant plus que ses enfants habitaient loin, ils avaient leurs boulots et leurs propres enfants, ils ne pouvaient pas la voir aussi souvent qu'ils le souhaitaient (et apparemment, ils ne pouvaient pas non plus téléphoner très souvent, à peine une fois par mois, se dit Yvette), bref, c'était la meilleure solution.

Mais Yvette voyait clair dans leur jeu. Toutes ces bonnes raisons qu'ils récitaient comme une litanie à chaque fois que quelqu'un abordait le sujet ne servaient qu'à masquer l'horrible réalité : ces ingrats, ces êtres vils et cupides, qui ne s'intéressaient à elle que pour l'héritage qu'ils étaient impatients de recevoir, ne cherchaient qu'à se débarrasser d'elle, et elle savait bien qu'une fois entrée 'là-bas', jamais elle n'en ressortirait, ou alors dans un cercueil !

Alors peut être qu'ils avaient gagné cette bataille, et en vendant la maison, ils pouvaient déjà toucher leur part d'héritage suite au décès de leur père, mais elle refusait de se laisser faire, et elle prit la décision de vivre encore de longues années, et puisqu'ils avaient choisi de la mettre en maison de retraite, elle allait y vivre pendant longtemps, jusqu'à ce que tout leur héritage soit dilapidé pour payer son séjour !

A peine avait-elle pris cette résolution que déjà, les premiers panneaux indiquant la direction de la Résidence des Lilas apparaissaient.

Franchement, « Résidence des Lilas », est ce qu'on a idée de donner un nom aussi stupide à une maison de retraite ? Cette résidence, c'est un endroit où on enferme des vieux, pas un jardin botanique ! De toute évidence, ce nom avait été choisi pour essayer de masquer le but réel de ce lieu : enfermer les vieux pour que leurs gosses puissent profiter de la vie sans se soucier d'eux, en attendant leur héritage. Quelle bande d'hypocrites !

Et puisque le personnel de la « Résidence des Lilas » était visiblement complice de cette hypocrisie, Yvette décida immédiatement qu'elle ferait de leur vie un enfer. Ils pensaient peut être accueillir une gentille petite vieille qui resterait tranquillement assise pour jouer au bingo ou au loto tous les après-midis, mais non ! Elle allait se rebeller, elle allait leur montrer de quoi elle était capable, elle...

Elle était arrivée.

La voiture s'était arrêtée, et devant elle s'étalait un grand bâtiment, blanc, construit récemment, si l'on se fiait au mauvais goût de l'architecte. Autour de ce bâtiment, une grande pelouse, une allée goudronnée, quelques bancs, et des vieux. Des vieux partout ! Assis sur les bancs, dans des fauteuils roulants, marchant avec des cannes (et même quelques déambulateurs !)

Alors que son fils ouvrait la porte de la voiture pour la faire sortir, Yvette s'accrocha à la poignée, essayant de tenir la porte fermée. Elle n'avait rien à faire ici ! Elle n'avait pas une couleur ratée ressemblant plus à du violet qu'à du blanc, elle ! Elle n'avait pas besoin de canne pour marcher (enfin, pas tout le temps) ! Elle était encore jeune, à peine 75 ans, elle n'était pas à sa place ici, elle ne voulait pas rester, elle voulait rentrer chez elle !

Mais elle eut beau s'accrocher à sa portière, rien n'y fit. Sa belle-fille (elle n'avait jamais aimé cette garce !) ouvrit la portière du côté passager, et détacha ses doigts de la poignée, un par un. Vaincue, Yvette accepta de sortir de la voiture, fusillant du regard son fils et sa belle-fille qui avait ouvert le coffre pour en sortir ses valises, pendant qu'une greluche au chignon impeccable s'avançait vers eux avec un grand sourire.

« - Bonjour, je suis Mme Cachin, la directrice de cette établissement. Je suis ravie de vous revoir, et je vous remercie d'avoir choisi la Résidence des Lilas pour placer votre mère. Vous avez fait bon voyage ? »

Yvette se renfrogna. Qu'est ce que c'était que cette manie de ne pas s'adresser à elle, de parler plutôt à son fils ? Alors ça y est, elle était en maison de retraite, on pouvait déjà commencer à l'oublier et à parler d'elle comme si elle était absente ? Ça n'allait pas se passer comme ça, foi d'Yvette !

Elle afficha son sourire le plus hypocrite (sourire puissance 3, habituellement réservé aux voisins d'en face quand elle rayait leur voiture avec sa canne pour se venger du bruit que faisaient leurs sales gosses), et avant que son fils n'ait le temps de répondre à la directrice, elle prit la parole.

« Bonjour Mme Catin, enchantée de faire votre connaissance. Pour mettre les choses au clair tout de suite, j'aime autant vous dire que ça ne sert à rien de faire de grands sourires à mon fils, vous ne le reverrez probablement pas plus de trois fois par an, et en plus ce n'est pas lui qui payera les chèques, mais son frère. Maintenant, j'aimerais bien voir ma chambre pour me reposer, toute cette route m'a fatiguée, sans parler de ma hanche qui me fait un mal de chien. Marie-Agnès, tu n'as qu'à te rendre utile, pour une fois, et porter mes valises, pendant que Michel m'aidera à marcher. »

Sans même laisser aux autres le temps de réagir, Yvette attrapa sa canne de la main droite, agrippa le bras de son fils de la main gauche, tout en lui balançant un discret coup de canne au tibia, et se mit à trottiner vers le bâtiment.

Rapidement, la directrice les rattrapa, ce qui donna à Yvette l'occasion d'écraser les orteils de cette greluche au sourire hypocrite sa canne. Marie-Agnès, elle était restée en arrière. Elle ne connaissait que trop bien les petits trucs de sa belle-mère, et se tenait éloignée d'elle au maximum !

Alors qu'ils entraient dans le hall du bâtiment, Mme Cachin leur expliqua rapidement comment s'organisait le bâtiment.

« En face de vous, comme vous pouvez le voir, c'est la salle commune. C'est là que sont servis les repas... »

« Il n'est pas question que je vienne manger dans une salle pleine de petits vieux qui perdent leurs dentiers en croquant une pomme ! J'ai passé l'âge d'être à la cantine, je veux pouvoir manger toute seule si j'en ai envie ! » s'indigna Yvette.

« Maman, écoute... » commmença Michel.

« Non non, ce n'est rien, » l'interrompit la directrice. « A la Résidence des Lilas, nous comprenons parfaitement que certains résidents préfèrent prendre leurs repas dans le calme, et ils peuvent être servis dans leurs appartements. Cependant, ce service facultatif requiert du personnel, et il nécessite donc un supplément, » expliqua-t-elle.

« Parfait, je préfère ça, » affirma Yvette avant même que son fils n'ait le temps de répondre. Ses enfants avaient voulu l'envoyer dans ce trou à rat, ils allaient devoir raquer au maximum !

Après leur avoir montré la salle commune (« charmante » selon Michel et Marie-Agnès, « décorée comme une garderie pour gamins attardés » selon Yvette), puis la salle d'activités (« parfaite pour organiser des lotos »), la directrice les amena jusqu'aux ascenseurs, afin de les conduire jusqu'au 3e étage, où se situait l'appartement réservé pour Yvette.

L'appartement en lui-même se composait de 3 pièces : une chambre, une petite salle de bain équipée pour les personnes à mobilité réduite, et un petit salon. En tout, 18 m2.

« Vraiment bien agencé, » s'exclama Michel, impressionné.

« A peine plus grand qu'un clapier de lapin, » se plaignit Yvette. « En plus, les fenêtres donnent vers l'ouest, j'aurais du soleil plein les yeux quand je voudrais regarder la télé l'après-midi, je serais obligée de fermer les volets et d'allumer la lumière. »

« Vous vous y habituerez très vite, belle-maman, » lui répondit Marie-Agnès. « En plus, avec toutes les activités qui sont proposées, vous ne passerez pas énormément de temps dans votre appartement, d'autant plus que vous vous ferez rapidement plein de copines, j'en suis sûre ! »

« On va te laisser commencer à visiter, on a quelques papiers à signer, et on revient te voir après, » enchaîna son fils, sans laisser le temps à Yvette de répondre.

La directrice sortit, accompagnée de Michel et Marie-Agnès, laissant Yvette dans son nouveau logement. Pendant qu'ils s'éloignaient, elle eut le temps d'entendre son fils, ce petit salopiaud, expliquer à cette greluche de directrice qu'il valait mieux la laisser seule quelques instants, le temps qu'elle se fasse à l'idée qu'elle vivrait ici, désormais, parce que si on la laissait commencer à se plaindre, jamais elle n'accepterait de se faire à cette idée.

Alors qu'elle essayait de tendre l'oreille (en augmentant l'intensité de son sonotone) pour entendre le reste de leur conversation, sa nouvelle voisine sortit de son clapier pour venir la saluer.

« Bonjour voisine, je suis Simone, j'habite ici depuis un peu plus de 2 ans, je suis ravie de faire votre connaissance, c'est toujours un plaisir de voir une nouvelle tête par ici. »

« Et moi c'est Yvette, je suis ici depuis 2 minutes et je cherche déjà comment faire pour repartir, alors aucune chance qu'on devienne amies, je resterais pas assez longtemps pour ça. »

Simone la regarda avec pitié un moment, puis la prit par le bras pour aller s'asseoir au salon.

« Yvette, ici, on est tous passés par là. Une fois qu'on est entrés, c'est fini, on ne ressort plus, à part pour aller à l'hôpital ou à la morgue, donc vous feriez mieux de vous faire à cette idée rapidement. Et puis, on n'est pas si mal que ça ici, on s'amuse bien, vous verrez ! »

« Vous vous amusez bien peut être, mais moi, les après-midis loto et bingo, ça m'intéresse pas, alors aucune chance que je m'y habitue. »

« Oh, mais on a bien d'autres occupations que le loto et le bingo, rassurez-vous » lui dit Simone avec un sourire espiègle. « Faites-moi confiance, je vais vous expliquer comment ça se passe ici... »