Note : C'est une vieille histoire que j'ai trouvée dans mon ordi et que j'ai décidée de remettre au goût du jour. C'est un one-shot, même si l'idée d'écrire une suite m'a titillé plus d'une fois. Contrairement à mes autres histoires, celle-ci est plutôt faite de non-dits et d'allusions entre les personnages, ce qui la différencie assez de mes autres histoires dont les relations sont toujours explicites (dans tous les sens du terme). Le titre est une référence aux Livres des Psaumes dans la Bible (qui a été repris également par Baudelaire et Wilde, entre autres). Voilà, bonne lecture (je l'espère, en tout cas !).

« De profundis »

C'était un jour d'été. Un après-midi de juin, calme et doux.

Alexeï soupira discrètement, la tête tournée vers la fenêtre. Il jouait avec son crayon, le passant machinalement entre ses doigts. Le menton appuyé sur le revers de sa main, il contemplait les nuages paresseux qui s'adossaient aux toits des grandes maisons, autour de son lycée. Il écoutait à peine son professeur de mathématiques, et les chiffres et les nombres n'étaient qu'un bourdonnement, un bruit lointain sans intérêt. Le jeune garçon rêvait à ses vacances, à la jolie maison de bord de mer que ses parents avaient achetée plus de dix ans avant, sur la côte vendéenne. Il se voyait déjà courir sur les grandes dunes venteuses, cavaler sur la plage, se jeter dans une mer belle mais capricieuse.

Un coup de coude lui ramena les pieds sur terre et Alexeï cligna des yeux. Le professeur avait les bras croisés, les sourcils froncés. Ses doigts tapotaient les manches de sa chemise, repliées jusqu'aux coudes.

« Désolé, m'sieur, marmonna Alexeï, en se frottant la hanche.
– Je présume qu'il est inutile que je t'envoie au tableau. »

Le regard vide que lui lança le jeune homme arracha un soupir au professeur. Un autre élève vint résoudre l'équation dont Alexeï ne nota même pas la réponse, reparti à sa rêverie. La cloche sonna comme une libération et il fourra ses affaires dans son sac. Il bouscula quelques personnes en sortant et se fraya un chemin dans les couloirs bourdonnants d'élèves.

Dans la cour, il s'arrêta un instant pour reprendre sa respiration. Aujourd'hui était sa dernière journée en première. Bientôt, il se retrouverait en terminale, à quelques encablures d'une nouvelle vie. Alexeï était un bon élève, fainéant quelques fois, distrait, souvent, mais qui aimait réussir et savait s'en donner les moyens, même s'il s'y prenait sans arrêt à la dernière minute. Il ne travaillait jamais mieux que dos au mur. Arrivé dans ce lycée il y a deux ans, il avait eu un temps d'adaptation, mais d'un naturel avenant et sympathique, il s'était fait de précieux amis. D'origine russe par son père, le jeune homme savait s'adapter et jongler avec deux identités différentes.

Grand, un peu mince, Alexeï avait un joli visage, un regard bleu ciel, une tignasse brune toujours emmêlée. Certaines de ses camarades n'avaient d'yeux que pour lui, mais Alexeï les voyait à peine. Elles ne l'attiraient pas, et même s'il avait tenté de se forcer, une seule et unique fois, il ne s'était pas arraché cette sensation pénible et désagréable qui le prenait ; une sensation qui lui murmurait qu'il se mentait à lui-même pour être plus normal et plus acceptable, par lui et par les autres. Il n'aimait pas trop y songer, trop peureux à l'idée de comprendre pour de bon, et prétextait toujours qu'il avait autre chose à faire ou qu'il avait quelqu'un d'autre dans son cœur.

Le jeune homme eut une exclamation étonnée quand on lui passa un bras sur l'épaule, avant de l'obliger à se plier. Il essaya bien de se libérer, mais un rire lui vrilla les oreilles et une voix chantante s'exclama :

« Hé, Alexeï, tu viens ce soir ? Stéphane fait une soirée entre potes.
– Lâche-moi, Clément, bordel. Tu me fais mal, là. »

Clément le lâcha enfin, et Alexeï se redressa, s'ébrouant. Il passa la main dans ses cheveux pour les ébouriffer comme ils devaient l'être, puis se tourna vers son ami. Clément était un petit blond au sourire charmeur. Son nez en trompette parsemé de taches de rousseur se plissa quand le soleil caché derrière un nuage refit son apparition, et il mit sa main en visière.

« Bah, écoute, répondit Alexeï, moi, ça me tente, évidemment. Faut juste que je demande à mes vieux, en fait. Mais de toute façon, faut que je rentre à la maison, ce soir. C'est l'anniversaire de ma frangine, on doit se faire un repas. Après, je pourrai venir sans problème, vers vingt-deux heures, un truc comme ça.
– Bon, on fait comme ça. »

Clément parut déçu et baissa une seconde les yeux. Alexeï était déjà parti rejoindre un petit groupe de garçons devant le portail du lycée.

« Alexeï, t'as pas une clope, s'il te plaît ? »

Le jeune homme fouilla dans son sac pour attraper son paquet de cigarettes.

« Un jour, faudra que tu me rembourses toutes les clopes que tu m'as taxées, t'es au courant, Steph ? »

Alexeï s'empara ensuite de son briquet et tendit le bras, pour allumer le petit bout de mort entre les lèvres de Stéphane. Celui-ci avait une petite figure de fouine, des yeux d'un noir profond, un port de tête hautain. Pourtant, Alexeï l'aimait bien, il était amusant et intelligent, bien qu'un peu méchant.

« Tu viens ce soir ou pas ?
– Ouais, mais pas tout de suite. Un truc à régler avant. »

Stéphane hocha la tête avant de tirer une longue bouffée sur sa cigarette.

« Bon, je me casse, les mecs, faut que je sois à la maison tôt aujourd'hui.
– On est en vacances, et tes parents te consignent chez toi…
– Non, ce n'est pas ça. C'est l'anniversaire de ma sœur, et je leur ai promis que je serai là.
– Ok… Bah, on se voit plus tard, alors.
– Attends, j'vais venir avec toi. »

Alexeï se tourna vers Clément et lui sourit, puis s'exclama :

« T'embête pas, Clément. Va avec les autres, tu vas pas faire un aller-retour juste pour me raccompagner ! »

Clément eut un froncement de sourcils, mais capitula. Il se retourna une dernière fois, alors qu'Alexeï marchait d'un pas décidé vers l'arrêt de bus, devant le lycée.

Alexeï vissa les écouteurs de son lecteur mp3 à ses oreilles et ferma les yeux un instant. Il les rouvrit quand le véhicule s'arrêta devant lui et il grimpa rapidement, avant d'aller s'assoir au fond, contre la fenêtre. Il aperçut, là-bas, au coin de la rue, ses amis qui marchaient vers une petite épicerie, et il eut un sourire amusé. Son regard effleura la silhouette de Clément avant de se détourner pour observer, avec une fascination presque morbide, le cadavre d'une araignée dans une des lames de l'aération. Les pattes, énormes et noires, étaient repliées sur elles-mêmes, et un bout de toile effiloché ondulait, tendu vers le plafond. Alexeï faillit manquer son arrêt et il se précipita dehors, recraché par le bus devant une jolie maison, dans un quartier pavillonnaire. Il poussa le portail et marcha le long de l'allée en graviers blancs, puis s'empara de ses clés, dans sa poche.

« M'man ! Je suis rentré ! »

Il jeta ses clés sur le meuble, dans l'entrée, enleva ses chaussures qu'il ne prit pas la peine de ranger, et fonça vers sa chambre. Ses parents avaient fait des travaux, il y a quelques mois, et la chambre d'Alexeï avait migré au rez-de-chaussée, en lieu et place de l'ancien garage. Le jeune homme avait hérité d'une grande pièce, joliment aménagée, avec une douche et un petit coin cuisine – qui se limitait en réalité à un minuscule frigidaire et un four à micro-ondes. Ses parents lui avaient offert cet ersatz de petit studio pour son anniversaire. Il jeta son sac sur le lit, tira les rideaux et alluma son ordinateur. Son petit rituel accompli, il se traîna jusqu'au salon où il s'effondra dans le canapé, en soupirant.

« Alors, Alexeï, content d'être en vacances ? »

Alexeï sourit à sa mère puis répondit, en bâillant :

« Ouais, pas trop tôt, hein. Emilie est pas là ?
– Elle joue dans le jardin avec Dimitri. Je te prépare un goûter, va donc les rejoindre. »

Alexeï hocha la tête et se leva. Il avait toujours adoré ses parents et surtout sa mère. Elle était très proche de lui et le couvait, lui donnant toujours ce qu'il lui demandait et se pliant en quatre pour réaliser le moindre de ses désirs. Alexeï n'en avait jamais profité, pourtant. D'après lui, il n'en avait pas le droit. Sa mère méritait bien mieux qu'un gamin capricieux qui ne supportait pas la contradiction. Il admirait aussi beaucoup son père, pompier de profession. Il était un véritable modèle de courage pour Alexeï, et bien qu'un peu plus sévère que sa femme, il n'en restait pas moins compréhensif envers son fils.

Alexeï sortit dans le jardin et s'assit près de sa petite sœur, qui jouait avec des cubes qu'elle empilait les uns sur les autres. Il avait d'abord mal vécu la venue de ce bébé, mais aujourd'hui, sa jalousie de gamin était oubliée. Il savait bien qu'Emilie avait redonné un peu de joie à ses parents. Il tourna la tête vers son frère aîné. Dimitri tentait d'assembler un puzzle et Alexeï s'approcha de lui.

« Dimi, tu veux que je t'aide ? »

Dimitri hocha vivement la tête et lança une pièce à Alexeï. Dimitri souffrait d'une déficience assez importante et avait l'âge mental d'un enfant de quelques années. Alexeï n'avait jamais vu son frère différemment et seul le regard des autres lui avait renvoyé une image de dégoût ou de pitié. Alexeï sourit à son frère et posa la dernière pièce du puzzle. Sa mère revenait avec un plateau qu'elle posa sur la table de jardin. Elle mit Emilie dans sa chaise pour bébé puis s'assit avec ses enfants.

« Maman, je peux sortir ce soir, après l'anniversaire d'Emilie ?
– Bien sûr, pas de problème. Tu es en vacances, après tout. Tu vas chez qui ?
– Chez Stéphane.
– D'accord. Evite de rentrer trop tard ou alors, dors chez ton ami, je déteste quand tu te promènes dans la nuit, comme ça. »

Alexeï accepta, avec un grand sourire. Il fut de bonne humeur et quand son père rentra de la caserne, vers sept heures et demi, ils s'installèrent tous pour fêter les deux ans de la petite. Alexeï lui offrit un kit de coloriage qu'elle se fit une joie d'essayer dans l'instant. Il l'embrassa tendrement puis se leva, après avoir englouti une part de gâteau. Il s'enferma dans sa chambre. Le bus de nuit passait dans vingt-minutes et il n'avait pas envie d'attendre dehors. Il ouvrit la fenêtre et attrapa son paquet de cigarettes. Ses parents n'aimaient pas qu'il fume dans la maison et d'ailleurs, ils n'aimaient pas qu'il fume tout court, mais ils estimaient qu'il faisait ses choix, bons ou mauvais. Il entendit ses parents mettre son frère et sa sœur au lit, puis s'installer dans leur chambre, au deuxième étage. Ils se couchaient toujours tôt. Son père avait des journées épuisantes, à la caserne, et sa mère était elle aussi exténuée. Dimitri demandait beaucoup d'attention et de soin.

Alexeï écrasa sa cigarette à peine entamée dans le cendrier puis se leva. Il se changea, passa des vêtements plus décontractés. Il allait sortir de la pièce, mais il fit volte-face et s'empara de son téléphone, posé sur la table de chevet. Dans sa précipitation, il fit tomber le cendrier par terre, mais n'eut pas le courage de nettoyer les cendres, qui se déposèrent en une couronne sombre, sur le parquet. La cigarette, dont le bout brillait encore, mal éteint, roula sous le lit, près des pots de peinture qu'il utilisait pour ses aquarelles, une de ses passions. Alexeï ferma la fenêtre, puis sortit de sa chambre.

-o-

Il s'était bien amusé et avait décidé de rentrer vers trois heures du matin, quand la mère de Clément était venue chercher son fils. Elle avait proposé à Alexeï de le déposer chez lui et le jeune homme avait sauté sur l'occasion. Le voyage avait été silencieux, Clément dormait, appuyé contre lui, la tête contre son épaule. Alexeï, les yeux rivés sur la route, essayait de ne pas bouger pour ne pas le réveiller.

« Tiens, qu'est-ce qui se passe ? »

Il dressa les oreilles alors que la mère de Clément ralentissait. Il se décida à pousser son ami qui protesta, mais qui finit par céder. Alexeï se pencha pour regarder par-dessus l'épaule de la conductrice. Plus loin, il pouvait apercevoir un attroupement, un camion de pompier, et une fumée noire. Une fumée noire qui montait vers le ciel et qui couvrait la nuit. Le cœur d'Alexeï rata un battement. Ses mains se mirent à trembler et il n'entendit pas Clément à côté de lui, qui lui demandait s'il allait bien. La voiture s'arrêta, stoppée par un pompier, et le jeune homme sortit précipitamment. Il se mit à courir vers la foule et poussa les gens qui le gênaient. Sa maison brûlait encore, crépitait, s'effondrait. Il fut arrêté dans sa course par un autre pompier, qui l'empêcha de s'approcher trop près du faible brasier. Les dernières flammes s'éteignaient sous les lances.

« Attends, Alexeï. »

L'officier le connaissait, il travaillait avec son père. Le jeune homme avait du mal à respirer, il cherchait son air. De grosses larmes se pressaient au bord de ses yeux mais il cherchait encore à les retenir.

« Mes parents… Où sont mes parents ? Et mon frère et ma sœur ?
– Alexeï…
– Où sont-ils ? répéta Alexeï, la voix éraillée.
– Nous ne savons pas encore… Mes hommes vont bientôt aller voir dans la maison.
– Dans la… »

Alexeï fut incapable de se retenir. Il éclata en sanglots, déchirants, et se dégagea brutalement du pompier, avant de tituber sur quelques mètres puis de s'écrouler. Il hoquetait bruyamment, sa poitrine lui faisait mal. Ses ongles grattaient machinalement le goudron, pliaient sous la pression. Quelques heures auparavant, tout était encore si simple, il avait encore tout.

Le jour de juin était devenu comme un jour de décembre, le mois d'été, comme un mois d'hiver. Il avait soudain si froid, à côté des cendres et des débris encore chauds. Il poussa un cri de désespoir et de rage, et pleura de tout son saoul. La douleur était si violente qu'elle lui donna envie de vomir et il fut incapable de se retenir. Il était là, jugé par tous ceux qui l'entouraient, épié comme une bête de foire. Le destin était un équilibre fragile et branlant, et se jouait des humains comme il se jouait de la vie. Pour Alexeï, soudain, l'existence n'était plus qu'une droite sans but, une droite asymptotique qui voulait rejoindre un point, sans jamais l'obtenir. Il ne vit pas les corps sortirent sur des brancards, il n'entendit pas les exclamations horrifiées de ces personnes, qui, malgré les demandes incessantes des pompiers, continuaient d'observer, voyeurs immondes avides de sensations fortes. Il ne sentit pas la main de Clément sur son épaule, ni ses bras qui se refermaient sur lui. Il n'entendit pas non plus sa voix, ne vit ses larmes, à lui aussi. Le pompier à qui il avait parlé tout à l'heure revint près de lui et s'accroupit devant lui. Il était lui aussi choqué, abasourdi de perdre un collègue et un ami. Des grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.

« Alexeï… Je… je suis désolé… »

Le jeune homme n'en avait que faire. Plus rien n'avait d'importance. Ce matin, il s'était levé, était allé au lycée, était revenu, avait joué, s'était amusé. Ce soir, son existence entière s'était effondrée, comme un vulgaire château de cartes. Il se dégagea brutalement de Clément quand celui-ci voulut l'aider à se relever. Sanglotant toujours, Alexeï se traîna lamentablement sur quelques mètres mais Clément le rattrapa. Le jeune homme essaya bien de se dégager, mais son corps était si faible. Il se laissa aller contre Clément, en fermant les yeux. Le vide sous ses pieds et le trou dans son âme le dévoraient. Il se sentait mort, dépassé par la vie. Quelle vie, désormais ? Il était inerte dans les bras de son ami, pantin sans volonté mais qui hélas, avait un cœur. Un cœur éraflé, déchiqueté, puis mis en lambeaux.

« Alexeï… Viens… »

Mais le jeune homme ne bougeait pas. Il restait planté devant les ruines fumantes de sa vie. Dans l'air, il y avait cette odeur de mort. La foule se dispersa enfin. Un des pompiers parlait avec la mère de Clément, qui levait vers lui de grands yeux choqués. Alexeï cherchait sa conscience dans les décombres de son âme, et son cœur broyé semblait pourrir dans sa poitrine. Les joues brûlées par les larmes, les yeux gonflés par les pleurs, il ne parvenait pas à détacher son regard de la maison où il avait grandi. Elle était comme un fantôme ; elle n'était plus que son passé détruit. Cette maison était devenue une aile de l'enfer, son martyre, une étape de son chemin de croix.

Un de policiers, arrivés sur les lieux il y a quelques minutes, discutait avec le chef de la brigade du feu. Il lança un regard à Alexeï, puis s'approcha de lui.

« Vous êtes le seul rescapé, c'est bien cela ? »

Il n'avait aucun tact, aucune humanité. Alexeï hocha à peine la tête. La mère de Clément intervint et se proposa de garder le jeune homme chez elle, le temps pour eux de contacter un proche. Le policier accepta, nota l'adresse et le numéro de téléphone, puis retourna aux constatations d'usage. Une équipe était déjà rentrée dans ce qu'il restait de briques et d'ardoises.

Clément poussa Alexeï gentiment jusque dans la voiture. Il ne lui parlait pas. Que pouvaient les mots quand la tragédie était plus forte que tout ? Il se contenta de serrer sa main dans la sienne, pour le rassurer. La mère de Clément restait silencieuse elle aussi, prise dans la tourmente et l'horreur, à son tour.
Il était quatre heures du matin quand ils arrivèrent chez Clément. Ce dernier aida Alexeï à descendre et l'aida à avancer, encore. Le jeune homme était inerte, le regard hagard, encore secoué de hoquets et parcouru de tremblements. Il murmurait un flot de mots incompréhensibles, et soufflait parfois le prénom de sa sœur, de son frère, ou appelait ses parents. Il entra sans même s'en apercevoir et laissa Clément lui retirer ses chaussures, assis sur les marches de l'escalier. Il grimpa ensuite, appuyé contre son ami, mais tous deux manquèrent à plusieurs reprises de tomber. Clément n'était pas très fort. Ils arrivèrent enfin dans la chambre du jeune homme, une chambre parfaitement rangée. Clément fit assoir Alexeï sur le bord de son lit. Sa mère vint passer la tête dans l'entrebâillement de la porte et demanda, à voix basse :

« Tu veux que j'aille chercher le lit de camp ?
– Non… Mon lit est grand, on va dormir ensemble, ne t'inquiète pas. Je pense que c'est mieux comme ça. »

Elle acquiesça, un peu désemparée, puis referma la porte. Clément lâcha un soupir découragé et alla fermer les volets. Il aida une nouvelle fois Alexeï à se déshabiller puis l'obligea à s'allonger dans son lit. Il le repoussa jusqu'au mur puis se faufila sous les draps à son tour. Les sanglots du jeune homme résonnaient encore, puis il finit par s'endormir, épuisé par le chagrin. Clément eut un sourire amer et tourna le dos à Alexeï, avant de fermer les yeux.

Alexeï se réveilla lentement et bougea un peu dans son lit – celui qu'il prenait comme tel. Il se massa les tempes et s'apprêta à tendre la main pour attraper son réveil, sur la table de chevet, mais ses doigts ne rencontrèrent qu'une tignasse un peu emmêlée. Dimitri est encore venu se faufiler dans mon lit. Il allait réveiller son frère sournoisement mais quand il tira un peu le drap, le visage endormi et paisible de Clément lui apparut. Ce visage d'ange lui rappela soudain celui de son malheur et il eut un brusque mouvement de recul, se cognant dans le mur derrière lui. Sa gorge se serra brutalement et ses mains s'agrippèrent à ses cheveux, tirant violemment dessus. Il ne put retenir le cri de déni qui franchit ses lèvres. Clément sursauta et se redressa aussitôt sur les coudes. Il se frotta les paupières et aperçut Alexeï, replié sur lui-même, qui pleurait encore. Il s'approcha de lui et tenta de le réconforter, mais Alexeï le repoussa, sèchement, avant de se recroqueviller un peu plus. Clément, blessé, sortit de son lit, et murmura :

« Je… tu veux peut-être être un peu seul… »

Il quitta sa propre chambre et Alexeï regarda la porte se fermer lentement, dans un grincement. Il pleura encore. Il avait l'impression que son sang était devenu un torrent de larmes. C'est un cauchemar… Un cauchemar, ça ne peut être que ça. Tout était si simple, si parfait. Ça ne peut pas s'arrêter comme ça. C'est si injuste… Ils avaient tout encore pour eux, on n'avait tout encore pour nous… L'Atlantide de sa vie avait sombré, ravagée par des flots devenus feux sans pitié, sans jugement, qui avaient frappé au hasard. Le jeune homme n'essayait pas de savoir pourquoi le brasier avait pris, ni comment. Il n'y avait que la réalité, sombre et amère. Les coups sur la porte ne lui firent pas relever la tête et il resta parmi les draps, alors que la mère de Clément entrait dans la chambre.

« Alexeï… Ta tante est venue te chercher… »

Sa tante ? Il ne l'avait pas vue depuis trois ans. Elle habitait à une centaine de kilomètres d'ici et n'avait jamais pris la peine de leur rendre une visite. Il serra les poings et ses os craquèrent.

« Tu peux prendre des affaires à Clément, si tu veux. Elles seront un peu petites mais…
– Merci, souffla Alexeï, à peine audible. »

Mais il repassa ses vêtements de la veille et descendit, le pas lourd. Sa tante était là, dans le salon, les traits du visage tirés. Elle avait pleuré elle aussi. Elle se leva en voyant Alexeï arriver et s'avança vers lui, mais le jeune homme détourna la tête. Elle ne parut pas vexée et eut une moue compatissante qu'Alexeï trouva vomitive. Clément était assis sur un des fauteuils, la tête basse.

Sa tante discuta un peu avec la mère de Clément, puis annonça qu'il était temps de partir. Le jeune homme salua à peine son ami et passa le seuil de la maison. Il observa, l'œil morne, la berline noire, garée anarchiquement sur le trottoir. Il marcha, la tête baissée, le corps presque raide, et ouvrit la portière. A travers les vitres teintées, il pouvait voir Clément, qui lui semblait livide et désemparé, les doigts posés sur la bouche, les sourcils froncés. Alexeï crut qu'il pleurait. Sa tante vint enfin s'installer derrière le volant et démarra. Clément leva la main, pour lui dire au revoir, et Alexeï eut un fantôme de sourire. Quand la voiture tourna au coin de la rue, il comprit soudain. Il allait vivre à des kilomètres d'ici, il allait changer de vie, devoir changer d'amis. Il eut encore envie de pleurer.
Une première larme coula le long de sa joue et vint mourir au creux de son cou. Il vit sa tante lui jeter un coup d'œil dans le rétroviseur. Elle osa, timidement :

« Je suis désolée, Alexeï. C'est terrible pour moi aussi. »

Elle retint un sanglot et déglutit. Le jeune homme n'eut aucune remarque, le regard absent. Il sombra dans le sommeil, bercé par le bruit des roues sur l'autoroute. Il était parti comme un vagabond, sans vêtements, sans argent, sans rien. Tout avait brûlé. Le feu se moquait bien de savoir s'il avalait les souvenirs et les rires.
Il fut réveillé par sa tante, qui le secouait doucement. Il eut un sursaut, l'observa de ses yeux clairs voilés par la tristesse et l'affliction, puis se traîna hors de la voiture. Il ne connaissait rien de sa tante. Tout juste savait-il son prénom et qu'elle n'avait pas d'enfants. La maison était grande, bordée d'un immense jardin fleuri, où trônait une piscine. Alexeï entendait un chien aboyer derrière la porte. Sa tante rentra d'abord et lui dit :

« N'aie pas peur de Kami, il est très gentil. »

Un golden retriever battait joyeusement de la queue, un bout de tissu dans la gueule. Il vint le déposer aux pieds d'Alexeï et s'assit avant de lui donner la patte, grattant son pantalon. Alexeï eut un petit sourire et tapota la tête du chien, machinalement.

« Claire, tu es rentrée ? »

Une voix masculine s'éleva du salon et un homme apparut devant eux. Il était très grand, les épaules carrées et larges. Sa chevelure rousse se dispersait autour de son visage comme un feu follet, et ses deux yeux d'un vert profond décoraient un visage anguleux et surplombaient un nez aquilin.

« Alexeï, je te présente Cole, mon mari.
– J'aurais aimé te rencontrer dans d'autres circonstances, lui dit Cole, en lui tendant la main. »

Alexeï la serra de mauvaise grâce.

« Cole est irlandais, expliqua Claire. J'ai longtemps vécu en Irlande avec lui avant de revenir en France. »

Alexeï avait bien cru remarquer un léger accent dans la voix de cet homme. Cole lui paraissait profondément gentil mais son sourire compatissant l'exaspérait.

« Je… je vais te montrer ta chambre…
– Où sont… Où sont les… corps ? demanda Alexeï, brutalement.
– Ils ont été emmenés à la morgue. La police voulait t'interroger mais j'ai réussi à les faire attendre un peu. Il faudrait retourner les voir demain.
– Pourquoi je dois voir la police ?
– Je ne sais pas trop… Ne parlons pas de ça… Viens avec moi. »

Alexeï soupira mais la suivit dans les deux volées d'escaliers qui menaient vers les étages. Ils traversèrent un long couloir et Claire poussa une porte blanche, qui découvrit une grande pièce, propre et lumineuse.

« Quand tu… iras un peu mieux, on s'occupera de tes affaires… »

Alexeï haussa les épaules et serra les dents. La boule dans sa gorge était revenue et il lutta pour ne pas se remettre à pleurer. Pas devant elle. Surtout pas. Claire choisit de le laisser seul, pour qu'il prenne possession de sa nouvelle chambre. Avec partialité, Alexeï la trouva fade et laide. Il en fit le tour, touchant les meubles, effleurant les murs. Il finit par s'allonger sur le lit, fixant le plafond, ses iris bleus de nouveau voilés par les larmes. Il avait à présent le sentiment que le visage de ses parents, celui de son frère, de sa sœur, s'effaçaient, perdus dans un mirage, évaporés dans le passé. Il voulait retenir ces images fugaces dont il avait besoin pour survivre. Il s'accrochait à ses souvenirs, puisqu'il n'avait plus que cela. Il sanglota, encore. Ses dents se plantèrent dans ses lèvres et il se mordit au sang, pour ne pas faire de bruit. Il ne parvenait pas encore à se dire qu'ils ne reviendraient plus et qu'ils l'avaient laissé tout seul. Aurait-il préféré mourir avec eux ? Si sa vie se transformait en un abîme intolérable, valait-elle la peine d'être vécue et supportée ? Il avait soudain envie de crier, de tout briser autour de lui. Ses mains le démangeaient de casser la figure à cette fortune qui avait cru amusant de brouiller son chemin et de ravager le frêle édifice de son être. Il s'endormit, encore une fois, épuisé et meurtri.

Claire et Cole ne vinrent pas le déranger et Alexeï se réveilla alors que le jour commençait à décliner. Dans un état semi-comateux et encore perdu dans cette nouvelle maison, il descendit lentement. Le chien se mit à battre de la queue quand il le vit et l'attendit en bas des escaliers, tout heureux d'avoir trouvé un nouveau compagnon de jeu. Alexeï avait toujours voulu avoir un chien mais avait préféré renoncer. Un animal aurait difficilement trouvé sa place dans sa famille. Désormais, cela n'avait plus d'importance. Claire et son mari discutaient sur la terrasse. Sa tante, la voix brisée, cherchait du réconfort dans les bras de Cole, impuissant. Alexeï hésita, mais Kami se manifesta pour lui, lui apportant une balle, agrémentée d'une cloche à l'intérieur, qui faisait un bruit d'enfer. Claire tamponna ses yeux avec un mouchoir en papier, en se tournant, et tenta un sourire. Mais Alexeï restait lisse de tristesse.

« Tu as peut-être faim ? demanda Cole, en caressant la tête de Kami qui était venu s'asseoir près de son fauteuil.
– Pas vraiment…
– Tu devrais avaler quelque chose, juste un tout petit truc.
– Je sais pas si j'arriverai à manger…
– Essaie juste une fois. Ce n'est pas grave si tu ne manges pas tout… C'est juste pour avoir un petit truc dans l'estomac.
– Ouais… peut-être…
– Je vais te faire ça, alors, lui sourit Cole, compréhensif. »

Il se leva pour se diriger vers la spacieuse cuisine américaine qui jouxtait le salon. Claire proposa à Alexeï de s'installer près d'elle, et le jeune homme obéit, distant.

« On m'a appelée pour… pour les funérailles… Ce sera la semaine prochaine… »

Alexeï déglutit et se retint bravement. Il ignorait tout de sa réaction, quand ce jour-là viendrait. Claire lui prit la main, doucement, et murmura :

« Ma sœur me manque beaucoup. Je regrette tellement de ne pas l'avoir revue plus souvent.
– Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? lui rétorqua Alexeï.
– Tu n'es pas obligé de me vouvoyer, tu sais. Je préférerais même que tu me tutoies. »

Alexeï ne répondit pas et se contenta d'observer Kami se battre avec une de ses peluches. Ils n'avaient rien à se dire, et le jeune homme était mal à l'aise. Cole réapparut avec une assiette.

« Voilà pour toi. Si tu n'aimes pas ça, ce n'est pas grave.
– Ça ira… »

Alexeï jeta un œil au petit bout de poisson et au riz, et attrapa la fourchette. Il mangea sans envie, juste pour ne plus avoir mal au ventre. À chaque seconde, il avait l'impression qu'il allait entendre ses parents rentrer, sa petite sœur pleurer, son frère venir le voir pour jouer avec lui. Et chaque seconde trompait son attente. Il ne finit pas son repas et eut un mot d'excuse pour Cole, qui ne lui en tint pas rigueur.

« Cole va te prêter des vêtements. Tu veux peut-être prendre une douche… »

Alexeï se rendit compte qu'il ne s'était pas lavé depuis hier et hocha la tête. Il suivit Cole qui l'emmena jusqu'à sa chambre. Il le regarda fouiller dans un placard pour en sortir un sous-vêtement, un t-shirt et un pantalon.

« C'est un peu petit pour moi, ça devrait aller. La salle de bain est au bout du couloir, la porte à gauche. »

Alexeï le remercia froidement et partit s'enfermer dans la salle de bain. Il fit couler une eau tiède dans la large baignoire. Il se planta devant un des miroirs et se détailla, avec application. Il toucha ses joues, sa gorge, ses épaules. Il démêla ses cheveux avec ses doigts, dessina l'arête de son nez. Il était bien encore de ce monde, bien encore là. Avait-il le droit d'être vivant ? Cette question le hantait. Il se déshabilla et entra dans l'eau, frissonnant. Il tendit la main pour fermer le robinet, avant que tout ne déborde. Il resta longtemps ici, les pensées pendues au-dessus d'un gouffre. Quand il sortit, sa peau avait ramolli, s'était plissée. Il se rhabilla, prenant à peine le temps de se sécher. Ses cheveux encore humides collaient son front et ses joues. Ici, il ne savait plus quoi faire.

Il retourna dans le jardin, d'où Claire et son mari n'avaient pas bougé.

« Tu as besoin de quelque chose ?
– Non… Ça va aller… »

Alexeï s'avança sur la terrasse puis se mit à marcher sur la pelouse, pieds nus. Les deux adultes ne cherchèrent pas à le suivre ou à lui parler. Le jeune homme fit un tour, tranquillement, puis s'assit en tailleur, près d'un petit arbre. Les lumières d'extérieur étaient toutes allumées. Le golden retriever gambada vers Alexeï et lui donna un coup de truffe dans la joue. Alexeï eut un petit rire et caressa le chien, qui se coucha sur le dos, pour avoir bien plus. Alexeï ne se fit pas prier, puis après un quart d'heure, il attrapa une balle et la lança. L'objet roula sur l'herbe et le chien se précipita derrière elle, avant de la rapporter au jeune homme. Claire et Cole contemplaient le manège, à la fois étonnés et touchés. Kami semblait se démener pour faire rire Alexeï et lui faire oublier un peu de sa peine. Mais la souffrance était une constante qui restait tapie, parfois éternellement.

-o-

Alexeï eut bien du mal à se calmer. En larmes, il tentait de reprendre sa respiration, affalé sur la banquette arrière de la voiture. Claire l'avait emmené au poste de police, pour qu'il se plie à quelques questions d'usage. Mais le jeune homme n'avait pas tenu le choc, quand un des inspecteurs lui avait fait part des doutes qui pesaient sur lui, en tant que seul survivant de la tragédie. Alexeï avait craqué face à l'accusation odieuse et s'était défendu, à travers ses sanglots. Heureusement pour lui, les pompiers avaient appelé et avaient confirmé la thèse de l'accident, avançant un dysfonctionnement de l'installation électrique. Mais Alexeï ne s'était pas calmé pour autant et était sorti anéanti du bureau. Claire était venue immédiatement vers lui et le jeune homme lui avait expliqué, entre ses pleurs, qu'il avait été soupçonné d'avoir tué sa famille.
Il était revenu ensuite à la voiture où sa crise de nerfs mit longtemps à disparaître. Claire consola son neveu, qui se laissa aller, sans s'en rendre compte, contre son épaule. Elle lui demanda s'il voulait voir ses amis mais Alexeï secoua la tête et dit :

« Non… Pas encore, pas maintenant… »

Il voulait rentrer et dormir, penser aux jours heureux puis les oublier. Tout était vide de sens, à présent.

-o-

Le jeune homme serra les dents et attrapa machinalement la main de Claire, debout près de lui. Cela aurait pu être n'importe qui. Il avait simplement besoin d'une présence. Il fixait, l'œil amorphe, presque creux, les cercueils sombres. Il pouvait deviner où était chaque membre de sa famille. Émilie, près de sa mère. Dimitri, collé à son père. Il n'y avait pas grand-monde ; ses grands-parents maternels, des cousins, quelques amis, des collègues de son père. La vie fait si vite tourner les pages du livre, que les traces disparaissent. Alexeï s'était juré de ne pas pleurer. Pas cette fois-là. Son père lui aurait demandé d'être fier et d'être digne. C'était si difficile. Il avait enfin compris qu'ils ne reviendraient jamais à ses côtés, et qu'ils allaient disparaître, sous cette terre, sous un socle de pierre pour n'être plus que des noms au-dessus d'une épitaphe. Il lui fallait accepter une nouvelle existence, mais Alexeï avait si peur qu'elle ne soit pas faite pour lui. Claire et Cole avaient été adorables avec lui mais ils n'étaient et ne seraient jamais ses parents. Tout s'était évaporé, une semaine plus tôt. L'assemblée se dispersa lentement. Alexeï resta un moment devant les tombes de sa famille, ses yeux bleus absorbés par tous ces prénoms qu'il ne dirait plus. Claire et Cole attendaient un peu plus loin, craintifs de s'immiscer dans ce moment d'intimité, cette bulle temporelle dans laquelle Alexeï était seul face à lui-même et à son destin.

Il s'agenouilla et tendit la main, touchant du bout des doigts le marbre froid qui couvrait la tombe de sa mère. Ses paupières se fermèrent et il se promit de vivre, pour porter la mémoire de ceux qui l'avaient quitté bien trop tôt. Alexeï n'avait pas eu le temps de leur dire tout ce qu'il aurait aimé leur dire, alors, il le fit ici, parmi les morts et les spectres du passé. Alexeï renversa son cœur au-dessus de leurs sépultures, pleura les dernières larmes qu'il pensait devoir pleurer, chuchota les derniers mots qu'il pensait devoir chuchoter. Il se releva lentement, jeta un œil vers le ciel bleu. Ce n'était pas un bon jour pour dire adieu. Alors, il se contenta d'une promesse de retour, et sourit, entre tristesse et soulagement. Il tourna les talons et marcha à pas tranquilles vers le portail du cimetière. Il était habillé de noir, de pied en cap, comme une note sombre sur une partition immaculée. Il essuya une larme discrète puis s'avança vers Claire et Cole. Il laissa ici une partie de sa vie, un pan de mur à reconstruire. Alexeï ignorait tout de l'avenir, comme tout le monde, mais il avait presque le sentiment qu'il ne connaissait plus son passé. Il ne voulait pas le perdre mais tout avait été englouti et seule sa mémoire devenait la garante de ce qu'il avait partagé avec ses parents, Emilie, Dimitri. Que se passerait-il s'il finissait par oublier ?

Alexeï passa sa main sur son visage et eut un maigre sourire pour Claire.

« Je reviendrai plus tard. Je ne pourrai pas les laisser seuls longtemps, je crois. Même si désormais, où que j'aille, ils seront là, parfois, moi, j'irai là où ils sont. »

Cole lui tapota l'épaule puis Claire le serra dans ses bras. Alexeï avait découvert que sa tante ressemblait énormément à sa mère, non seulement physiquement – elles avaient les mêmes cheveux blonds et les mêmes yeux bleus, mais également dans leurs attitudes, leurs caractères. Il se dégagea doucement, puis suivit les deux adultes jusqu'à la voiture.

Il n'était pas encore retourné sur les lieux de l'incendie. Pour l'instant, il n'en avait ni la force, ni le courage. Il n'avait pas non plus revu ses amis, et il songea soudain à Clément. Il ne lui avait pas donné de nouvelles depuis une semaine et n'avait pas répondu à ses appels ou à ses messages. Le jeune homme semblait tout faire pour lui parler et Alexeï se contentait de l'éviter. Il était gêné, mal à l'aise, à l'idée de le revoir, et Alexeï ne savait pas d'où lui venait ce sentiment étrange. Était-ce par que Clément avait été le témoin de sa déchéance et de sa ruine ? Il l'avait pourtant aidé, avait essayé de le consoler – mal, mais il avait au moins tenté quelque chose. Alexeï avait simplement peur.

Il fredonna sur la chanson que diffusait la radio, les yeux fermés. Il avait eu beaucoup de mal à prendre ses marques avec Claire et Cole, et il lui arrivait encore de les appeler papa ou maman. Il cherchait Émilie ou Dimitri, avait l'impression de les entendre, de les voir, mais tout n'était que des illusions. Il gardait ses habitudes, ses réflexes. Il cherchait les choses là où il avait l'habitude de les trouver, se trompait encore de porte. Mais il commençait à s'adapter, lentement. En rentrant chez son nouveau chez lui, il câlina Kami et partit jouer avec lui dans le jardin. Ce chien était une joie pour le jeune homme, un moyen d'oublier, une façon d'effacer sa tristesse. Étrangement, l'animal faisait tout pour l'amuser, enchaînait les pitreries, dénichait chaque jour un nouveau jeu. Il était sans cesse collé à Alexeï, qui s'en occupait avec dévouement. Chaque matin et chaque fin d'après-midi, il faisait une longue promenade avec lui, sur les chemins de traverse qui s'enfonçaient dans la forêt, près de la maison de Claire et Cole. Kami connaissait désormais ce rituel et attendait Alexeï devant la porte, battant de la queue quand il le voyait arriver.

Le voyage fut rapide et silencieux. Alexeï grimpa dans sa chambre, enfin meublée à son goût. Claire lui avait donné les photographies qu'elle avait conservées de sa sœur, du mari de cette dernière et de Dimitri, et Alexeï les avait exposées sur sa table de nuit. D'Émilie, il n'avait pu avoir que le faire-part de naissance et les quelques images que sa mère avait envoyées à Claire, par courrier électronique. Pourtant, sa petite sœur trônait devant tous les autres. En redescendant pour aller promener le chien, il aperçut Claire au téléphone, et l'écouta distraitement, en mettant ses chaussures. Sa tante raccrocha enfin et s'approcha de lui.

« Tu vas faire faire son tour à Kami ?
– Ouais. Il a besoin de sortir puis j'ai envie d'aller prendre l'air. Cette journée… est difficile…
– Je comprends. Tu en as pour une petite heure ?
– À peu près, sauf si je traîne un peu en route. »

Claire hocha la tête et regarda Alexeï sortir, suivi par un Kami tout content. Le jeune homme tint le chien en laisse tout le long des habitations et ne le détacha qu'à la naissance d'une étroite route en terre qui plongeait vers la campagne où s'étendait plus loin un bois. Kami partit en courant, se précipitant dans l'herbe encore un peu humide de rosée, s'y roulant à cœur joie. Alexeï eut un sourire. La nature était belle et apaisante. Il avait le sentiment qu'elle buvait sa peine. Il avait encore quelques crises de larmes et de désespérance, mais elles s'estompaient lentement. Alexeï avait enfin réussi à admettre la réalité, même si elle lui coûtait beaucoup. Son deuil n'était pas complètement fini et son cœur se serrait encore souvent de solitude, mais Alexeï réussit à présent à relever la tête et à regarder plus loin que son malheur. Dans les ténèbres, il voyait un petit lampion qui s'agitait, faible espoir à porter de main. Il n'avait jamais été préparé à être seul, pas si tôt, pas comme ça, et il devait faire face, alors qu'il ignorait tout. Et pourtant, il s'était juré de tenir bon et de se battre, pour la mémoire de ceux qui n'étaient plus.

La chaleur commençait à décliner doucement. En revenant, il haussa les sourcils, apercevant une voiture qu'il connaissait bien devant la maison. Il hésita mais entra quand même. Il était épuisé et il alla se servir un verre d'eau fraîche dans la cuisine. Il y resta cinq minutes, puis se décida. Kami s'était déjà précipité dans le jardin, annonçant son retour. Alexeï traversa le salon et détourna le regard quand la mère de Clément lui dit bonjour. Il la salua quand même et s'assit près de son ami, à qui il répondit du bout des lèvres.

« La mère de Clément m'a appelée tout à l'heure pour savoir si elle et son fils pouvaient venir te voir, expliqua Claire.
– Je sais pas si c'était vraiment le bon jour, souffla Alexeï, en triturant un bout de son t– shirt.
– Nous voulions venir à l'enterrement, mais nous n'avons pas osé, reconnut la mère de Clément.
– Je comprends, dit simplement Alexeï. Ce n'est pas grave…
– Alexeï, si tu allais faire un tour avec Clément, proposa Claire.
– Je suis crevé, je viens d'aller promener Kami. »

Sa tante lui lança un coup d'œil encourageant et Alexeï soupira. Il tapota l'avant– bras de Clément pour lui demander de le suivre et ils laissèrent les trois adultes ensemble. Alexeï emmena Clément jusqu'à un petit square tranquille et ils s'assirent sur un banc. Il y eut un silence gênant puis Clément osa :

« Tu m'en veux ?
– Non… murmura Alexeï. Non, je ne t'en veux pas. Pourquoi cette question ? J'aurais dû, d'après toi ?
– Non, mais j'avais l'impression que tu m'évitais… Je suis… désolé pour ta famille…
– Merci… »

Alexeï vit Clément se mordre la lèvre.

« Tu… tu vas revenir au lycée ?
– Non, je ne pense pas. Je vais habiter ici, maintenant. C'est trop loin et je n'ai pas envie d'aller à l'internat.
– Oh… »

Les yeux de Clément se remplirent de tristesse.

« On pourra continuer à se voir, tu sais. Après tout, ce n'est pas si loin…
– Ça ne sera plus comme avant…
– Rien ne sera plus comment avant, Clément… »

Clément bredouilla un je sais à peine audible, puis s'exclama :

« Je serai quand même toujours là pour toi, Alexeï. Si tu as besoin de moi, si tu veux de l'aide, si tu veux parler, je serai toujours là, n'importe quand.
– Pourquoi tant de dévotion, Clément ? demanda Alexeï, un peu ironique.
– Tu es mon meilleur ami. Ce qui t'arrive me touche énormément, mais je ne sais pas quoi faire pour toi.
– Je ne te demande rien, tu sais. Ça serait injuste de le faire, tu n'as pas à souffrir aussi.
– Ça ne me dérangerait pas de partager ta peine. Les amis sont là pour ça. »

Il y avait une pointe d'amertume dans la voix de Clément qui n'échappa pas à Alexeï. Le jeune homme observa son ami, qui gardait les yeux rivés au sol.

« Tu n'aimes pas être mon ami ? se lança Alexeï, le cœur battant.
– Si, bien sûr… Je suis déjà heureux de l'être… »

Clément se mordit la lèvre, se taisant soudain. Il sursauta en sentant la main d'Alexeï effleurer la sienne et il releva vers le jeune homme des prunelles surprises.

« Je suis content aussi, Clément… »

Alexeï eut un sourire sincère, qui arracha un rougissement à son ami. Une soirée de juin avait fait éclater les contours de son existence et avait démoli ce qui faisait une partie de son être. Une géhenne cruelle s'était ouverte sous ses pieds et il avait failli y tomber. Il s'était rattrapé de justesse au bord du précipice. Il avait douté un instant ; et s'il s'y laissait choir lui aussi ? Mais il était quand même remonté et avait connu la douleur et la souffrance psychiques, celles qui mettent à terre, qui brisent les meilleures volontés et les esprits les plus vaillants. Le temps, après s'être arrêté, paraissait avoir repris son cours. Pas le même qu'avant, mais un tout nouveau chemin.
Un peu comme Alexeï. Tous les êtres qu'il chérissait, partis trop tôt, demeureraient dans un coin de sa mémoire, mais le traumatisme terrible ne disparaîtrait jamais complètement, ancré profondément.

Mais Alexeï était en vie. Une vie différente, mais bien réelle, dans les bras de laquelle il se laisserait aller volontiers.

Le jeune homme leva ses yeux bleus vers un ciel limpide. Il sourit encore. La nuit glacée du jour de juin, comme une nuit d'hiver, basse et lourde, se dissipait, lentement. Le soleil se levait toujours, après s'être couché.

-oo-

FIN