Derniers mots

10/09

J'écris ces mots alors que mon avenir dans ce monde est encore incertain. Je vais essayer d'inscrire dans ce cahier tout ce qui s'est déroulé depuis que le monde, les hommes, ont changés. Les hommes, mais moi aussi.
Je suis Kendra de Vanille et ça fait onze jours que je suis une mutante. L'histoire que je vais vous raconter est vraie puisque je la vis en ce moment, cachée dans une cave froide et humide pour ne pas être persécutée, ou pire, par les gens que je fuis.
Cela fait exactement un mois que la première mutation a été découverte. Ce fut la première fois que la population de Lyon, mais aussi de la planète, vit un être humain avec des ailes d'oiseau. On parla de manipulations gouvernementales. D'interventions divines. Notre code génétique avait seulement changé.
On se mit à découvrir dans le monde des personnes dotées d'une queue de lion, d'une langue de serpent ou encore de défenses d'éléphant. Mais aussi des chats à tête d'homme et des lézards dotés de bras. Les toutes premières personnes à avoir été remarquées avec un signe externe ou un comportement étrangement animal ont été la proie de chercheurs. Mais ceux qui ne se découvrirent cette « particularité » que plus tard se rendirent compte qu'ils ne pouvaient faire confiance à personne et devaient se cacher. Je suis de ceux-là.

Il y a onze jours je me réveillai au matin pour voir dans mon miroir que j'avais des oreilles pointues et poilues en haut du crâne. Je fus très effrayée. Pour que mes parents ne remarquent rien, j'ai sauté le petit déjeuner et me suis enfermée dans la salle de bain. J'avais beau me regarder dans tous les sens, il n'y avait aucune trace de colle et je dus me rendre à l'évidence. Personne ne m'avait fait une farce. J'avais bel et bien des oreilles de chien.

Je sortis de la salle de bain un chapeau melon sur la tête et allai en ville. Il fallait que je me change les idées et que j'arrive à enlever ce qui m'était apparu pendant la nuit. Mais comment ? Je marchais vite, plongée dans mes pensées, sans faire attention aux personnes qui m'entouraient. Soudain, mes yeux furent attirés par un passant. C'était un jeune homme d'environ vingt cinq ans qui avait une démarche vraiment intrigante : il traînait sa jambe droite, comme si elle eût été trop lourde pour lui. Mais je remarquais aussi qu'elle était plus volumineuse que la gauche. Et surtout, une petite chose pendait de sa veste dans son dos...Quelque chose comme une queue !
Je fis demi-tour pour aller à sa rencontre. J'ouvris la bouche pour l'accoster mais un cri violent m'en empêcha :
« Eh ! Regardez tous! C'est un mutant! »
Le jeune homme, qui était effectivement un mutant, se retourna brusquement et commença à courir. Sans réfléchir, je fis de même pour le suivre. Je le rattrapais quelques rues plus loin et l'attrapai par le bras, le forçant à ralentir. Il essaya de se dégager mais j'enlevai mon chapeau d'un geste vif, de manière à ce qu'il voie les oreilles de chiens qui trônaient sur mon crâne et lui dis d'une voix légèrement tremblotante :
« Je suis comme toi! »
Il fixa successivement mes oreilles puis la distance qui le séparait d'un vieux garage où il pourrait apparemment se cacher. Puis, il me cria :
« Vite! Suis-moi! »

C'est ce que je fis et le plus rapidement que je pus! Nous nous réfugiâmes dans la cachette improvisée, accroupis dans l'ombre d'une voiture, le cœur battant à tout rompre. A cause de la course, mais aussi de la peur qui nous saisissait. Nous attendions, quand enfin le bruit des poursuivants passa, nous indiquant qu'ils étaient partis. Je soufflai un bon coup puis appuyai la tête contre le mur. En réagissant à mon instinct, j'avais mis ma propre vie en danger. Il me demanda :
« Qui es-tu ?
- Je suis Kendra. Et...Et je suis comme toi! »

C'est ainsi que je fis la connaissance d'Alecto. Une partie de lui avait muté en rhinocéros. A cet instant, j'ai pensé que j'avais eu de la chance de ne voir que mes oreilles changées. J'appris qu'il faisait partie d'un groupe de « mutants résistants », de tout âges, de toutes nationalités, qui luttaient pour rendre impossible la vie de ceux qui retenaient les nôtres. Je rejoignis le groupe des « Révoltés».
Nous nous rencontrions dans des lieux insalubres et organisions des opérations visant à faire comprendre au monde que nous étions inoffensif: des tags signés les Révoltés sur des murs, des tracts dans les boîtes aux lettres.

Ce matin là, j'étais chargée de déposer des tracts dans des magasins, sans me faire prendre bien évidemment. J'entrais dans le magasin, fis mine de regarder tel ou tel article, pris deux ou trois pantalons et allai dans une cabine d'essayage. Je sortis rapidement un marqueur, inscrivit notre slogan « nous existons » sur la vitre de la cabine et la quittai en faisant attention de ne pas attirer l'attention. Je reposai mes articles dans les rayons et m'apprêtais à partir quand je fis tomber les tracts. Je me penchai, ramassai vite les prospectus mais, une femme, pour « m'aider » se pencha elle aussi et prit un tract. Curieuse, elle promena son regard dessus...
« C'est une mutante ! »
Je n'attendis plus, je lâchai tout ce que j'avais entre les mains et courus aussi vite que je le pouvais pour fuir. Mes poursuivants aussi. Je tournai à droite dans une ruelle sombre, puis à gauche et me ruai sous le porche d'un immeuble. Je les entendis arriver et je dévalai des escaliers pour aller dans ce qui semble être une cave.

Cela fait une heure que j'y suis et que j'écris ce qui s'est passé. Je ne sors pas car je sais mes poursuivants dans les environs. Et je couche ces mots sur le papier d'un vieux journal pour que, peut être, les miens sachent ce qui s'est passé. J'entends des bruits. Ils sont dans les escaliers. Ils vont me trouver et je...