Tome V- Un jour comme les autres

J'étais arrivée au point de rendez-vous. La place Bellecour était assez vide en ce jeudi matin. Il n'est que 10h00. Je regarde autour de moi. Anton devrait bientôt arriver…A peine y ai-je pensé que celui que j'appele affectueusement Simba se détacha de la foule pour venir à ma rencontre. Anton est grand, et ses cheveux roux ressemblent davantage à une crinière qu'à une chevelure. Il cache ses yeux derrière des lunettes noires, hiver comme été, pour que personne ne remarque cet éclat sauvage qui les illuminaient par instant. Un vieux et long manteau gris traine tout le temps sur ses épaules minces, comme s'il voulait cacher quelques chose. Ce qui était effectivement le cas. Cela fait si longtemps que je le côtois, que je ne remarque même plus la queue de lion repliée sous son manteau.

Arrivé près de moi, il me sourit brièvement en esquissant un léger salut de la main. Je lui fais une petite révérence, comme à notre habitude. Et comme d'habitude, le peu de personnes autour de nous nous regarda d'un œil torve. Un jour comme les autres en somme.

-Léon m'a dit ce matin que je devais te rejoindre.

-Qu'est-ce qu'on doit faire aujourd'hui? Lui demandais-je en me rapprochant.

-Bon, la mission c'est de chercher une des nôtres. Elle s'enfuie toujours quand on est dans les parages.

-Encore une p'tite ado fan de vampires et autre Edward, comme celle de la semaine dernière?

-Oh non, j'ai bien mieux! On recherche Apolline Petit, dame d'un âge respectable du 5° arrondissement. D'après Léon, elle a muté en phœnix.

Je le regardais bouche bée. Il avait bien dit phœnix?

-En…quoi? C'est possible ça? C'est incroyable! Et dire que nous sommes sur le coup…Ca veut dire que Léon me fait confiance?

-Disons que le chef veut voir si on fait une bonne équipe, acquiesça Simba.

-C'est magnifique! Fis-je, emportée par ma joie.

- Ouai, c'est surtout compliqué on va dire. Physiquement, rien ne la différencie des non-mutants. La seule chose que l'on sait à son sujet, c'est son nom, son adresse, et le fait qu'elle ne meure pas.

-Qu'elle redevienne enfant plutôt…

-Oui enfin bref, comme tu veux. On part ce soir vers 19h00... Elle doit normalement aller voir de la famille qui habite de l'autre côté de Lyon on essaiera de la coincer à ce moment là.

-Ok! Ca veut dire que j'ai champ libre jusque la? Demandais-je pleine d'espoir.

Anton grimaça. Je m'étais réjouie trop vite il faut croire. Simba leva la tête et ses yeux rencontrèrent les miens derrière le noir de ses lunettes. Et ce que je croyais y voir ne me plaisais guère.

-Quoi? Qu'Est-ce qui se passe?

-C'est Alecto…le chef voudrait qu'on lui change un peu les idées.

-Oh non! Pas encore! Tu ne te souviens peut être pas comment ça s'es terminé la dernière moi, mais moi si!

-Mais il est si…

-Triste, je sais. Mais j'ai encore mal à la jambe du coup qu'il m'a donné!

-Allez, viens! Il sera plus calme cette fois-ci.

Je le regardais, sceptique, et Louis XIV du haut de son cheval de pierre semblait être du même avis que moi. A contrecœur je murmurais cependant:

-Bon je viens avec toi. Mais promets moi une chose en retour.

-Tout ce que tu veux! Me répondit Anton avec un sourire.

-Que tu ne te fasse pas prendre un de ces jours.

Anton détourna ses yeux des miens si clairs. Il savait que je l'appréciais beaucoup.

-Simba, je suis sérieuse. Tout est si étrange et dangereux ces temps-ci. Regarde ce qui est arrivé à Kendra. Je ne veux pas terminer comme Alecto. Les gens… »normaux », ceux qui n'ont pas mutés, sont au bord de la crise. Ils guettent le moindre d'entre nous, et ils sont au bout! Ils menacent d'exploser. Et là, on sera dans la merde. Ils se montreront sous un jour nouveau, et seront pire que ce qu'on vit aujourd'hui. Je le sais, j'en suis sûre. Regarde ce qu'ils ont fait à tous ceux qui ont été pris, et imagine ça en cinq, voir six fois plus pire. Je préfère savoir le plus grand nombre des nôtres avec nous à ce moment là…Et toi en sécurité.

-Tes petites écailles de poisson ont peur de ce qui peut m'arriver?

Une lueur d'amusement étincelait derrière les lunettes. Oui, mes écailles se relevaient quand j'avais peur, un peu à la manière des poils. Je n'avais pas envie de rire, même si je savais qu'il avait dit ça pour détendre l'atmosphère de ce mois de décembre, mais surtout pour me rassurer. Je pris mon courage à deux mains, et joua la carte de la sincérité:

-Oui, c'est ça.

Et comme à chaque fois, il ne sembla prendre compte de la déclaration masquée de mes sentiments à son égard.

-Rendez-vous chez Alecto dans trois heures?

Je soupirai.

-Ok. Comme tu voudras.

Je fis demi-tour pour rentrer chez moi, quand il m'interpella brusquement:

-On va pas se quitter comme ça quand même! Ca te dis de rentrer avec moi?

Un grand sourire illumina mon visage.

-Oui. Oui je veux bien!

-Bon, on passe chez moi, le temps que je range deux trois bricoles, je te fais à manger et on passe chez Alecto.

Je l'ai alors suivi de bon cœur, laissant derrière moi la place Bellecour, et les rare badauds qui s'y promenaient. Nous sommes arrivés au pied de son immeuble de la Croix-Rousse une quarantaine de minutes plus tard. J'y étais déjà allé, mais comme à chaque fois, la vue imprenable sur Lyon me laissait pantoise. A notre gauche, le Vieux Lyon, et ses mansardes en bois et vieilles pierres. En face de nous, la basilique de Fourvière, étincelante même en cette grise matinée, la Vierge dorée brillant de milles feux sous le timide soleil.

Je le suivais dans les escaliers, et il était presque en train d'ouvrir la porte que sa voisine sortit la tête de la sienne.

-Anton! Je me disais bien que j'avais entendu ta voix dans le couloir! Fit « l'adorable » petite vieille.

-Bonjour Inès, comment allez-vous aujourd'hui? Vos rhumatismes, ca va mieux?

-On fait avec, on fait avec…Je voulais juste te donner cette lettre, le facteur l'avait laissée dans le hall, alors j'ai pensé à te l'apporter.

Elle lui remit la lettre en question, et je restais en arrière préférant éviter de parler. Inès ne m'aimait pas, allez savoir pourquoi, je lui avais à peine dit une dizaine de mots depuis que je la connaissais. Elle sait que Anton et moi sommes des mutants, mais elle ne le dira jamais à personne, elle aime trop Anton pour ça. Si il n'y avait pas un plat chaque dimanche provenant de chez elle sur la table du jeune homme, ce n'était pas normal. Elle le chouchoute tout le temps car elle le considère un peu comme son fils, un fils qu'elle n'a jamais eu. Mais elle ne m'aime pas depuis la fois où Anton m'avait ramené en sang chez lui, après m'avoir trouvé dans une ruelle; la première fois en fait. Sombre histoire d'agression par des non-mutants, dont je préfère ne pas me souvenir.

J'attendis rapidement la fin de la conversation, et pénétra dans l'appartement d'Anton à la suite du jeune homme, un mélange de planque pour hippies et de fan de métal, en bref le mélange détonant qu'était mon ami. Il me lança, tout en mettant de l'eau à bouillir dans une casserole:

-Elle ne t'apprécie toujours pas à ce que je vois.

-Et bien moi non plus! Elle doit savoir pourtant que je ne suis pas méchante! C'est toi qui a muté en lion; moi c'est juste une carpe, une carpe! Même pas un piranha! Elle a peur de quoi, une attaque trempette?

-On sait jamais, c'est dangereux tu sais une carpe.

Il se retourne, et j'aperçus le sourire qui restait dans ses yeux bleus, maintenant qu'il avait enlevé ses lunettes. Je détourne rapidement le regard, et me concentre sur les cd de Metallica. Aujourd'hui serait une journée normale, rien de perturbant, de dérangeant, une journée normale avec un ami. Aucun meurtre de mutants, aucune manifestations débiles, pas de déclarations à son meilleur ami, aucune peurs, rien. Aujourd'hui sera une journée où Alecto retrouvera son sourire, où Apolline Petit ne fuira pas encore une fois, où Léon, le chef des Révoltés, notre chef, me fera enfin confiance.

Les quelques heures en compagnie de Simba passèrent vite, et nous nous rendîmes chez Alecto en métro. La rue où il habitait était toujours aussi flippante, grise, longue mais étroite. Arrivé en bas de l'escalier, Simba m'arrêta soudain d'un geste de la main. Il huma l'air pendant longtemps, et mis un doigt sur ses lèvres, m'intimant au silence. Une peur sournoise commençait à serrer mon cœur. Il me fit signe de monter aussi silencieusement que possible, et me montra la porte de secours. Je compris rapidement, mon cœur loupant un battement, qu'il voulait que je fuie si jamais les choses tournaient mal. J'acquiesçais d'un hochement saccadé, et le suivit dans le dédales de couloirs. Je ne sentais que les doigts tremblants d'Anton, coinçant les miens dans une étreinte incertaine, la sueur froide de mon front, les battements flous de mon cœur dans ma poitrine, mais assourdissant au niveau de mes oreilles. Nous nous arrêtâmes devant la porte, légèrement entre-ouverte. Une trace de main ensanglanté en marquait l'encadrement. Je sentais ma tête me tourner légèrement à la vue du sang, celui d'Alecto j'en étais sûre. Anton leva la main, mima un 3...2...1...

Nous nous précipitâmes à l'intérieur de l'appartement, prêt à bondir pour défendre notre ami, à mourir pour lui s'il le fallait. Mais il était vide. Entièrement vide.

-Reste dans ce coin jusqu'à ce que je revienne, me murmura Anton en me donnant un cutter, je vais vérifier qu'il n'y a personne dans l'appartement. Si jamais…enfin si jamais…utilise le cutter. D'accord?

Bref hochement saccadé de la tête pour signifier que j'ai compris, je ne peux guère me permettre autre chose, j'ai comme l'impression d'étouffer, et c'est avec appréhension que je le regarde s'éloigner de moi pour fouiller toutes les pièces. Je jette des coups d'œil autour de moi et remarque un petit éléphant bleu en peluche, un paquet de couches dans un coin, la bouteille de whiskey rangée, le cendrier propre rangé sur son étagère, des pochettes de transfusions… Tous ces détails sont étranges. Alecto n'avait pas d'enfants à ma connaissance, et la mort de Kendra quelques mois auparavant l'avait condamné à noyer ses problèmes dans l'alcool et à les faire disparaitre sous un nuage de fumée de cigarettes. Voir de piqures de morphine, subtilisée à la clinique où il travaillait. Que lui était-il arrivé? Que s'était-il passé dans ce lieu?

-Oh mon Dieu…Viens voir par ici! s'écria Anton dans une des pièces du fond.

Je me précipitais en direction de la voix, pour découvrir mon ami à genoux au centre de la chambre du disparu. A sa main pendaient des feuilles froissées où je lu brièvement une histoire de bébé mutant; les meubles avaient été déplacés violement, un miroir était cassé. Un véritable tohu-bohu régnait dans la pièce. Je m'agenouillait aux côtés d'Anton, et fut stupéfaite de trouver des larmes sur ses joues.

-Simba, Simba, qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qui se passe? Il faut juste le contacter au plus tôt, il a du sûrement fuir à quelque part, viens partons vite d'ici. Simba…Simba?

-Il n'est pas parti, ils l'ont eu…Regarde ça!

Je tournai la tête pour observer ce qu'il me montrait du doigt. Sur un des murs, était écrit à l'encre bleue: « TRAITRE A VOTRE RACE. LES LIBERATEURS »

Les Libérateurs. Un bruit étrange bourdonnait à mes oreilles, et mes jambes se trouvent comme attirées par le sol. A mes côtés, Anton laisse couler ses larmes dans des sanglots désespérés. J'entoure son corps de mes bras. Les Libérateurs. Ces extrémistes qui prônaient la supériorité mutante et œuvrent dans la violence la plus inouïe, affirmant avec plaisirs leur part animale. Les « traitre » subissent un sort horrible, presque celui des non-mutants, et les plus jeunes d'entre nous qui les suivent restent piégés dans leur spirale destructrice. Il fallait qu'on parte d'ici immédiatement, qu'on avertisse Léon, qu'on sauve notre peau. Je lui prend la main violemment, et le tire derrière moi en courant alors qu'il trébuche. Je ne sais pas comment nous arrivons chez lui. Dans le métro, dans la rue, tout le monde me parait suspect, tout le monde nous dévisage. La pluie nous avait accompagné tout le long de notre trajet, et mon compagnon tremblait, un mélange de froid, de peur et de détresse sur son visage. Il resta prostré sur le canapé tandis que je m'y écroulais. Nous pleurons le sort incertain de notre ami.

J'espére pour Alecto qu'il se soit enfui, plutôt que d'être pris. Qu'il soit caché chez l'un des nôtres, ou bien dans un de ces bars glauques dont il avait le secret. Tout était préférable aux cages des Libérateurs. J'en vins même à souhaiter pour lui qu'il soit mort.

Aujourd'hui aurait du être une journée normale, calme, ensoleillée. Où rien de perturbant, rien de dérangeant n'aurait du se passer. Aujourd'hui aurait du être une journée différente, magnifique. Mais aujourd'hui est une journée comme les autres.