Titre: Adam au pays des citrouilles

Genre: Romance, Fantastique

Warning: relations entre hommes. Si ça vous dérange, passez votre chemin. Merci.

L'histoire est en grande partie inspirée d'Alice au Pays des Merveilles, de Lewis Caroll, du moins pour l'idée principale.

Bonne lecture. ^^

Adam au pays des citrouilles

"Allez, tira pas cette tronche-là!"

Peter, mon frère aîné, m'avait traîné de force jusque dans sa voiture. "C'est Halloween, tu vas pas rester dans ton appart pourri à déprimer, et gnagnagna." Je ne savais même pas où nous allions. Si je voulais rester chez moi à déprimer, c'était mon problème, pas le sien.

Mais mon frère ne veut rien entendre.

"C'est triste de se mettre dans cet état pour une fille. Comment elle s'appelait, déjà?"

Ca faisait trois jours que la personne que j'aimais était partie. La "fille" en question? Oh, rien qui sorte de l'ordinaire: Joshua, 23 ans, un mètre quatre vingt. Et un pénis. J'avais volontairement omis ce détail lorsque j'en avais parlé à mon frère. Je me disais que je l'annoncerais à ma famille lorsque je serais sûr que ce soit le bon. J'étais presque prêt à leur dire. Et puis il m'avait quitté.

"Allez! insistait-il. Comment elle s'appellait?

-Jo... Joann."

Peter plissa le nez.

"Drôle de nom.

-J't'emmerde."

Je n'étais pas d'une nature vulgaire, d'habitude. Vraiment pas. Mais là, je méritais bien de me lâcher un peu. Et c'était mon frère qui prenait. Tant mieux. Il l'avait cherché.

"Tu me fais peur, ce soir, commenta t-il en fixant la route.

-C'est Halloween, éludais-je. Je peux savoir où tu m'emmènes?

-Une fête. Y'aura des nanas sympas."

Je veux pas y aller. Laisse-moi rentrer chez moi.

Il arrêta la voiture sur un parking improvisé à l'orée d'une forêt. J'entendais la musique d'ici. Je soupirai. Je ne voulais pas y aller. Nous descendîmes du véhicule et je suivis Peter le long d'un sentier de terre battue.

Je commençais à comprendre. C'était le genre de soirée qui se passait dans une clairière, assis sur des troncs d'arbres couchés, avec un poste de radio poussé au volume maximum et de l'alcool. Beaucoup d'alcool.

"Ramène-moi chez moi..." soufflais-je à Peter.

Celui-ci ricana. J'allais voir, qu'il disait. J'allais bien m'amuser. J'étais une petite nature.

Faux frère, va.

M'enfin, j'imagine que je ne devais pas en attendre moins d'un type aux fréquentations plus que douteuses, qui ne sortait jamais sans son blouson de cuir et qui portait des lunettes de soleil de jour comme de nuit.

Je n'avais pas envie d'épiloguer, ce jour-là. A quoi bon insister? Je n'avais qu'à rester dans un coin. Personne ne ferait attention à moi, pas vrai?

Certaines personnes étaient déguisés, Halloween allait du cow-boy à l'infirmière. Rien de très original. Les vampires étaient à la mode, eux aussi. Totalement ridicule.

Peter m'abandonna bien vite en me fourrant une canette de bière entre les mains. Je soupirai et m'asseyai dans un coin, espérant être tranquille.

Grosse erreur. A peine cinq minutes plus tard, une fille qui paraissait déjà bien éméchée s'assit à mes côtés. Elle portait un costume de diablesse vraiment vulgaire. Une jeune femme ne devrait pas se fringuer comme ça.

"Salut, beau brun", commença-t-elle.

Je répondis à son salut, n'ayant pas le courage de souligner le ridicule de son approche. Ca me faisait presque de la peine pour elle.

"Tu t'appelles comment?"

Qu'est-ce que ça peux te faire?

"Adam.

-T'as quel âge?"

Si c'est du juge pour enfants que t'as peur, je suis majeur et vacciné. On dirait pas, hein?

"21 ans.

-Tu fais quoi dans la vie?" continua-t-elle en croisant les jambes, relevant encore plus sa jupe trop courte.

Tu veux connaître mon revenu mensuel et le numéro de ma carte de crédit, aussi?

J'étais en train de réfléchir à un moyen de l'éconduire gentiment lorsque je vis ce garçon.

Un des excentriques costumés. Loin du vampire tombeur, lui avait opté pour la panoplie oreilles et queue de chats, maquillage noir autour des yeux et tout de noir vêtu. Plutôt pas mal dans son genre, mais ça n'était dans mes habitudes de draguer en soirée. Surtout pas dans ce genre de fêtes.

Je reportais mon regard sur la fille et allait lui annonçait de but en blanc qu'elle ne m'intéressaient pas -pas très classe, je sais, mais quitte à passer une mauvaise soirée autant en faire profiter les autres- lorsqu'on me tira par le bras.

Je levai la tête. Il s'agissait de Mister Chat. Ses yeux bleus semblaient briller dans le noir avec dans le regard une vivacité presque féline. Flippant.

...Fascinant.

Et lui restait là comme un idiot, à me regarder comme s'il cherchait quelque chose, sa main toujours posée sur mon bras.

"Je... On se connaît? balbutiais-je pour briser le silence.

-Oui!"

Ah?

"Vous devez faire erreur. On ne s'est jamai rencontr...

-Toi non, objecta-t-il. Moi si. Viens."

Et il m'entraîna à sa suite, délaissant Miss Diablesse qui paraissait désemparée.

Pas plus que moi, pensais-je.

Qui était-ce?

Puis, une lueur de lucidité parvint à mon esprit. C'était un taré, une des nombreuses personnes non-fréquentables ici.

Nous nous éloignions de plus en plus de la fête. Il courait presque.

"Mais attends! Où tu m'emmènes? Je...

-Tais-toi. Plus tard, les questions."

Et s'il pouvait éviter de parler en télégramme, aussi...

J'aurais pu le faire lâcher prise et retourner là-bas. Quelque chose m'en empêchait. Peut-être tout simplement son air trop sérieux, presque paniqué. Ou peut-être avais-je tout simplement envie de le la curiosité, rien de plus. Mais quand même...

"Pourquoi je devrais faire ce que tu me dis?" lâchais-je, juste histoire de ne pas suivre un inconnu sans explications.

Il s'arrêta de marcher pour la première fois et planta ses yeux dans les miens.

"Ok, écoute bien parce que je ne répéterais pas. On est déjà en retard. J'ai pas le temps de tout t'expliquer et tu ne me croirais même pas. Mais je ne te ferais pas de mal. Je ne suis pas un fou et je ne vais pas t'emmener dans un coin sombre pour te tuer. Pigé? Par contre, c'est important que tu viennes avec moi. De toute façon, tu n'as pas le choix."

Je n'avais écouté que la moitié de son discours. Quelque chose me perturbait (outre le fait qu'il pouvait parler aussi longtemps sans respirer). L'espace d'un instant, j'avais cru voir ces oreilles de chat bouger, comme agitées d'un tic nerveux.

"Pïgé?"

J'hochais la tête, peu convaincu, et il continua sa route d'un pas pressé, moi suivant derrière.

"On est en retard..." l'entendis-je marmonner.

Il se stoppa d'un coup devant un immense tronc d'arbre doté d'une ouverture assez grande à la base pour pouvoir y passer accroupi.

"Et maintenant?"

Il eut un sourire peu rassurant.

"Euh...

-Pas le temps de t'expliquer, j'ai dit! Ah au fait, si tu te perds..."

Son sourire s'élargit.

"Dis que tu viens de la part de Seter. Avec un peu de chance, ils ne te mangeront pas.

-Hein? Qu..."

Et là, Mister Chat me poussa dans le tronc d'arbre avant que j'ai pu réagir. Je me préparai au contact avec le sol sans le sentir. C'est là que je me rendis compte que j'avais fermé et les yeux.

En les rouvrant, je constatais avec effroi que le trou par où je venais de passer était déjà loin au-dessus de ma tête. La chute semblait interminable. Ca ferait mal à l'impact.

Bordel, c'est quoi ce délire? J'aurais pas dû suivre Peter, et j'aurais pas non plus dû suivre ce type. La prochaine fois... Si ça trouve, y'aura pas de prochaines fois. Je vais mourir écrabouillé au sol dans deux secondes.

Puis l'air se fit plus... lourd, en quelques sortes. Du même coup, ma chute ralentit. J'en profitais pour remettre les pieds en direction du sol.

Une lumière tamisée commençait à apparaître en bas, juste assez pour que je puisse constater que le décor avait... changé. A la place de l'écorce rugueuse de l'arbre, les parois devenaient de plus en plus lisses et prenaient une teinte orangée.

Le contact avec le sol fut moins douloureux que prévu mais toujours est-il que je m'étalais par terre sans aucune classe.

Ce chat... Comment s'appellait-il, déjà? Seter?

Pff, mais c'est un nom de chien, ça! Si je le retrouve, je...

"Oh! T'es qui, toi?"

Je levais la tête vers la voix, me dévissant le cou par la même occasion. Devant moi -ou plutôt au-dessus, vu que je faisais ami-ami avec le sol à ce moment-là- se tenait un garçon assez jeune -quinze ans tout au plus- les bras croisés, me jaugeant d'un regard sombre. Il ne portait que des vêtements gris. A vrai dire, la seule touche de couleur chez lui résidait dans ses cheveux blonds cendrés mi-longs.

Il s'accroupit à mes côtés tandis que je m'asseyais. Un sourire carnassier ne tarda pas à se former sur son visage. Je le sentais mal. Genre, vraiment mal.

"Tu viens d'où?"

Je ne comprenais pas la question.

"De... là... là-haut?" balbutais-je.

Il eut un petit ricanement pas franchement rassurant. Mauvaise réponse.

"Il est mignon!" ironisa t-il en levant une main vers moi.

Je le repoussai vivement, ce qui ne fit qu'élargir son sourire.

"Dis, tu sais ce qu'on fait aux étrangers, ici?"

Je secouai la tête, pas vraiment certain de ce qu'il entendait par étranger.

Il tourna vivement la tête à l'opposé de la pièce, vers un coin que je ne pouvais pas voir de là où j'étais.

"Yahiko! appella-t-il de sa voix d'enfant capricieux. On peut le manger?"

Manger...? Manger quoi? Qui? Moi?

Un autre garçon sortit de l'ombre. Je sursautais malgré moi. Il était vêtu dans les même tons que l'autre. Des cheveux bruns incroyablement désordonnés tombaient sur des yeux vairons -un marron et un bleu.

"Je ne sais pas", fit le nouveau venu d'une voix fatiguée.

Puis il se tourna vers moi et je frissonnai.

"Que viens-tu faire ici?

-Je..."

J'en ai aucune idée.

"Ca me paraît bizarre, poursuivit le brun en direction de son ami. Je préfère pas prendre de risques. Si ça se trouve, il est pas là par hasard."

Non, pas du tout. En fait c'est un mec plutôt mignon avec des oreilles de chat qui m'a poussé dans un tronc d'arbre. Et me voilà! Surprise!

Le blond fit une moue suppliante.

"Mais bien sûr que si. Il a dû tomber dans le passage. Les humains sont assez bêtes pour ça!"

Pendant qu'ils discutaient de mon sort, je tentais de trouver une solution pour me sortir de ce pétrin, mais... La seule chose à laquelle j'arrivais à penser, c'était que deux gamins bizarres voulaient me bouffer. L'image du blond en train de me pousser dans une marmite d'eau bouillante s'imposa à mon esprit. Je trouvais ça tellement décalé, que...

Les paroles du chat me revinrent soudainement en tête.

"Je viens de la part de Seter!" m'exclamais-je, criant presque.

Ils se tournèrent tout les deux vers moi. Le blond me fusilla du regard tandis que l'autre soupirai avant de déclarer:

"Tu vois, je te l'avais dit! Si on l'avait mangé, Seter nous aurait tués.

-Oh, ça va!" répliqua-t-il.

Il avait l'air frustré. Moi, je souriais.

"Et il est où, Seter?"

Ca, je peux pas te dire.

"Je ne sais pas, m'entendis-je dire. Il m'a fait tomber dans ce... cet arbre et... Enfin, voilà."

Cette réponse était pathétique, on est d'accord.

Prenant conscience du fait qu'ils me regardaient de haut depuis mon arrivée, je me remis debout. Ca n'arrangea pas mon sentiment de malaise.

Bordel, j'ai pas à avoir peur de deux adolescents!

Soudainement, la porte (orange, comme presque tout ici) s'ouvrit sur la cause de tout mes problèmes, essoufflé.

"T'es en retard, commenta le blond en souriant.

-Je SAIS! hurla-t-il en le tuant du regard. Je me suis... perdu en chemin. Yahiko, tu devrais jeter un oeil au portail. Il fait encore des siennes."

Le brun hocha la tête, impassible.

"Il t'as emmené où, cette fois?

-En plein milieu du champ de citrouille. J'ai cru que j'arriverais jamais à temps pour..."

Il eut l'air de se rappeller de mon existence et se précipita vers moi, m'inspectant sous tout les angles.

"Ils ne t'ont pas fait de mal, au moins? me demanda-t-il avec un coup d'oeil en direction du blond qui souriait d'une manière indescriptible.

-C... ça va."

Ils ont juste débattu sur mon sort, style:"On mange le pauvre mec qui a atterri ici ou non? Au pire, on tire à pile ou face?" Sympa, tes amis, vraiment.

Son regard accrocha le mien. Bleu. J'eus soudain l'impression que ma vie se résumait à cette couleur.

"T'es sûr?

-Je suis vivant, c'est le principal", éludais-je.

Je ne le pensais pas.

"Draven, je te préviens que s'il en manque un morceau, tu...

-C'est bon! répondit le blond en levant les mains en signe d'impuissance. J'ai rien fait!

-Mouai...

-Dépêche-toi de l'emmener, intevint Yahiko. Sinon, on va tous y perdre la tête."

Seter hocha la tête et m'entraîna vers la sortie. Décidément, c'était une manie chez lui.

Une fois sortis, je me retournais vers l'endroit que nous venions de quitter. Orange, immense, juste deux ouvertures en forme d'yeux d'où filtrait une lumière douce.

Une citrouille! Je venais de sortir d'une citrouille géante! Je m'arrêtais quelques secondes pour contempler l'étrange demeure. Je sentis une pression sur mon bras et me tournais vers Seter, l'air ahuri.

"C'est... une citrouille?"

Son regard navigua du légume géant à moi. Il pouffa.

"Bien sûr que non! Tu as déjà vu une citrouille de cette taille-là?"

Je soupirai, soulagé. Bien sûr. Ce ne devait être qu'une maison un peu originale...

"C'est un potiron, conclut-il en arrachant au passage les dernières traces de raison présentes dans mon esprit.

-Pardon?"

Il rit. C'est seulement là que j'osai regarder autour de moi. Je marchai sur ce qui semblait être des cendres -voir de la poussière- la pleine lune régnait dans un ciel sans étoile, assez lumineuse pour me permettre de distinguer les arbres morts tout autour de nous. Plutôt glauque, comme tableau. Pourtant, le tout s'assemblait tellement bien que s'en serai presque beau.

Seter sembla perdre patience, et m'enjoignis à reprendre la route. Je posai la question qui me brûlait les lèvres, pas certain de vouloir connaître la réponse.

"Et on est où, là?

-Au pays d'Halloween", me répondit-il le plus naturellement du monde.

Je ne répondis même pas, blasé. Un rêve. C'est ça. Je devais m'être endormi à cette fête pourrie -ou mieux: chez moi- et j'étais en train de rêver. Et s'il s'agissait d'un songe, alors pourquoi refuser de suivre le garçon-chat devant moi?

Je lui emboîtais donc le pas en soupirant.

"D'accord. On va où?

-Tu veras."

Ca faisait trois fois qu'on me disait quelque chose du genre dans la soirée. Génial. De toute façon, c'est toujours comme ça. Même avec Joshua, c'était comme ça. Fais ceci, Adam, fais cela, et blablabla...

... C'était un connard, en fait, ce mec. Et il faut que je fasses un rêve insolite pour m'en rendre compte! Je dois pas être une lumière...

Mais le plus important pour le moment, c'était Seter qui me fit soudain signe de m'arrêter. Nous nous trouvions au milieu de nulle part. Outre les cendres par terre, seules des citrouilles apparaissaient dans mon champs de vision.

"Tout va bien? lui demandais-je.

-Chut."

Bon, ok.

Il semblait chercher quelque chose. Moi, je le fixais avec insistance, me fichant bien de ce qu'il se passait autour. Soudain, il prit la parole, s'adressant au vide autour de nous:

"Tu peux sortir de là, je t'ai repéré!"

Un rire résonna dans le vide et quelqu'un surgit soudainement de derrière un gros légume Enfin, quelqu'un... Quelque chose, plutôt.

Son corps ressemblait à celui d'une poupée de chiffon, ses bras se terminaient par des griffes sans même qu'il soit pourvu de mains, et sa tête... Sa tête, c'était une citrouille. Avec un chapeau.

Une citrouille avec un chapeau! Même si ma vie en dépendait, je ne trouverais pas les mots pour décrire la singularité de la chose.

L'étrange personnage se dirigeait donc vers nous, avec ce sourire cranté propre aux légumes de son espèce.

"Tu nous ramènes un invité, très cher?" questionna-t-il en dévisageant Seter.

Je ne savais pas qu'une citrouille pouvait dévisager quelqu'un, avant cela.

"Ouaip. C'est celui qui sauvera Halloween!"

J'ai jamais demandé ça, moi!

La citrouille se tourna vers moi et s'inclina en une révérence légère en enlevant son chapeau haut de forme. Moi, je fixai la tige verte qui dépassai de son crâne pendant qu'il m'adressait ses salutations. Je n'écoutais même pas.

"Ca vous dirais de prendre le thé avec nous?

-On est déjà en retard", répondit Seter à ma place.

Le trou qui servait de bouche au nouveau venu s'affaissa légèrement.

"Mais la reine ne vous tuera pas pour quelques minutes de plus ou de moins!" s'exclama-t-il comme si sa vie en dépendait.

Le chat fronça les sourcils avant de se soupirer.

"Très bien..."

La citrouille remit son haut-de-forme en place et se remit à marcher. Nous lui emboîtames le pas. Je remarquais que Seter gardait entre lui et nous une distance de quelques mètres. Au bout d'un moment, il se pencha vers moi. Son souffle effleura mon oreille et je frissonnai.

"Excuse-moi de t'imposer ça... Quoi qu'il arrive, reste prêt de moi et n'accepte pas de les suivre seul. Compris?"

J'hochais la tête.

"Mais... Qui est-ce? m'enquis-je en désignant tête-de-citrouille du regard.

-Le Chapelier."

Ca expliquait le chapeau.

"Il est très gentil, en général, mais on ne sait jamais...

-Gentil... Comme les garçons de tout à l'heure?"

Il rit et ses yeux s'illuminèrent un peu plus.

"Ce sont des Goules. Ils mangent les étrangers qui se perdent au Pays d'Halloween. Mais le portail n'est ouvert que le 31 Octobre, alors ils en profitent."

Je ne répondis pas. On aurait dit que ça l'amusait. Moi non.

Je ne tardais pas à apercevoir une longue table drappée d'une nappe gris sale à l'horizon. Une table, là, en plein milieu des citrouilles et des arbres morts? Bien sûr. Quoi de plus normal, dans ce pays de fous?

Il y avait déjà deux personnes assises au milieu. Enfin... deux choses. Sans pouvoir m'en empêcher, je pris la main de Seter et la serrait.

"Tout va bien, se moqua-t-il doucement. Il ne vont pas te manger... Normalement, non.

-Normalement?

-On ne sait jamais, avec les gens d'ici. De toute façon, David n'a plus de dents."

J'en déduisis que "David" devait être le squelette qui me dévisageait de ses orbites vides, une tasse de thé entre les phalanges.

Son copain le gros monstre bleu, par contre, avait une dentition assez pointue pour faire pâlir d'envie un vampire. Il devait y en avoir. Des citrouilles, des monstres, des squelettes et même des chat noirs! Pourquoi pas des vampires?

Le Chapelier prit place en bout de table et nous invitât à en faire de même. Je m'installais en face de la chose bleue qui me renvoya un sourire tout plein de bave.

Les quatre habitants de ce monde étrange se mirent à parler de tout et de rien. Je les écoutai, mi-intéressé, mi-effrayé, mais plus du tout fatigué de l'étrangeté de ce rêve -si c'en était réellement un.

Pourquoi pas, après tout? Un monde rempli des pires cauchemars des humains, mais sans être un cauchemar lui-même pour autant. Je commençais à m'imprégner de cet univers, à accepter l'étrange atmosphère qui y règnait.

C'était effrayant, au début, mais à présent... Même le monstre bleu (qui, d'après ce que je comprenais de la discussion, s'appellait Bougue) me paraissait plutôt sympathique, si on oubliai ses énormes mâchoires dégoulinantes de salive.

je tenais toujours la main de Seter. Lorsqu'il avait essayé de la reprendre, une sensation désagréable avait remplacé la chaleur de sa peau sur la mienne. Je réagrippais donc sa main. Il eut un sourire amusé.

Le Chapelier me décrivit le chant des loups durant les nuits d'hiver. David le squelette me parla du ciel qui fondait l'été, lorsqu'il faisait trop chaud. Il fallait toujours avoir un parapluie sur soi, sinon le ciel vous tombait littéralement sur la tête. J'avais du mal à imaginer. Bougues commenta la croissance annuelle des citrouilles.

"Vous ne mangez que ça?

-Ca dépend. Certains préfèrent le sang, les insectes ou les bonbons. On a un magnifique champ de sucres d'orge, pas loin."

Et enfin, Seter me décrivit la Reine d'Halloween.

"C'est une sorcière très puissante, mais elle utilise rarement ses pouvoirs. Elle a la sale manie de couper les têtes des gens qui l'agacent. Surtout ceux qui sont en retard.

-Mais elle a un bon fond", intervint David le squelette.

Un bon fond. Comme tout le monde ici. On mange des personnes, on coupe des têtes, mais on est pas méchants! Youhou!

"Et... Je vais la croiser, elle aussi?"

Seter ne répondit pas. Ce fut Bougue qui ricane de sa grosse voix avant de m'annoncer:

"J'espère pour toi que non. Si c'est le cas, ça voudra dire que Seter a échoué, et vous aurez tout deux la tête coupée."

Génial. Juste au moment où je commençais à m'habituer à cet étrange songe, voilà qu'on parlait de nous tuer... Je me tournais vers Seter qui gardait les yeux baissés au sol.

"Je t'expliquerais, marmonna-t-il. Normalement, si on se dépêche, ça devrait aller...

-Je ne crois pas que j'ai envie de savoir..."

Cette fois, le Chapelier se leva, un air sérieux gravé sur son visage particulier. Comment une citrouille pouvait-elle avoir l'air si expressive?

"Je pense qu'il est temps pour notre invité et son guide de partir", commenta-t-il avec un regard en direction du guide en question qui hocha la tête avant de se lever.

Je le suivis après un dernier regard aux créatures étranges qui m'observaient d'un air impassible. La tête de citrouille leva son chapeau en guise d'adieu.

Nous nous enfoncions au coeur de la forêt sans mot dire. Seter hâtait le pas et je me demandais à quoi il pouvait bien penser.

"On va où?

-Tu veras.

-On a combien de temps?

-Jusqu'à minuit, normalement."

Minuit... Comme dans les contes de fée.

"Pourquoi cette heure-ci?"

Il se retourna vers moi avec un sourire triste.

"Parce qu'après ce ne sera plus Halloween. Le portail sera fermé."

Je ne me doutais pas de ce que cela signifiait.

Je ne sais pas non plus à quel moment précisément j'avais cessé de croire que je rêvais. Peut-être au moment où nous avions quitté l'étrange tablée des trois monstres. Plus probablement lorsque le loup-garou nous attaquât.

Seter ne le remarqua pas tout de suite, trop occupé à diriger la marche. Et moi, avec mes pauvres réflexes d'humain, je ne put que tenter d'esquiver lorsqu'il surgit de nulle part et fonça droit sur moi. Je sentis la chair de mon bras gauche se déchirer au moment où je tombais à terre, emporté par l'élan de la créature.

Celui-ci, en revanche, ne me semblait pas amical le moins du monde. Une bête énorme -beaucoup plus qu'un loup ordinaire- au poil hirsute et aux yeux dénués de pupilles. Une ombre passa au dessus de ma tête pour se retrouver devant la bête. C'était Seter, les oreilles plaquées sur le crâne comme un félin en colère, qui crachait à la figure du loup en montrant les crocs.

J'observai le monstre énorme, puis mon guide beaucoup plus frêle. Il n'y arriverait pas. Pas comme ça. Il n'aurait jamais la force de lui tenir tête. Et pourtant...

Je crois bien que j'eus la plus belle peur de toute ma vie cette nuit-là, bien que j'éprouvais une fascination sans borne pour le spectacle se déroulant devant mes yeux.

Le loup-garou était monstrueux. Les autres créatures de ce monde avaient toutes un certain charme, mais celui-ci... Il se battait avec une brutalité et une violence effrayante. Je cru plusieurs fois que Seter allait y passer.

Mais le félin contrait la puissance physique de son adversaire par une agilité et une souplesse presque... magique. Jamais je n'aurai crû tant de grâce possible. Je n'aurais jamais pû imaginer ça. Preuve que je ne rêvais pas. J'étais bel et bien réveillé, dans un monde étranger au mien et complètement captivé par le combat entre un loup-garou et un homme chat. J'en oubliais presque d'avoir peur.

Seter avait des griffes. Je le réalisais en le voyant blesser la bête à l'épaule.

Pourtant, tout à l'heure, ses mains paraissaient normales... Elles étaient normales.

Il porta un dernier coup à l'oeil de la bête, qui s'enfuit sans demander son reste, et accouru vers moi. Je remarquais que ses yeux si brillants s'étaient étréci en une pupille verticale. Comme les chats.

C'est un chat...

Sur le moment, sans doute à cause de l'adrénaline du combat, j'avais oublié ma blessure au bras qui se rappella à mon bon souvenir d'une manière un peu trop douloureuse à mon goût. Je grimaçai. Seter se pencha vers moi.

"Pardon. Je ne voulais pas..."

Il se mordit la lèvre.

J'allais peut-être me vider de mon sang. La blessure pouvait aussi s'infecter. Et la seule chose à laquelle je pensais, c'était qu'il avait de putains de beaux yeux. Et qu'il s'inquiétait pour moi, aussi.

"C'est bon, le rassurais-je avec un petit sourire. Je ne vais pas mourir pour si peu."

Je n'en savais rien.

Ses oreilles furent agitées d'un sursaut. Il eut un moment de réflexion avant de soupirer.

"Je... je n'ai rien pour te soigner... Désolé. On va retourner chez Yahiko et Draven et voir ce qu'on peut faire. Tu peux marcher?

-Où est-ce que tu voulais m'emmener, tout à l'heure?"

Il eut l'air surpris. Dans mon monde, ce ne serait pas le bon moment pour poser une question pareille. Mais là, j'avais le sentiment que je devais lui demander. Maintenant. Sinon, il serait trop tard.

"Je souhaitais te montrer le champ de citrouille. A chaque fête d'Halloween, on peut y apercevoir toute sorte de choses. Il y a des lucioles, des chauves souris... C'et un endroit magnifique. J'espérais t'aider à croire en l'esprit d'Halloween."

L'esprit d'Halloween... Quelques heures plus tôt, j'aurais trouvé ça ridicule. A présent, j'aurais aimé lui répondre qu'il n'avait pas besoin de m'emmener là-bas pour que j'y crois.

Tout ce que j'avais vu en l'espace d'une soirée... tout ce que je n'avais pas eu le temps de voir, aussi. Même ce qui m'effrayait au début me fascinait à présent. Je voulais retourner dans la maison-potiron, j'aimerais avoir l'occasion de discuter encore avec le Chapelier à tête de citrouille. Je souhaitais entendre le chant des loups dont il m'avait parlé. La Reine d'Halloween aussi, j'aurais voulu la rencontrer.

Mais plus encore... plus que tout, j'aurais aimé connaître d'avantage Seter. J'aurais aimé l'avoir crû dès le début.

J'y croyais. Je croyais en ce monde. Je croyais en Halloween.

Les yeux de félin de Seter se tournèrent soudain vers le ciel. Il les écarquilla.

"Adam, regarde!"

Une traînée bleue passa dans le ciel à toute vitesse. Puis deux. Puis trois. Une pluie d'étoiles filantes.

"C'est beau", soufflais-je.

Le chat se tourna vers moi, l'air ravi.

"On a réussi, Adam!"

Je ne comprenais pas. Il eut un petit rire et se passa la main derrière la nuque en signe de gêne.

"Bien sûr. Je te dois une explication."

Plutôt, oui.

Il prit ma main.

"Si je t'ai amené ici, c'est parce qu'on avait besoin de toi. Il nous fallait un humain qui ne croyait plus en Halloween. Mon but était de te montrer les merveilles de ce monde. Pour te redonner espoir, en quelques sortes. C'est cet espoir qui nous permet de rouvrir le passage l'année d'après. Et si on ne peux pas rouvrir le passage, les esprits néfastes de ton monde ne peuvent pas s'échapper pour arriver jusque chez nous. Tu comprends?"

Je ne saisissais pas tout, mais j'étais heureux.

"Pourquoi moi? Des milliers de gens trouvent cete fête ridicule.

-Tu avais l'air triste, avoua-t-il avec une mine coupable. J'ai pas pu m'empêch..."

Il ne put finir sa phrase. Parce que je l'embrassais.

Je ne pouvais expliquer cette attirance que j'éprouvais envers lui. Tout comme je ne pouvais expliquer les mystères de ce monde atypique. Personne ne le pouvait. C'était comme ça, et puis voilà.

Nous nous séparâmes.

Il allait se pencher vers moi à nouveau lorsque la lumière bleue apparut juste devant nous, comme pour nous narguer.

Il fronça les sourcils, soupira, et mon coeur se fendit.

"C'est le portail, m'expliqua-t-il d'un ton amer. Il est minuit."

Comme il vit que je ne réagissais pas, il insista.

"Tu dois rentrer, Adam. Le portail ne se réouvrira pas avant l'année prochaine."

J'hésitais un instant.

Devais abandonner ma vie entière pour un monde aussi effrayant que captivant et un garçon-chat que je venais de rencontrer? Une voix en moi me suppliait de rester. Je me levai avec regret et me dirigeait vers le passage lumineux sans un seul regard en arrière. Ca ferait trop mal.

Avant que le pays d'Halloween ne se dissipe, j'entendis sa voix.

"Joyeux Halloween, Adam."

Je repris conscience dans la forêt, près de l'arbre au trou immense et avec l'horrible musique de la fête qui agressait mes oreilles. Mon bras avait miraculeusement guérit.

Un an. Ca fait une année jour pour jour, et l'image de ce garçon-chat ne semble pas vouloir quitter mes prunelles.

Joshua, mon ex, a tenté de m'appeller à plusieurs reprises. Je n'ai jamais décroché. Je n'en vois pas l'intérêt, tout simplement. Il ne signifie plus rien pour moi, depuis ce 31 octobre dernier.

J'ai mis un moment avant d'accepter de mettre un mot sur ce sentiment que je ressens encore pour Seter. C'est bel et bien de l'amour, envers et contre tout.

Un coup de foudre. Ici, chez les humains, c'est impossible. Mais au pays d'Halloween...

Je rêve parfois de cette contrée que je n'ai pas eu le temps de connaître.

"Joyeux Halloween, Adam."

Je ne suis même pas surpris. Il me salue avec les mêmes mots que lors de nos adieux. Mais cette fois-ci, je sais ce que je veux. Je ne resterai pas un jour de plus dans cet univers trop terre-à-terre.

Il me fallait ce monde où tout était dangereux et merveilleux. Il me fallait Halloween.

"Tu m'emmènes voir le champ de citrouilles, cette fois-ci?"

Et cette année, le conte de fée ne se terminera pas à minuit.