11h54

Je ne comprends pas.
Non, c'est vraiment difficile. Je suis l'avenir, je fais rêver et je file même plus vite que le vent. Bon, d'accord, ma montre décale souvent mais ce n'est pas le cas ici. Alors pourquoi ?
Tenez, celle-ci. Belle comme le jour. Ses cheveux un peu décoiffés laissent deviner un réveil difficile mais je peux voir dans les yeux du jeune homme qui lui fait face qu'elle est capable de rayonner au point de rendre la vue à un aveugle. Elle tient une valise dans sa main et s'accroche désespérément à son compagnon qui l'embrasse à n'en plus finir, comme si il avait peur de la perdre.
Un peu plus loin, c'est l'homme qui tient sa valise et la femme qui le regarde s'éloigner en pleurant. Je sens comme une vague de tristesse qui plane autour de moi et je ne comprends pas. Je n'entends pas non plus ce qui se murmure au creux des oreilles lors des grosses crises de larmes qui se mêlent à des rires amers. Non, je suis sourd à tant de bruit, à tant de mots doux qui pourraient faire vibrer mon cœur de métal.

Ah !

Celui-là, je l'entends de bruit. Le coup de sifflet que personne ne peut manquer. Les portes se referment et alors, je comprends.

Oui, j'ai aboli les distances. Oui, je permets aux couples de se retrouver. Mais avant de les réunir, je les sépare et fais naître des centaines de kilomètres entre eux. Alors que la tristesse et l'amour s'échouent par vague des deux côtés des vitres, je m'élance pour une nouvelle course. Les derniers accompagnateurs s'en retournent d'un pas lent, accablés.

11h56.
Le TGV pour Lyon quitte la gare de Lille Europe pour s'enfoncer dans le noir des tunnels. Dans l'escalier qui le ramène à la surface, un jeune écrivain se retourne et voit une jeune femme essayer de cacher ses larmes qui font échos à la blessure de son cœur. Quatre mots apparaissent dans son esprit :
Le Quai des Larmes.