Titre : Bang Bang
Rating : T
Genres : Tragédie, drame, romance
Résumé : Un jour, Laslo entre à l'université armé. Il tue douze élèves puis se suicide. À la suite de cette tragédie, le frère de Laslo cherche des réponses, du noir ou du blanc, ce que son petit ami peine à lui offrir …
Mot de l'auteur : J'ai hésité à noter cette fiction M. Ce n'est pas parce que la sexualité y sera exploitée ni parce que de longues scènes sanglantes y seront décrites. Le sujet me semble seulement difficile à aborder. Il y aura de la romance, évidemment, mais d'une manière beaucoup plus sombre que dans mes histoires précédentes. J'ai toujours eu envie d'écrire sur l'amour qui se construit autour de la mort, deux états qui entrent pourtant en contradiction. Dans tous les cas, j'espère que cette histoire vous plaira. Bonne lecture à tous.

Bang Bang

« Bang bang, I shot you down
Bang bang, you hit the ground
Bang bang, that awful sound
Bang bang, I used to shoot you down »

(Nancy Sinatra)

Drôle comme l'homme rapporte tout à lui, comme cette vieille pensée traditionnelle paresse en lui, comme un héritage maudit. Quand Laslo s'est présenté armé à l'université, ma première pensée n'a été que culpabilité. Je me suis rappelé ses lèvres pincées, ses yeux exorbités. Le dernier échange que nous avions eu avait été virulent. Il m'avait surpris auprès de Yaël, ma langue mêlée à la sienne. Son petit frère et son plus vieil ami, partageant plus qu'il ne pouvait en supporter. Il m'avait demandé de déguerpir, il avait frappé Yaël qui n'avait pas répliqué. Il m'avait frappé aussi à la sortie des cours, m'avait injurié comme une mère éploré, me criant de ne plus jamais toucher son frère, de ne plus jamais l'approcher. Je n'ai pas obtempéré. Cependant, je l'ai regretté, une ou deux heures tout au plus. Je me suis dit que si je n'avais plus touché Yaël, jamais il n'aurait tiré, tué. Je me suis ressaisi une fois mes idées clarifiées par le recul, Laslo n'avait pas tué par ma faute. Il avait tué sans que je ne puisse l'expliquer. Il avait tué bien des gens et cela dépassait mon entendement.

De cette journée de sang, je n'ai vu que le corps de Michelle, une chargée de cours que j'avais côtoyée trois ou quatre fois dans une salle bondée. Je la savais dotée d'un humour corrosif, d'un sourire de Miss Monde. Aujourd'hui ne s'offrait à ma vue que son dos criblé de balle et son chandail blanc devenu rougeoyant. Je l'ai observée très longtemps tandis que derrière moi se déchaînaient les gens. Des hurlements, des gémissements, des larmoiements. Personne ne s'était arrêté près de Michelle, personne ne l'avait regardée une derrière fois. Je le lui avais rendu ce dernier hommage visuel, plus par effarement que par peine, puis je m'étais enfui à mon tour. À ce moment, Laslo s'était déjà donné la mort, mais derrière lui subsistait une terreur que rien n'effacerait complètement.

J'ai quitté l'université sans prendre gare au policiers qui interrogeaient, scrutaient, criaient. Je les ai entendus parler de Laslo, le dénoncer. J'ai compris à ce moment qu'il était le détenteur de toute cette panique, de cette horreur sans nom, mais je me suis gardé d'y penser.

Je me suis dirigé vers le collège de Yaël qui finissait ses cours dans peu de temps. Il était de cinq ans mon cadet, terminait ses études générales sans trop de peine. J'avais intégré l'université cette année dans un programme musicale qui ne plaisait guère à mes parents. Ils avaient refusé de payer les frais de mes fantaisies. Je n'en avais cure. Je partais chaque matin ma contrebasse à la main, sans songer aux moindres débouchées de mes études supérieures.

Quand Yaël m'a souri du bout des lèvres, les mains dans les larges poches du pantalon de son uniforme, j'ai eu envie de lui demander de cesser de bouger, de rester là, immobile. S'il te plaît, garde-toi de cette connaissance pourrie, ai-je eu envie de lui dire. Je l'ai embrassé en touchant son visage du bout des doigts, en serrant sa main ; et il s'est reculé, embarrassé. Je l'ai gardé des médias en longeant le chemin de campagne que nous nous plaisions à emprunter pour rentrer dans notre quartier. Il m'a questionné plusieurs fois sur les raisons de ma lenteur, sur ma parole volubile. Je marchais ainsi pour l'éloigner de la tragédie, je parlais pour combler tous les vides laissés par Laslo. Seulement, je ne lui ai pas dit. J'ai prétexté être content de le voir, ce qui n'était pas tout à fait faux.

On s'est assis près de la rivière, on a observé le flot tumultueux et Yaël m'a laissé l'embrasser, à l'abri des regards. J'avais le cœur qui battait vite et il a cru que c'était l'émotion. Je l'ai laissé dire. Ce qui faisait battre mon cœur, c'était le temps qui filait, le temps qui le rapprochait de la mort. Yaël n'avait que quinze ans et je ne pouvais pas concevoir que son insouciance allait être fracassée par Laslo. J'en ai voulu à Laslo, pas parce qu'il avait tué une douzaine de personnes, ce que je n'arrivais pas à concevoir encore ; mais parce qu'il brisait un à un les chaînons qui constituait la personnalité de Yaël. Il était seize heures, la lumière diurne déclinait, le chemin se désertait. Entreprenant, Yaël m'a entraîné loin du sentier et m'a demandé de le caresser. J'ai plongé ma main entre ses cuisses. L'abandon qu'il m'offrait ne m'avait jamais frappé particulièrement. J'avais connu une résistance avec d'autres amants qui, soucieux de ne pas me montrer leur plaisir grandissant, gardait un visage plus ou moins neutre. Yaël se donnait au plaisir avec une infinie gratitude, sans pudeur. Je me suis dit que c'était peut-être la dernière fois que je le voyais ainsi alors j'ai ralenti mon geste. Nous avons parlé par la suite, de sujets sans réelle importance. En fait, aucun ne pouvait en avoir réellement après ce que Laslo avait fait.

Pendant le chemin du retour, je me suis dit que je pouvais porter le poids de ce secret seul, que je pouvais toujours demander à Yaël de partir avec moi, de vivre à jamais hors des sentiers, dans cette nature de silence que rien ne pouvait ébranler. Cependant, Yaël a vu trop vite les policiers devant son domicile, son père à genoux, tremblant et hurlant. Il s'y est précipité, inconscient du destin de malheur qu'il se donnait par cette seule course. Je ne l'ai pas suivi.

Chez moi, mes parents avaient été mis au courant par le biais des médias. Cois devant le journal télévisé, ils ne m'ont pas regardé. Le vieux chat à leurs pieds, ronronnait en se frottant à leurs mollets.

Dans ma chambre, j'ai dû cesser de fuir.

Laslo y régnait en tyran, il s'était approprié les lieux. Il y avait sur mon tableau de liège, des photos de nous enfants, des photos que j'avais omis d'ôter à la suite de notre dispute. Laslo, souriant, une canne à pêche à la main. Laslo et moi, bras dessus bras dessous, habillés en chevaliers. Je les ai arrachés violemment, les ai déchirés. J'ai roué de coups les confettis de ces photos qui virevoltaient au ras du sol. Pour la première fois, je me suis demandé pourquoi. Pourquoi lui ? Pourquoi Michelle ? Pourquoi les autres ? Et devant l'absence de réponses, je me suis énervé. J'ai détruit mon bureau de plusieurs coups, j'ai frappé mes murs, comme s'il m'était possible de les détruire par ma seule force. J'ai pleuré comme un gosse par la suite. J'ai pleuré parce que je me rendais compte de l'absurdité de ma réaction. Laslo tuait dans un acte de violence inouïe. Je répondais par la destruction. La violence appelle la violence, un cercle vicieux infini.

J'ai passé la nuit recroquevillé près de mon bureau détruit. J'ai pleuré ce qui dépassait mon entendement. J'ai culpabilisé. Il m'aurait été plus simple de porter le poids de cette tuerie, de me dire que Laslo avait tiré par ma faute, par colère contre mon amour pour son frère. Cette explication – aussi illogique soit-elle – m'aurait suffi. Le silence déraisonné que m'offrait son acte m'était insupportable. Je ne comprenais pas pourquoi il l'avait fait. Je ne comprenais rien.

Yaël ne m'a pas parlé pendant près d'un mois, pas qu'il m'en voulait ni qu'il était trop bouleversé pour me faire face. Ses parents et lui avaient quitté la ville pour suivre une thérapie. Je ne l'ai cependant pas retrouvé aussi vivant qu'il ne l'était. Sur ses traits mêmes se lisaient la tragédie qui s'était tissée à lui. Il ne m'a pas parlé de Laslo. De sa voix éraillée, il m'a parlé de la thérapie en termes clairs et concis. Il ne voulait pas la lier à Laslo. Il préférait en parler comme si elle n'avait aucun lien avec la tragédie, l'évoquer comme une épreuve des plus banales. Je l'ai écouté attentivement, espérant trouver à mon tour la force de séparer mon quotidien de Laslo. J'étais prisonnier de l'horreur et aucun jour ne pouvait m'en éloigner.

À l'université, une thérapie de groupe nous a été offerte. Nous avons discuté de la fusillade, prié à la mémoire des morts en joignant nos mains. Un spécialiste de la psychologie est ensuite venu nous expliquer ce qui, selon lui, nous aiderait à apprivoiser le mal lié à cette histoire. Laslo était malade, avait-il dit. Il était atteint d'un mal rare plus ou moins en lien avec la schizophrénie. Il était dérangé en somme. C'est ainsi que nous devions voir la chose et que nous devions justifier ses actes. Je me suis dit que cette histoire n'était pas plus brillante que celle que je m'étais inventée en me disant que Laslo avait agi de la sorte sous le coup de sa colère pour Yaël et moi. Cependant, je me suis tu. Je me suis tu car certains y ont cru et leurs yeux se sont éclairés d'espoir. Si Laslo était différent d'eux, la vie pouvait reprendre son cours.

Ça m'a rappelé la Seconde Guerre mondiale où la diabolisation des nazis était l'accès le plus aisé à l'insouciance et au retour à la vie quotidienne. Seuls quelques artistes désabusés ont compris que le même potentiel de haine se trouvait en chaque homme. Seuls quelques hommes éclairés nous ont rappelé que même les grands sauveurs de la guerre ont lâché deux bombes nucléaires sur un pays qui n'avait pas encore capitulé, dans le seul but de ne pas gaspiller l'argent des recherches. Mais qu'apporte réellement la lucidité face à cette horreur si ce n'est un mal insoutenable ? Je me hais d'être incapable de diaboliser Laslo pour continuer de vivre confortablement.

La vie, elle reprend son cours malgré moi. La vie est comme l'eau, insaisissable, inaltérable. Le plus grand des maux peut nous affliger, elle continue de couler. Yaël retourne à l'école demain, sans grande hâte. Il me dit craindre les réactions et les actes de compassion. Il veut oublier me dit-il, tout oublier. Je n'ose pas lui dire qu'il en sera incapable.

Je joue de la contrebasse près de lui. Il aime entendre le canon en ré majeur ainsi que les préludes de Bach. Ce sont des morceaux sur lesquels il se marierait, m'a-t-il un jour confié. Pas qu'il ait envie de se marier un jour, seulement le ton cérémonieux et empli de joie des morceaux ne peuvent être liés qu'au grand amour célébré selon lui. Yaël n'a connu qu'un seul homme à ce jour. Il n'en a embrassé qu'un, n'en a aimé qu'un. J'ai peur qu'un jour, il me quitte pour connaître davantage que mes bras.

L'horreur nous guette, tapie dans l'ombre, mais nos vies reprennent leur cours mollement. Les répétitions et les examens reprennent le dessus sur mon quotidien. Il y a l'hiver qui se profile, novembre qui déshabille les arbres. Nous répétons le Concerto pour la nuit de Noël de Corelli et Yaël occupe une place bien mince à côté de ma contrebasse, mais je crois qu'il ne s'en soucie pas tellement. Il a besoin de solitude, ce que ses parents tout juste vivants lui offrent sans compter. Un jour cependant, le quotidien se fissure. Il était fragile depuis la tragédie, tout juste construit, trop frais.

Mes parents m'informent de l'arrivée de Yaël. Je pratique la contrebasse dans ma chambre. Ils laissent entrer l'adolescent sanglotant. Ma mère a posé une main contre son épaule, la retire à regret pour nous laisser seuls. Elle n'a jamais vraiment su parler à Yaël de tout cela, n'a jamais su si elle devait lui adresser ses condoléances ou un bon rétablissement. Je ne me suis jamais attardé à la question pour ma part, bénéficiant du droit de le serrer contre moi, un geste universel qui veut tout dire à la fois. Yaël s'assoit sur mon lit. Je dépose mon instrument pour l'y rejoindre.

« Pourquoi ? » me demande-t-il simplement.

Je n'ai aucune réponse pour le consoler, alors j'aligne celles qui m'ont été données :

« Je crois qu'il était malade, Yaël. Je crois que Laslo avait beaucoup de haine en lui et que contrairement aux autres, il n'a jamais su la canaliser d'une manière ou d'une autre. Il était peut-être un peu fou aussi.

- Tu y crois à tout ça ?

- Je ne sais pas. »

Pas le moins du monde, mais quelle consolation nous reste-t-il si nous ne nous jetons pas sur celles qui s'offrent à nous ?

« Laslo était turbulent et on ne s'entendait pas très bien tous les deux, mais il était protecteur envers moi, tu sais ? Je crois qu'il m'aimait. Tu vois, je crois qu'il était capable du bien aussi. Alors il était comme nous, non ? Il était humain ?

- Bien sûr qu'il l'était, répondis-je. Ça ne l'empêchait pas d'avoir des problèmes que nous n'avons pas.

- Mais auxquels nous sommes sujets ?

- Où veux-tu en venir ?

- Et s'il y avait un cheminement logique à son geste ? »

Je reste silencieux. Peut-être y'en a-t-il un, veut dire mon silence. Seulement, nous ne le saurons jamais. Nous serons toujours prisonniers de l'ombre du geste de Laslo. L'expliquer nous aiderait probablement, mais en accepter le mystère serait notre seule libération, je crois. Yaël se met à pleurer dans mes bras en répétant « pourquoi » inlassablement. On s'endort sur mon oreiller trempé de larmes.

Je rêve de Laslo, un rêve surréaliste et incohérent où se côtoient plusieurs réminiscences de notre petite enfance. Nous avons été amis longtemps lui et moi. Dans mon rêve, je n'ai pas touché Yaël et Laslo n'a pas tué. On est amis lui et moi. On répète tous deux le Concerto de Noël. Je me réveille en y croyant un peu, je passe le reste de ma journée à tenter de m'extraire de cet idéal. Laslo n'a jamais joué de musique, me dis-je pour chasser cet espoir d'un futur commun qui a germé en moi.

Un an s'écoule. Je termine ma première année et Yaël passe moins de temps à pleurer chez moi en réclamant des réponses qu'il n'aura pas. C'est l'été, on fête nos deux ans d'amour près du chemin de campagne où je l'ai mené à la suite de la tragédie. J'ai acheté des sandwichs au dépanneur ainsi qu'une bouteille de vin. On longe la rivière en dégustant notre mince festin. Un moment, je crois qu'on échappe à l'ombre qui nous poursuit depuis la fusillade. Yaël m'offre de larges sourires, on s'embrasse souvent, on parle énergiquement. À un moment, on s'arrête et Yaël me pousse contre un arbre, dépose un baiser contre mes lèvres. Il devient plus entreprenant, glisse ses mains sous ma chemise, ses mains froides. J'ai envie de lui moi aussi, mais tandis que je tente de l'emmener vers l'excitation, je me rends compte que rien ne se produit. Il reste froid sous mes mains expertes, sous mes caresses. Une ombre s'est installée sur son visage. On rebrousse chemin.

Parfois, je repense à Michelle et à son dos criblé de balles. Je repense à Michelle sans y associer Laslo. Je n'y arrive toujours pas. Laslo a tué plusieurs gens, ce fait s'est inscrit en moi comme tant d'horreurs cette nuit-là. Je n'arrive cependant pas à en vouloir à Laslo pour la mort de tant de gens. Je n'y arrive pas parce que je n'y crois toujours pas. Jamais je n'ai perçu cette haine qui brûlait ses veines, jamais je ne l'ai cru capable de donner la mort. Je me dis parfois qu'il faudrait que j'en sois capable pour passer au travers de cette épreuve. Seulement, rien n'y fait. Laslo ne peut pas être associé au cadavre de Michelle.

Un jour, Yaël me demande de l'emmener loin, très loin, pour quelques temps ou pour toute la vie. Je lui accorde cette faveur, annule ma session en cours. La possibilité de changer d'air m'apparaît tout à coup rafraîchissante. Ses parents et les miens ne s'y opposent pas. Les siens car ils n'arrivent plus à s'occuper de leur fils restant, les miens car mes études en musique leur importent peu. J'achète une voiture d'occasion et je conduis sans regarder la direction. Des étendues vertes à perte de vue autour de nous, des paysages inconnus. On s'arrête dans plusieurs villages qui bordent notre route sans destination. J'ai peu d'argent en poche et lui, pas un sou. Seulement, on trouve le moyen de vivre confortablement. On vit quelques temps dans une ville bordée d'une mer infinie. On habite un motel miteux où je lui fais l'amour pour la première fois. Je travaille minimalement et lui aussi. On se laisse vivre. L'ombre s'évapore tranquillement. Une nuit chaude où son corps nu est étendu sur le mien, il me dit qu'il se sent prêt à revenir à présent. Prenant une carte routière pour la première fois, je nous ramène à notre quartier, serein et plus reposé que jamais. Yaël vient alors d'avoir dix-sept ans.

Je reprends ma contrebasse en mains, lui impose tous les préludes que je n'ai pu jouer ces derniers mois. C'est avec une joie infinie que je reprends possession de la musique ou plutôt, qu'elle reprend possession de moi. Je pense à Yaël et à ce que nous avons bâti près de la mer. Je pense à lui en composant un air inspiré de Bach, célébrant un amour qui jamais n'a de fin. Pour la première fois depuis la fusillade, je laisse les questions posées par l'acte de Laslo hors de ma portée. J'accepte le silence insondable.

Le lendemain, ce sont les sanglots de ma mère qui m'éveillent en sursaut. Assise tout près de moi, elle tente de calmer les soubresauts qui agitent son corps. Elle m'annonce que Yaël s'est suicidé la nuit derrière.

Ses parents, déjà morts d'avoir perdu un enfant, ont déserté le quartier. Personne ne sait où ils sont allés. Ils ont probablement découvert le corps pendu de leur second fils et ont décidé qu'ils étaient incapables d'y faire face. Ils ont dû partir au milieu de la nuit, quelques souvenirs à la main, gagner leur voiture avant de la précipiter dans la mer.

Il y avait, sous la main déplié de mon amant, une lettre dans une écriture soignée :

J'ai compris après mon voyage avec Nicolas, que toujours la mort de Laslo me rattraperait, que jamais je ne pourrais vivre autre part que dans l'ombre de son geste. Loin de tout, j'ai cru un moment que Laslo ne pourrait plus jamais me faire prisonnier de l'horreur qu'il a commise. J'ai réalisé que je ne pouvais y échapper. J'ai de la douleur plein les poumons, je ne respire que dans les meurtres de mon frère. Je m'asphyxie de cet air empoisonné. Je savais que je finirai par en mourir. Pardon papa, pardon maman, pardon Nicolas. Je ne voulais vous causer plus de peine, mais j'ai espoir en votre force. Je sais que vous comprendrez que ce geste n'avait pour but que de me libérer enfin.

Mon poing se referme autour du message. Pardon Nicolas. Jamais je ne pourrais me pardonner, jamais. Et moi qui n'ai rien vu, moi qui ne vois jamais rien. Laslo qui donne la mort, Yaël qui se donne la mort et moi, au milieu de ce spectacle funèbre qui ne connaît pas de fin. J'aurais tout donné pour Yaël, tout. Et je m'en veux à vouloir me blesser, me déchirer. Si seulement je m'étais écouté. Si seulement, hors du sentier il y a deux ans, je l'avais éloigné à jamais de la tragédie. Je le revois à quinze ans, profiter pleinement du plaisir que je lui donne. J'aurais pu garder pour moi cette tragédie, l'enfermer en moi à double tour. J'aurais pu la garder, moi. J'aurais pu tout prendre, tout. Tout !

Yaël …

Je songe à me donner la mort le soir même. J'échafaude quelques plans qui m'épargneraient des douleurs inutiles puis je m'arrête soudainement, comme deux ans auparavant. Je me rappelle la violence avec laquelle j'ai détruit mon bureau. La haine par la haine, la mort par la mort. Je pense à mes parents, chagrinés et terrifiés. Je ne veux pas contribuer à ce cercle vicieux. Il ne reste que moi aujourd'hui. Je veux rompre ce cercle, quitte à en souffrir éternellement. Je sanglote des jours durant jusqu'à … je ne sais pas, jusqu'à ce que la mort de Yaël me paraisse moins insoutenable, que je perçoive, entre deux larmes, l'espoir de continuer à respirer dans son décès.

Il a été enterré près de Laslo et l'idée me vient que c'est à côté de son meurtrier qu'est enseveli Yaël. Je chasse cependant ce réflexe primaire au loin. J'ai ma contrebasse dans les bras, dans ce cimetière lourd du silence de la mort. Je me couche près de la sépulture de Yaël et lui parle. J'ai l'impression que le lieu me rapproche de lui, qu'à travers son décès, je peux glisser quelques mots à son oreille. Je parle à Laslo aussi, au Laslo que j'ai connu. Je ne sais trop ce que je me mets à lui raconter, des choses qui, dans le monde dans lequel je vis, n'ont aucun sens. Je lui dis que j'aime Yaël et que je suis désolé qu'il l'ait appris ainsi. Mes paroles pour le passé me paraissent cependant vite absurdes. Je n'arrive plus à en prononcer davantage. Je me tiens là, dans un présent fragilisé, lourd de souvenirs.

Je suis toujours vivant.

Je m'assois entre leurs deux tombes, me positionne derrière ma contrebasse. J'entame un air de Bach que mes doigts connaissent plus que moi. La musique tonne en moi, tonne dans le cimetière qui ne connaît que des chants funèbres. Elle grandit près des passants abasourdis, se faufile entre les conversations des morts.

J'ai l'impression que par ces seuls notes, je m'approprie l'indicible, je réconcilie l'irréconciliable, Laslo et Yaël. Et la mort, soudainement, me paraît moins difficile à apprivoiser, comme si ces seules notes décrivaient un pont entre elle moi. J'entame un nouveau morceau puis un autre encore, jusqu'à ne plus pouvoir.

Je quitte le cimetière avec quelques larmes séchées au creux des joues. Je regarde derrière moi tandis qu'un long soupir m'échappe.

Je suis toujours vivant.

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Je suis consciente que cette fiction, quelques jours avant Noël, n'est pas des plus joyeuses. J'espère cependant que vous n'en sortez pas complètement déprimés. C'est la première fois que j'écris un OS et j'espère très sincèrement qu'il ne vous laisse pas une impression bâclée. N'hésitez pas à me laisser vos impressions afin que je m'améliore à l'avenir. Je vous souhaite un joyeux temps des fêtes !