Salut mes gens ! J'espère que vous allez bien !

Alors, voilà. Ça y est. Je le fais enfin. J'ai l'honneur de vous présenter cette nouvelle histoire (enfin, juste histoire, en fait, parce que "nouvelle", c'est pas trop ça, vu que ça fait déjà plus d'un an qu'elle est en chantier), qui, de toutes mes fics, doit être celle qui a la genèse la plus longue et la plus douloureuse. Je vous passe l'écriture dans les larmes de sang, l'abandon soi-disant définitif, les assiettes cassées, les crises de découragement à la relecture, et tout le tintouin. Si elle n'a pas fini oubliée au fond d'un dossier, c'est bien parce que mon âme sœur Ongi et la femme de ma vie Jyô étaient là pour me botter le cul et me pousser à la continuer.

Donc voilà. Cette histoire n'est pas encore finie - pour l'instant, elle compte trois grandes parties d'environ 30000 mots. Par conséquent, le rythme de publication risque d'être assez erratique... À vrai dire, j'aime pas publier une histoire qui n'est pas encore terminée, mais la fois dernière, avec Novocaine, je me suis rendue compte que lorsque les gentils reviewers vous mettent des coups de pieds aux fesses pour terminer plus vite, ça fait grimper la motivation... Je m'en remets donc à votre bienveillance.

Vous risquez de croiser certains mots en gras dans le texte. C'est parce que le jour où cette histoire est née, le 17 décembre 2010, je disais à mon amie Jyô "je m'emmerde" et elle m'a répondu "tiens, écris un truc avec ces mots : transfuge, instinct, compote de pommes, Berlioz, chaton". Comme j'adore écrire sur des mots imposés, je me suis lancée à pieds joints dedans, sans imaginer qu'un an après, cette fic serait encore là à me pourrir le cerveau.

Voilà donc où ça nous mène. Vous trouverez dans cette histoire du boy's love (pas fans du genre, vous voilà prévenus) ainsi que mes personnages récurrents Gabriel, Joshua, Jorge, Louis, Lawrence, Nina, et tous les autres, et même des nouveaux (ouais ouais, la famille s'agrandit).

Au fait, voici la définition du mot transfuge : Personne qui quitte un parti pour passer dans le parti adverse, qui renie, trahit un groupe, une cause. Je l'ai mis en titre parce que j'avais aucune idée de comment le caser dans la fic (comment ça, je triche ?).

Bref, voilà. J'espère sincèrement que cette fic vous plaira.

Bonne lecture !


Le Transfuge

Partie I, chapitre 1 - La quintessence du connard

.oOo.

(Jeudi 8 novembre)

- Je te largue.

Il me fixe, les yeux écarquillés, les narines frémissantes, bouche bée. Puis il cligne des yeux. Et me demande de répéter. Pourtant, je suis sûr d'avoir parlé dans un français compréhensible... Alors je répète, puisqu'il en a tellement envie. Je. Te. Largue. Assez clair pour toi ?

- Mais... Mais ça fait à peine une semaine qu'on sort ensemble ! s'exclame-t-il, déboussolé.

Tiens – première fois qu'on me la sort, celle- là. Je hausse un sourcil surpris – une semaine, c'est une éternité ! – avant de répondre :

- C'était suffisant pour que je me rende compte qu'on n'était pas faits pour aller ensemble.

Bon, j'avoue, je ne suis pas un garçon très sympa. Surtout avec mes futurs ex, et étrangement, ils sont assez nombreux. Est-ce que c'est le challenge qui les attire, ou juste le physique ? Ça, je ne saurais pas dire, mais une chose est sûre, ce n'est pas le manque qui vient frapper à ma porte. Quand il y en a un qui s'en va, dix autres arrivent pour le remplacer.

Aujourd'hui, ça commence dès le resto universitaire, à midi. À peine assis, le plateau posé sur la table, que quelqu'un que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam vient s'asseoir en face de moi.

- Alors, Gabriel, j'ai appris que tu étais libre ?

Je lève les yeux vers ce type – totalement inconnu au répertoire, mais il se peut qu'il me connaisse, lui ; je n'ai absolument pas la mémoire des visages. Si ça se trouve, on suit quelques cours ensemble, et à tous les coups, il m'aura déjà parlé une fois ou deux. Du moins, c'est ce que me fait dire son entrée en matière ; est-ce qu'un type à qui vous n'avez jamais parlé viendrait vous voir pour discuter cash de votre situation amoureuse ? Même à moi, qui ne suis pas trop à cheval sur ces choses-là, ça me paraît assez improbable.

- Les nouvelles vont vite, je l'ai largué ce matin seulement.

- On va dire que j'étais au taquet, dit-il avec un sourire. Puisque tu es libre, est-ce que ça te dirait de sortir avec moi ?

Voilà, c'est chaque fois la même chanson. Je redeviens célibataire, et aussitôt, des gens que je connais à peine se précipitent vers moi pour qu'on sorte ensemble, comme s'ils n'attendaient qu'une chose, être le prochain mouchoir que je jetterai après utilisation. Comment voulez-vous que je croie à l'amour, dans ces conditions ?

Mais, mettons en pause, si vous le voulez bien, et revenons un peu en arrière. Parce qu'il faut que je vous dise que même si j'agis comme un connard à l'heure actuelle, ça n'a pas toujours été le cas. Et pour ma défense, le fait d'enchaîner des relations d'une semaine participe plus d'une recherche sociologique sur les mœurs humaines que d'un besoin maladif de sexe.

Le fait que j'en sois là où j'en suis actuellement tient en vérité à deux choses ; la première, c'est le fait de m'être fait brutalement larguer par mon tout premier amour, pour dire ça de façon romantique ; enfin, plus concrètement, je le vois plutôt comme la personne qui m'a bien fait comprendre par A + B que j'étais gay. Même s'il y avait de l'amour de mon côté, sans aucun doute. Pas du sien, mais enfin, à treize ans, quand on s'occupe du chapiteau qui se dresse dans votre caleçon tout en vous embrassant dans le cou, vous prenez ça pour de l'amour.

Erreur fatale.

Malheureusement, l'illusion s'est brisée au moment où j'étais le plus dépendant de lui. Mine de rien, ça vous apprend la vie ; j'ai vite dégagé de mon champ de réflexion ces conneries d'amour, de réciprocité, et ces autres bêtises que le mauvais génie de l'adolescence vous souffle au creux de l'oreille.

La deuxième chose, c'était ma meilleure amie au collège et au lycée, Nina, une fille qui en avait dans la caboche, mais qui partait dans des délires psychotiques dès qu'il était question d'amour. Elle filait tellement loin que je n'arrivais même plus à la suivre. Sa tête était pleine d'étoiles, de fleur bleues, de petits cœurs et d'anges virevoltants assis sur des nuages, arc dans les bras et flèches ensorcelées dans le carquois. Elle aimait surtout tout ce que j'avais surnommé "l'Amour en Deux Mots" : le Premier Amour, le Grand Amour, le Véritable Amour, l'Amour Parfait, et cetera. Rien qu'à en parler, elle devenait hystérique.

En dehors de ça, c'était une fille bien, mais dès qu'on touchait à ce sujet, elle devenait complètement monomaniaque – et moi, je soutenais mordicus que l'amour n'existait pas, alors forcément, on n'était pas du tout sur la même longueur d'ondes. Je me souviens de discussions philosophiques assez épiques, qui d'ailleurs, nous ont permis de choper la mention très bien au bac L, l'énoncé de philo portant justement sur ce thème.

En terminale, j'avais déjà commencé à sortir avec n'importe qui, beaucoup moins toutefois que le grand n'importe quoi actuel – la genèse, en gros – et le moins qu'on puisse dire, c'était que Nina n'approuvait pas trop ma conduite. Alors, pour qu'elle me fiche la paix, j'ai fini par lui dire que c'était un double défi que je m'étais lancé là : me prouver à moi-même que l'amour existait vraiment, et trouver mon Véritable Amour parmi toutes ces conquêtes. Avec une formulation comme celle-là, je la tenais – de récalcitrante, elle s'est montrée subitement très enthousiaste, et c'est avec son aval que j'ai réellement commencé à enchaîner les relations.

Le fait est qu'elle m'a influencé, tout de même ; j'ai vraiment essayé de tomber amoureux de mes ex. Mais ça devait être mission impossible (ou alors, comme le disait Nina, c'est que je n'étais pas "tombé sur le bon"), parce que ça n'est jamais arrivé. Au mieux, j'avais de l'affection, et ça durait deux mois grand maximum ; au pire, j'avais de l'aversion, et là, dans les trois jours, c'était plié.

Et puis, au fur et à mesure, j'ai fini par me rendre compte que la seule chose qui les intéressait vraiment, tous, c'était mon physique, ou mon image, ou le challenge – mais pas ma personnalité, ça, c'était certain. Bon, certes, rien de nouveau sous le soleil, puisque c'est depuis le collège que je suis intimement persuadé que seul l'intérêt vous pousse à fréquenter quelqu'un ; mais j'ai pensé à Nina, qui se berçait depuis tant de temps de douces illusions, et je me suis dit que la chute allait être rude quand elle redescendrait enfin.

Maintenant, revenons un peu à nos moutons. Prenant au pied de la lettre le "défi" que je me suis auto-lancé, j'ai pris pour habitude de ne jamais refuser à quelqu'un de sortir avec lui (sauf s'il me rebute physiquement, mais c'est un autre problème, donc passons). Comme je l'ai dit à Nina, qui sait si mon Véritable Amour ne se cache pas parmi l'un d'entre eux ? Par conséquent, ce type, que je ne connais même pas, et qui me propose de sortir avec lui, c'est un fait ; il a sa chance.

Mais enfin, même si je suis un mec facile – pour ne pas dire une vraie pute… – mon ouverture d'esprit ne va pas jusqu'à sortir avec quelqu'un dont j'ignore jusqu'au nom.

- Je ne sais même pas comment tu t'appelles.

- Mais on est ensemble en cours de latin...

Première déception que je lui inflige. M'est avis que c'est loin d'être la dernière.

- On est plus d'une trentaine en cours de latin, je rétorque.

Il est drôle, lui. Comment je suis censé me rappeler de toutes les têtes de mes camarades ?

- Oui, mais on a déjà parlé quelques fois ensemble, tu te rappelles pas ?

- Honnêtement, non. Maintenant tu me dis ton nom, ou je dois le deviner ?

- Euh, Hugo, finit-il par répondre. Je t'ai passé toutes mes notes de cours il y a deux mois, tu ne t'en souviens pas ? D'ailleurs, tu ne me les as jamais rendues...

- Ça doit être parce que je ne m'en souviens pas, en effet...

Physiquement, comment est-il, ce type ? Plutôt banal. Cheveux bruns, yeux marrons, un visage pas moche, mais pas franchement remarquable. Sapé normalement, un jean avec des converses usées jusqu'à la moelle (il a fait le Viêtnam avec ou quoi ?), un pull noir, bref, rien qui se démarque. Pas que la banalité soit une mauvaise chose ; on peut trouver des perles cachées sous une apparence on ne peut plus ordinaire (dans le domaine sexuel, bien entendu) – et puis, moi qui me plains que les autres ne s'intéressent qu'à l'image que je donne, ce serait vraiment stupide de ma part de juger quelqu'un sur son look.

- Hugo, donc...

- Oui...

Il a l'air un peu intimidé ; c'est vrai que je ne suis pas franchement le genre de gars qui cherche à mettre les gens à l'aise. C'est comme cette histoire de silence gêné : Nina, par exemple, ne supporte pas de rester silencieuse avec quelqu'un qu'elle connaît à peine – pour elle, un blanc sera toujours synonyme de malaise. Moi, c'est le genre de considération dont je me fous totalement ; et si ça met l'autre mal à l'aise, eh bien, c'est son problème psychologique personnel, et ça ne me regarde pas.

- Alors, est-ce que tu veux sortir avec moi ? redemande-t-il d'une voix moins assurée.

- Si tu veux, mais je te connais à peine.

C'est la phrase que je sors tout le temps, pour que l'autre ne s'imagine pas que je ressens quoi que ce soit envers lui ; j'ai eu des cas comme ça où l'autre était persuadé que j'étais amoureux, et au final, quand il s'agissait de les quitter, c'était l'enfer sur terre – ils s'accrochaient à moi en pleurant, et j'en garde de très mauvais souvenirs. Heureusement, ce n'était pas si fréquent que ça.

- Je sais, répond-il avec hésitation, mais justement, tu pourrais apprendre à me connaître. Et peut-être que tu me trouveras intéressant et à ton goût, si ça se trouve...

Au moins, en voilà un qui n'a pas l'air de se faire d'illusions sur mon mode d'emploi. Un bon point pour lui. Je n'aime pas les gens qui se font des films.

- Pourquoi pas, en effet ?

- Alors, tu acceptes ?

Mettons en pause. Je sais – d'aucuns diraient que c'est un manque de respect total envers la personne que je viens de quitter que de sortir avec quelqu'un d'autre deux heures à peine après l'avoir largué. Ce en quoi, bien sûr, je ne peux pas leur donner tort. De ce fait, je laisse toujours un intervalle d'une journée entre l'ancienne et la nouvelle relation.

Au lycée, ou même durant ma première année de fac, je n'avais pas ce genre de principes, et ça n'a pas toujours facilité les choses ; mais la maturité – ou plutôt l'expérience, parce que "mature" n'est pas un terme très adapté pour qualifier ma conduite – bref, l'expérience aidant, j'ai fini par mettre en place cette journée de break entre deux relations. D'un point de vue sociologique, l'expérience a été surprenante ; non seulement les ex le vivaient mieux, mais les futurs ex aussi. Une journée étant le minimum – mais ça m'est arrivé de faire des break d'une semaine (rarement plus, cela dit), surtout si la relation précédente avait eu une certaine importance – à mes yeux, évidemment ; tout est relatif, après, et sortir avec quelqu'un pendant trois semaines ne représente peut-être pas grand-chose aux yeux de personnes qui ont l'habitude de rester deux ans minimum avec leur partenaire.

Pour moi, trois semaines, c'est déjà très correct, et ça mérite bien trois jours de break.

Bref – j'ai une tendance certaine à partir en digressions. Revenons à ce Hugo-cheveux-bruns-yeux-marrons, qui se tient devant moi, immobile, anxieux, en l'attente de ma réponse.

- Alors, Hugo...

Il se redresse sur sa chaise, et je le vois pâlir, ce qui me permet de remarquer quelques rares tâches de rousseur qui ornent ses joues ça et là.

- Je ne refuse pas, mais reviens me voir demain, d'accord ? Je viens juste de le quitter, je ne peux pas accepter tout de suite, ce ne serait pas respectueux.

Et voilà – c'est la phrase miracle. Ses épaules s'affaissent, ses joues retrouvent des couleurs, et il esquisse un sourire. Je pense que l'efficacité de ce principe vient du fait que si je montre du respect envers les ex, l'autre se dira que si un jour je le largue, lui aussi y aura droit – et donc, il craint moins la fin inexorable.

Enfin, c'est ce que je me suis laissé dire.

- Pas de problème, dit-il finalement. Je reviendrai te voir demain.

Il se lève, n'esquisse pas un geste vers moi, ne me tend pas la main pour que je la serre, et j'apprécie – peut-être qu'il sera le genre de mec pour qui je pourrais avoir une sincère affection, à défaut de tomber amoureux. C'est arrivé, après tout ; ma plus longue relation amoureuse à ce jour a duré deux mois, et à ma façon, je tenais vraiment à lui. Simplement, deux mois sans parvenir à tomber amoureux de son partenaire, c'est déjà trop, et c'est bien parce qu'on en était conscients tous les deux qu'on a arrêté de se voir. D'ailleurs, c'est ma seule relation où la rupture a été décidée d'un commun accord.

Hugo s'éloigne, et je reste seul avec ma pizza, mon ice-tea et ma compote de pomme – mais pour combien de temps ?Pour aujourd'hui, je suis célibataire – même si c'est une vision du célibat si déformée que je doute qu'on puisse vraiment l'appeler comme ça. Quoi qu'il en soit, c'est le Jour de Break ; cette journée si agréable où je ne suis pas obligé de me forcer à aimer quelqu'un.

Je vais la savourer.

.oOo.

(Lundi 12 novembre)

Il est 22h30, et je suis encore loin d'être couché – ce soir, comme quatre autres soirs par semaine, je bosse au Nightingale, un bar gay qui m'emploie comme serveur depuis ma toute première année de fac. C'est devenu ma deuxième maison, en quelque sorte, et les gens qu'on y croise sont comme ma deuxième famille. Dans le rôle du père, Gerald, le propriétaire et barman. D'origine irlandaise, il a émigré en France vers ses quinze ans, mais il n'a jamais pu se débarrasser de l'accent qu'il a quand il parle. C'est un type bien trapu et plutôt bourru, mais du moment qu'on le laisse tranquille, il sera le plus gentil des hommes. Vu qu'il tient un bar gay, ça serait logique qu'il en soit, mais je ne lui ai jamais connu de relation amoureuse, que ce soit avec des hommes ou des femmes, et je ne l'ai jamais vu répondre à des avances. (Enfin, je n'ai jamais vu personne lui faire d'avances, non plus. Ça doit sans doute jouer.)

Ensuite, il y a mes frères, les autres collègues ; Jorge, deuxième barman, mon âge, que je prenais pour un Don Juan avant de me rendre compte qu'il était amoureux fou d'un de ses amis depuis des années ; Yonsaeng, 19 ans, serveur, le naïf et maladroit de service, mais à qui personne n'arrive à en vouloir à cause de l'innocence de son regard ; et enfin Maxence, un peu plus âgé que moi, le genre "grand frère sympa", que tout le monde vient voir en cas de problème, le bras droit du patron. Il y a parfois d'autres employés qui bossent en intérim pendant que mes collègues prennent leurs congés, mais je ne suis pas vraiment proche d'eux, ils ne travaillent pas ici assez longtemps.

Alors que je suis en train de laver des verres à bière derrière le bar, quelqu'un me tape sur l'épaule.

- Tu fais la fermeture ? me demande Gerald avec sa voix bourrue et son accent clairement perceptible.

- C'est pas ce qui était prévu ?

- Si, c'est bien comme ça. Il n'y a pas beaucoup de monde, ce soir, alors je vais rentrer, Jorge va me remplacer. Vous fermerez le bar à deux.

- Roger.

Le Nightingale est situé dans la rue Solférino, où toute la société étudiante se précipite le jeudi, le vendredi et le samedi ; en dehors de ça, les débuts de semaine sont plutôt calmes, et ce soir, nous sommes lundi. Il y a une petite dizaine de personnes qui sont là à prendre un verre, dont un petit groupe de quatre jeunes, et les autres étant des gens d'âge moyen seuls ou à deux, des ombres de comptoir, que la vie efface lentement. J'observe particulièrement un homme assis seul à l'écart, sur le côté du bar, en train de se perdre au fond de son verre. Sans doute la trentaine, et déjà plus rien à attendre de la vie – je n'ai jamais vu un regard aussi vide que le sien lorsqu'il m'a commandé son gin.

Comme s'il avait entendu mes pensées, il lève les yeux vers moi :

- Barman…

Jorge, en train de laver des verres derrière le bar, comme tout bon barman qui se respecte, me jette un coup d'œil pour me dire d'y aller, et je m'approche de l'homme, un sourire commercial plaqué sur les lèvres.

- Vous désirez, monsieur ? Un autre gin ?

- Pas vraiment… Enfin, si, donnez-moi en un quand même…

- Je vous apporte ça.

Sa voix est aussi vide que son regard. Ce qui est bien, avec ce bar, c'est que quand j'y travaille, je suis très motivé à réussir mes études de lettres ; tout vaudra mieux plutôt que de finir pilier de bar comme un de ces types.

- Voilà votre gin…

- Merci…

Il a la voix qui tremblote, et pour avoir entendu cette intonation chez beaucoup d'autres gars que je venais juste de quitter, je comprends qu'il est au bord des larmes.

- Désolé, bafouille-t-il, c'est pas la joie, ce soir.

Ça, ça annonce un besoin d'épanchement imminent ; le genre de moment où tout le monde prend la fuite en disant "je vous comprends, bon courage, bon je vous laisse, j'ai à faire", et en pensant "eh, c'est pas SOS amitié, ici!". Mais moi, ça ne m'a jamais dérangé d'être à l'écoute des gens. Sociologiquement, c'est quelque chose de très intéressant. J'aime beaucoup étudier les différents comportements humains face aux évènements banals qui touchent tout un chacun : un obstacle, et tant de manières différentes d'y faire face – ça m'a toujours fasciné.

C'est socio que j'aurais dû faire, à la place de lettres modernes ; mais je n'avais pas envie de voir une de mes marottes froidement disséquée et analysée en cours. Un loisir doit rester un loisir ; à partir du moment où on se met à l'étudier sérieusement, il perd tout son charme. Comme pour le piano, quand j'étais gamin ; quand j'ai atterri dans ma famille, à sept ans, j'étais toujours installé sur le tabouret trop grand pour moi, à jouer n'importe quoi et à inventer des soi-disant mélodies que j'étais très fier de montrer à mes parents adoptifs ; puis ma mère m'a inscrit au cours de solfège et de piano, et ma passion n'a même pas mis un an à s'évanouir. Ou alors, j'étais déjà de nature à me lasser facilement, qui sait…

- Qu'est-ce qui vous arrive, si c'est pas indiscret ?

Et là, l'homme lève le regard vers moi, et pour la première fois, je vois une étincelle dans son regard – de la détresse, et aussi le soulagement que quelqu'un soit prêt à l'écouter. C'est pas en tant que barman que j'aurais dû travailler, mais plutôt en tant que standardiste des numéros verts d'entraide et d'écoute. Je suis sûr que c'est le genre de job qui m'aurait botté, en plus.

- C'est une sale journée, commence-t-il. Ou plutôt, une sale semaine... Je sais plus quoi faire…

- Vous vous êtes fait virer de votre boulot ?

- Non, répond-il tristement. Enfin, ça ne saurait tarder, mais pour l'instant, j'ai encore un job…

- Alors, quel est le problème ?

- Que voulez-vous que ce soit ? Je me suis fait larguer, hier…

Ah, voilà les limites de mes capacités d'auditeur. L'Amour, encore lui… Et cet homme, je peux compatir à sa douleur, mais je suis incapable de le comprendre véritablement.

- Vous l'aimiez vraiment ?

- Je ne serais pas dans cet état si c'était pas le cas, répond l'homme tristement. Pourtant, on n'est restés ensemble que deux mois seulement…

Seulement deux mois ? Et dire qu'à mes yeux, un mois, ça représente déjà une éternité… Comme quoi, la notion du temps varie complètement en fonction de la personne.

- Pourquoi vous vous êtes séparés ?

- Il m'a dit qu'il ne m'aimait plus… Comme ça, tout bêtement.

- Eh bien, vous n'allez peut-être pas apprécier ce que je vais dire, mais il vaut mieux qu'il vous le dise au bout de deux mois plutôt qu'au bout d'un an, pas vrai ?

- J'aurais préféré passer les dix mois de différence avec lui, je crois, répond-il lentement.

- Et ça vous aurait fait dix fois plus mal lorsqu'il vous aurait quitté au bout d'un an…

- Peut-être, oui, répond-il, pensif. En fait, il m'a quitté brutalement, comme ça, presque sans explications… Et je voudrais juste parler encore une fois avec lui pour bien tout comprendre. Le problème, c'est qu'il ne veut plus me voir…

- Il vaudrait mieux que vous tiriez simplement un trait sur cette histoire, non ?

Il vide son verre de gin d'un coup, s'ébroue comme un chien qui sort de l'eau, et dit :

- Je tirerai un trait quand je l'aurai revu… Oui, je vais l'appeler, je vais lui dire de venir…

Je prends le ton le plus gentil que je peux trouver dans mon répertoire pour répondre :

- Vous feriez mieux de faire ça sobre, sinon il ne vous prendra pas au sérieux, vous savez…

- De toute façon, il répond avec une lucidité étonnante pour quelqu'un qui commence à être passablement éméché, il m'a déjà largué, alors il ne me prendra plus jamais au sérieux…

C'est vrai qu'il n'a plus grand-chose à perdre, j'imagine. J'emmène ses verres vides de gin derrière le comptoir alors qu'il prend son téléphone, et il me fait signe de lui en ramener un autre, tout en attendant la voix qui ne devrait pas tarder à décrocher.

- Ce type est chelou, me murmure Jorge lorsqu'il me voit remplir un autre verre pour lui. Tu devrais arrêter de le servir pour ce soir, où il va rouler sous le comptoir avant la fermeture.

- Il est en train de donner rendez-vous à son ex, je réponds sur le même ton, j'imagine qu'il lui faut bien un autre gin pour surmonter ça. Mais c'est le dernier que je lui sers, de toute façon.

Lorsque je ramène le verre plein d'alcool à l'homme, il est encore au téléphone, et sa voix prend des accents suppliants :

- Juste ce soir, je t'en prie. Juste pour que je comprenne…

Pendant qu'il parle, je l'observe. Il a tout du type dominé jusqu'à la moelle ; je n'arrive pas vraiment à imaginer son ex, mais la seule chose dont je sois sûr, c'est qu'il ne pourra pas être plus mou que lui. Je le regarde, pendant qu'il dit à son ex qu'il avait gardé sa montre et que comme ça, s'ils se voient, il pourra la lui rendre – et je me dis que cet homme, que j'essaye de réconforter, est pile le genre de type que je quitterais au bout d'une semaine maximum. Ce n'est pas que j'ai un style de personne qui me plaît plus particulièrement, mais j'ai du mal avec les gentils toutous. Malheureusement, de nos jours, c'est rare de rencontrer quelqu'un qui ait vraiment de la poigne. Ou alors, je les intimide, ce qui serait quand même drôlement triste.

- Oui, au Nightingale… Merci beaucoup… Je t'attends...

Tiens, on dirait qu'il a fini par avoir gain de cause avec son ex. Il lève les yeux vers moi, et balbutie :

- Il sera là dans dix minutes… Je fais quoi ?

- Vous n'avez rien à faire. Sauf si vous vous imaginez avoir encore une chance avec lui, mais ce n'est pas le cas, pas vrai ?

- Je sais, mais si jamais c'était le cas…

Voilà, ça, c'est la chose la plus idiote qui ait jamais été inventée après l'amour : l'espoir. Vous voulez une définition personnelle du concept ? Facile : l'espoir, c'est ce qui se brise inévitablement sur les rochers de la réalité à un moment ou à un autre. C'est comme ça que je le vois, en tout cas : pas d'illusion, pas de déception. C'est une pensée simple que tout le monde devrait mettre en pratique, à mon avis. Ce type, qui espère que son ex retournera avec lui, il est en train de se faire une montagne d'illusions ; je n'ose même pas imaginer de quelle hauteur il va tomber quand l'autre lui dira que c'est définitivement terminé.

Il vide à nouveau son verre de gin – c'est peut-être la meilleure chose à faire pour que la chute soit moins brutale.

- Gabriel !

Je me tourne vers Jorge qui me fait signe de venir le voir, et je laisse seul l'homme qui attend tristement son ex, assis devant son gin. C'est quand même con, l'amour... Je crois que même Nina descendrait de son nuage si elle voyait ça.

- Qu'est-ce qu'il y a, Jorge ?

- Écoute, je sais que c'est pas cool de ma part de te lâcher comme ça, mais j'ai reçu un message urgent, est-ce que ça t'embête de faire la fermeture tout seul ?

Jorge. Voilà quelqu'un qui est l'incarnation même des illusions sans espoir. Complètement amoureux depuis des années d'un type qui ne remarque rien du tout tellement il est à l'ouest, voilà ; en une ligne, c'est toute sa vie qui est résumée. C'est là qu'on se dit que l'amour, c'est vraiment un deal foireux ; il suffit de regarder Jorge en temps normal, un type bien sous tous rapports, qui a de l'humour, une gentillesse à toute épreuve, qui fait en plus de ça des cocktails délicieux, et qui, avec sa carrure, peut aussi servir de videur si besoin est ; mais dès qu'on prononce le prénom "Louis", il devient une vraie femmelette. C'est assez terrifiant, je dois dire.

- Pas de problème, Jorge. Ils ne sont plus très nombreux de toute façon, et à cette heure-ci, personne d'autre ne va arriver.

- Super, merci, Gabriel ! J'te revaudrai ça, promis.

Avant que j'aie eu le temps d'ajouter un mot, il a déjà récupéré ses affaires et refermé la porte du bar derrière lui – rapide, le salopiot. Quand je jette un regard à la salle, je me rends compte que pendant que je tapais dans le social avec le pilier de bar, les trois quarts des autres clients sont venus régler leur addition à Jorge et se sont barrés. Résultat, il ne reste plus grand monde, à part moi, le trentenaire… Et son mystérieux ex, qui s'est assis à côté de lui sans que je l'aie seulement vu entrer.

Ok. Maintenant qu'il est là, je comprends mieux pourquoi l'autre a eu du mal à le laisser partir…

Discrètement, je m'approche d'eux, tout en gardant les yeux rivés sur le nouveau venu : pas de doute, il fait partie de la catégorie des canons top-niveau.

- Je vous sers quelque chose ?

Jeune, le nouveau venu. Mon âge, à peu près. Yeux noirs, cheveux bruns, chemise blanche aux manches retroussées sur peau bronzée… Il lève les yeux vers moi, il accroche mon regard, l'air pas commode. Exactement ce que j'avais en tête quand je pensais à un "type avec de la poigne", un peu plus tôt.

- Un Bloody Mary.

Pour parfaire l'image, une voix grave et sensuelle qui correspond parfaitement à son apparence de bad boy ; à le voir comme ça, c'est limite étrange qu'il ait réellement été l'ex de l'homme qui est assis à côté de lui, qui me paraît à présent aussi terne et banal que s'il faisait partie du papier peint.

Tu m'étonnes que le mollasson veuille retourner avec lui…

Bon, le Bloody Mary – en général, ce n'est pas moi qui m'occupe des cocktails, c'est plutôt Jorge, ou Gerry lui-même, mais vu que je suis seul, j'ai pas vraiment le choix. Heureusement, même si je n'ai jamais été réellement formé pour ça, je me débrouille, et je lui compose son Bloody Mary sans trop de problèmes.

Lorsque je le lui apporte, l'ancien couple est en pleine discussion, et je me dis rapidement que le trentenaire a bien fait de boire tout cet alcool – la chute de trente étages ne va pas tarder, au vu de l'orage qui plane dans la discussion.

- Écoute…

- Non, toi, tu m'écoutes, Vincent !

Ainsi, le pauvre type mollasson s'appelle Vincent. Bon, ça n'a pas des masses d'intérêt, mais en revanche, je ne serais pas contre l'idée d'apprendre le prénom du beau gosse, ça peut toujours servir.

- Tu m'as dit que tu voulais des explications claires et que tu voulais me rendre ma montre. Alors je t'explique clairement : c'est fini entre nous. Ok ? Maintenant, tu me rends ma montre.

- Mais Joshua…

Voilà, donc – Joshua. Pas mal. Comme je l'avais prédit, le dénommé Vincent est totalement dominé par son ex – qui doit pourtant avoir une dizaine d'années de moins que lui. Le problème, c'est que si ça continue comme ça, ça va se terminer en pugilat, et moi, je ne suis pas aussi baraqué que Jorge, qui s'interpose toujours quand une baston se déclenche. Vaut mieux que j'essaye d'y mettre un frein à ma manière.

- Et voilà un Bloody Mary…

Je fais glisser le cocktail sur la surface du bar vers le beau gosse, et les deux hommes lèvent le regard vers moi, comme s'ils avaient oublié que quelqu'un était témoin de leur dispute.

- Je vais fermer le bar dans un quart d'heure, je vous conseille de ne pas trop tarder à le boire.

Un sourire commercial en plus – il ne suffit que de ça. Je m'éloigne, et leur discussion reprend sur un ton plus calme. Ne jamais sous-estimer le pouvoir d'une bonne petite diversion.

À peine cinq minutes plus tard, le beau gosse vient régler sa consommation, à l'autre bout du comptoir – visiblement, à voir l'autre type affalé la tête entre ses mains sur le bar, le coup de grâce a dû être porté. Joshua lui jette un regard agacé, et me tend un billet de dix sans un mot.

- Merci d'être passé, n'hésitez pas à revenir si vous le souhaitez…

Un autre sourire commercial, mais qui doit louper sa cible, car il me fixe d'un drôle d'air. Raté.

- Je verrai bien, marmonne-t-il.

Il glisse la monnaie que je lui tends dans sa poche, et prend la porte sans se retourner une seule fois – et je regarde à nouveau Vincent, laissé en plan sur le côté du bar… Pendant un instant, j'ai peur d'être obligé de le raccompagner chez lui, mais finalement, il finit par se lever, les jambes flageolantes, laisse sur le bar un billet dont il ne réclame même pas la monnaie, et sort à l'extérieur comme un zombie, sans prononcer une seule parole.

Ouaip, qu'est-ce que je disais : l'amour, c'est vraiment un piège à cons.

.oOo.


Voilà pour le premier chapitre...

Ça vous a plu ? Je continue ? *yeux de bambi*