Après une plutôt longue absence de fictionpress (honte à moi) et à cause d'un foutu syndrôme de la page blanche, je reviens avec les deux premiers chapitres de cette nouvelle (plus qu'un one-shot vu la longueur) qui sort totalement de ce que j'écris d'habitude et qui est pas forcément très jojo. Du style pas jojo du tout. Enfin bref, si vous avez tenu jusqu'ici, je vous souhaite une bonne lecture, en espérant que ça vous plaise.

Et à très vite pour la suite.

xoxo

Partie I

Avril 2385,

J'ai jamais crût en Dieu.

Quand j'étais gamin déjà, ma mère me tannait avec ça. Mais j'y ai jamais crût. J'ai fait semblant, tant que j'ai pût. Puis un jour, j'ai arrêté. Arrêté comme on arrête la clope. Arrêté comme on arrête une mauvaise habitude. Je me suis juste dit que c'était suffisant, que j'avais déjà assez donné. Sans rien recevoir en retour.

Il pleuvait pas ce jour-là, il faisait beau et le soleil chauffait mes bras à travers mon manteau. Je venais de rentrer quand c'est arrivé. La voisine était assise et pleurait, la tête entre les genoux. Ça faisait une semaine que mes parents étaient morts dans les bombardements.

Quand je suis arrivé, elle a juste levé les yeux. Et elle m'a souri. Alors j'ai compris. Ils allaient venir me chercher.

J'ai pas chialé, j'ai pas essayé de m'enfuir. C'était normal qu'ils m'emmènent. Ils sauvaient d'abord les femmes, les enfants, puis des garçons de mon âge qui allaient manquer à leur parents, où qui avaient de l'argent. Pas des gamins comme moi, qui allaient manquer à personne et qui avaient plus d'avenir. Si on était seul, on partait à la guerre.

Y avait un soldat que tout le monde appelait Le Breton parce qu'il avait les cheveux très blonds et les yeux très bleus, qui avait installé une caisse dans notre tranchée. Personne avait compris. Puis un jour, le Lieutenant Garner était allé le voir et lui avait demandé ce qu'elle foutait là cette caisse. Le Breton avait répondu que c'était au cas où Dieu aurait voulu s'installer, il lui avait laissé une place. Depuis on y avait posé un sac de sable pour que ce soit plus agréable et une toile de tente au-dessus pour éviter la pluie. Moi ça m'avait fait rire. Parce que je savais. Je savais qu'il viendrait pas, même pour tout l'or du monde.

- Tiens le Môme…

Le Môme, c'est comme ça que m'appelle les gars de ma division. Parce que j'ai que dix-huit ans et que j'ai toujours l'air d'apprendre un truc. Au début, ils me charriaient, me cacher les paquets de clopes et m'interdisaient de boire de l'alcool. Aujourd'hui Fred me tend un verre de scotch en essayant de sourire.

C'était la bouteille qu'ils avaient acheté à Hubei avant d'arriver ici. Elle leur avait coûté un bras, c'était censé être pour notre victoire… Notre victoire.

J'ai un rire jaune et attrape le verre que me tend Fred en lui rendant son maigre sourire. Y avait pas de victoire, pas de vainqueurs, pas de vaincus. On s'étaient tous entretués, maintenant il restait plus qu'à nous achever. Nous, les neuf bras cassés perdus dans le no man's land, assis sur des caisses en bois à attendre la fin.

D'un côté c'était mieux… Même si on s'en sortait, ceux qui restaient n'avait plus rien d'humains. Ils violaient les femmes et les enfants, tuaient les hommes. Tout se troquait, s'échangeait. Même la vie. Moi je pourrais pas, enfin, je pourrais pas vivre comme ça.

- Tu penses à quoi, le môme ?

Enfin c'était ce que je pensais jusqu'à aujourd'hui. Parce que j'avais pas envie de mourir, pas envie de crever ici. J'avais envie de partir, d'essayer, de me battre pour vivre. Et de prier…

Je lève les yeux au ciel et soupire. Y a tellement de cendre dans l'air…

- On va vraiment laisser tomber, alors ?

C'était qu'un murmure. J'avais pas osé lever la voix, ils avaient tous l'air tellement abattus. Et puis je savais, qu'ils m'entendraient. Que c'était pas la peine de crier.

Le Lieutenant Garner posa une main sur mon épaule et la secoua d'un geste paternaliste. Ça devait lui foutre le bourdon de me voir tous les jours. Ça devait lui rappeler son gosse qu'il reverrait plus.

- On peut plus rien faire… On peut plus rien faire… Même si on voulait partir, on aurait jamais le temps… Avec la supernova… On aurait jamais le temps.

Je me dégage de son emprise et me lève d'un geste sec. Je déteste sa façon de parler, comme si on était déjà mort, comme si on était plus en vie. J'ai pas envie de crever ici, de boire un verre de scotch en attendant, je veux pas de cette vie-là, pas de cette mort-là.

- Mais c'est n'importe quoi ! Et si on trouvait un endroit où s'abriter, où se mettre à l'abri !

Garner leva un regard fatigué vers moi et s'enfonça un peu plus dans son siège de fortune. Alors c'était ça, sa réponse ? Un regard morne et une bouche plissée… Je jetai un regard aux autres mais ils avaient tous le même air. Déjà morts…

Je secoue la tête et attrape le fusil que j'avais posé avant de m'asseoir.

- Je vais pas mourir ici, moi… Je vais pas mourir ici. J'vous l'jure.

Je grimpe la tranchée et je sens la terre mouillée qui s'enfonce sous mes ongles, mais j'en ai rien à faire. Parce que je vais pas mourir ici. Pas ici…

J'entends la voix de Garner qui essaye de me retenir mollement mais je l'écoute pas. Je vais pas mourir ici. Surtout pas comme ça.

Si Dieu n'a pas envie de me laisser ma chance, j'irai la chercher moi-même.

J'enjambe les molles de terre et les cadavres pourris et gris qui jonchent le sol. Tout à une odeur de cendre, de brûlure, pourtant je continue de marcher, d'écraser ce que je ne peux pas voir, de trébucher. J'entends déjà les avions qui survolent les périmètres et j'ai envie de chialer. Parce que je sais pas où aller, que je sais pas quoi faire.

Je demande rien, pas d'argent, pas d'amour, pas de miracle. Je voudrais juste vivre, juste avoir le droit de pas mourir ici. J'sais bien que je suis en train de chialer, les joues pleines de cendres et les doigts remplis de sang séché et de terre humide. Mais j'en ai rien à faire, tout ce que je veux, c'est vivre moi aussi. Comme les autres qui sont partis en Europe et qui attendent. Je veux juste vivre et plus jamais me plaindre du soleil, plus jamais me plaindre de la pluie. Juste vivre…

J'entends les sirènes qui sifflent dans mes oreilles et je tombe à genoux, les mains croisées et pour la première fois de ma vie, je prie.

Je prie en pleurant, les mains tremblantes. Parce que je peux rien faire d'autre, parce qu'ils ont raison, c'est déjà fini. On est tous déjà mort.

L'avion frôle les arbres et je ferme les yeux, et au même moment où j'entends la supernova sifflait, je sens qu'on me tire la cheville, qu'on referme une trappe sur moi et que dehors le monde explose.

xxx

J'ouvre les yeux, mais ne voit rien. Juste la sensation de la main toujours accrochée à ma cheville. J'sais pas si j'ai peur ou si j'suis heureux. Dans les tranchées on parlait souvent des trafics d'êtres humains, les filles qu'on vendait à de gros poissons de la ville, les enfants dans les caves, et les hommes pas assez séduisants qu'on enfermait dans des garde-manger. On en avait jamais vu mais y avait des échos. Un gars, Jim, de la division voisine, avait raconté qu'il avait vu une femme se faire emporter par des gars en gris. Il l'avait mesuré à l'entrée de leur camion, la taille, les seins, les dents. Ils avaient tout regardé, puis après ils l'avaient embarqués en hochant la tête. La fille était belle, Jim avait dit qu'elle avait de la chance. Moi j'avais pas sût. Pas sût quoi dire, pas sût quoi penser. Elle allait se faire violer pour le reste de sa vie dans des maisons sordides par des gars gras et dégueulasses qui puaient le fric et l'horreur des gens qui savent profiter du malheur des autres. Moi je m'étais dit qu'elle aurait peut-être mieux fait de se faire manger.

J'entends le bruit dehors de la supernova et la respiration à côté de moi qui se coupe et reprend comme si le type était littéralement en train de s'étouffer. J'essaye de tendre la main pour repousser ses doigts de ma cheville mais je sens d'un coup sa paume brûlante sur mon poignet et la façon désespérée qu'il a de s'accrocher à ma peau. J'ai essayé de capter son regard dans le noir mais rien, pourtant je les sentais, ses yeux qui s'étaient habitués à l'obscurité à force de rester là, en train de m'analyser comme des rayons lasers. Le temps a passé, dix minutes, peut être une heure et les bruits d'explosion se sont arrêtés. J'essayai de pas imaginer le corps de mes anciens amis éparpillés dans la cendre et m'imprégnai de la présence de l'autre. Toujours muet, toujours essoufflé.

Au bout d'un moment j'entendis un craquement d'allumette et vît des doigts crasseux saisir une bougie maladroitement. La flamme illumina tout le bunker et lorsque je croisai les yeux violets qui me fixaient en souriant, je manquai de vomir. C'était Mathis. Mathis Garett. Le gars de mon lycée, avec qui toutes les filles rêvaient de sortir, le capitaine de l'équipe de soccer. Mathis Garett qui m'avait sauvé la vie, moi, le péquenot du club de physique.

J'aimais pas ce gars. Et pourtant j'avais le cœur au bord des lèvres, de voir un gars de mon âge, que je connaissais. Un gars qui appartenait à mon autre vie. Un gars du passé. Un autre moi, perdu dans le no man's land. J'ouvrai la bouche comme un poisson, happant l'air étouffant de la cabine, les mains crispées sur mon pantalon kaki. Je savais pas quoi dire. Parce que c'était fini. Parce que j'étais vivant. En vie.

En vie…

- Ari…

- Tu m'as sauvé la vie.

Il ne répondit pas et continua de me regarder. J'voyais bien qu'il en croyait pas ses yeux non plus et qu'il était à deux doigts de craquer. En temps normal, j'aurai rigolé mais là j'avais qu'une envie. Le voir en larmes, hurler et s'enfouir dans mes bras. Se faire mal à pleurer, à s'écorcher les doigts sur mes épaules pour me prouver qu'il y avait encore quelque chose d'humain ici. Quelque chose que même cette guerre n'aurait pas pût nous enlever.

Mais Mathis ne pleura pas et me regarda fixement, les mains tremblantes sur ses genoux, la respiration sifflante.

- J'ai cru que t'étais des Gris…

Mathis acquiesça simplement et passa une main dans ses cheveux blonds devenu gris de poussière.

- J'ai juste entrouvert la trappe pour regarder ce qu'il se passait et je t'ai vu… Alors j'ai pas hésité. J'ai pas hésité, tu comprends…

- Merci Mathis… Merci.

Il leva ses yeux vers moi et sourit. Il avait les joues sales et creuses et les cheveux emmêlés, mais il y avait toujours ce truc, dans sa façon d'être qui fascinait. Et au fond de moi, je savais que Mathis était pas de ceux qui se retrouveraient dans un garde-manger. Je le vis incliner la tête et poser une main gantée de mitaine sur la mienne.

- Je… Tu veux manger quelque chose ?

Il me désigna des boîtes de soupes en conserve à ses pieds et je hochai la tête en soupirant. Le seul truc que j'avais dans le ventre c'était la gorgée de whisky de Fred que j'avais fini par jeter par terre. Il m'en ouvrit une avec un canif et me regarda manger en silence, ses jambes contre lui.

La soupe était froide et amère, et les morceaux de légumes avaient un goût de papier mâché, pourtant c'était la meilleure chose que je mangeais depuis des mois. Une fois fini, je me tassai contre la cloison et observait Mathis du coin de l'œil, occupé à gratter une étiquette sur une bouteille en plastique.

- Je savais pas que tu me connaissais…

Mathis me regarda en haussant les sourcils et arrêta de gratter son étiquette. Il avait plein de papier autocollant sur les ongles.

- On était ensemble… Pendant les tp de bio…

Il avait chuchoté en fronçant les sourcils, le regard au loin, comme si ça lui semblait évident et vague à la fois. J'hochai simplement la tête et fixai mon regard sur le même point que lui.

- Si j'avais pensé qu'un jour on se retrouverait là.

Nouveau haussement de sourcil.

- Enfin, j'veux dire, j'ai jamais pût t'encadrer.

Mathis me regarda un long moment avant d'éclater de rire en me tapant l'épaule. Il secoua la tête, emmêlant encore plus ses cheveux blonds sur son front et déplia ses longues jambes en souriant.

- Moi je t'aimais bien…

Il finit par hausser les épaules et par se plier contre moi, sa joue contre mon bras. Il n'y avait plus de bruit dehors mais on savait qu'il fallait attendre que les Chiens passent et qu'on prévienne les Gris qu'il n'y avait plus rien à prendre ici.

Je lui jetai un coup d'œil rapide et remarquai qu'il avait fermé les yeux, ses poings resserrés sur ma veste, complètement abandonné dans le sommeil. J'aurai pût le tuer pour avoir plus de vivres, plus d'espace aussi et vendre sa carcasse aux plus offrants. C'était commun, c'était la routine ici, de retourner sa veste et de poignarder ses amis. Il n'y avait pas de sentiments, pas de confiance.

Pourtant Mathis était là, les poings serrés contre moi, en train de dormir, ses boucles blondes sur son front crasseux. Mathis et son regard brillant.

Mathis. Je touchai ses joues râpeuses du bout des doigts et ramenait mes genoux contre moi. C'était la première fois que je voyais un être humain depuis longtemps.

xxx

Mathis me sourit et passe une main dans ses cheveux emmêlés. J'le regarde en chien de faïence, les sourcils froncés. J'en reviens pas de m'être endormi, moi qui osait même pas fermer un œil lorsque le Lieutenant Garner restait éveillé. J'avais confiance en personne. Au tout début, quand on était pas encore fourré dans ce coin paumé, j'étais dans une autre division avec Garner et Fred. Not' Capitaine, un gars bien qui avait reçu tout un tas de médaille pour tout un tas de choses chouettes nous avait réveillé un matin. Jm'en souviens bien parce qu'il avait la bouche tremblante et arrêtait pas de me pincer la peau du bras. Garner et Fred se sont regardés et j'ai compris. Il était devenu dingue, comme tous les autres.

Le deuxième matin, on était entouré par les Gris. Le type nous avait tous vendu pour un plat de riz, un verre de bordeaux et un oreiller. Y a que nous trois qui nous nous en sommes sortis. Parce que Fred était Italien, et qu'y avait un Romain dans la bande. Ils avaient parlé, pleuré puis rigolé. Puis finalement le Gris lui avait fait un signe de la tête en même temps qu'il nous donnait une tape dans le dos pour nous dire de dégager. On s'était pas fait prier. Quelques temps après on avait entendu dire que ce gars était mort. C'était pas commun les règlements de compte entre Gris, alors ça avait vite fait le tour des divisions américaines. Fred avait passé la nuit sur une caisse, son flingue sur l'épaule, un verre de sangria dans la main.

J'secoue la tête et passe une main sur mes yeux. L'image de Fred et du Lieutenant Garner me brûle la rétine.

Mathis me jette un regard perplexe et j'essaye d'esquisser un sourire. Un truc que j'ai plus fait depuis perpette. Le résultat à l'air plutôt minable pourtant je vois la mine de Mathis s'éclairait et ses sourcils se détendre instantanément.

- Il va falloir y aller.

- Ouais…

On s'regarde en chien de faïence, ne sachant ni quoi dire ni quoi faire. Finalement Mathis se lève sur ses talons et allume un petit chauffe-eau portable dans un coin du bunker. Je l'observe faire en pensant distraitement qu'il aurait pût l'utiliser pour la soupe la veille. Il mélange un peu d'eau et de café soluble dans une casserole et me jette des regards à la dérobée, tracassé par la même chose que moi. Pourtant on sait tous les deux qu'on peut pas rester ici.

- Tu veux… du café ?

J'acquiesce simplement et posa ma tête contre le mur, les yeux fixés sur la trappe blindée.

- Comment tu t'es retrouvé ici Mathis ?

Il sursaute et me tend une tasse en plastique en se mordant les lèvres.

- T'as pas envie d'en parler ?

Le café est dégueulasse et le regard que me jette Mathis me fout le moral dans les chaussettes.

- C'est pas ça… C'est que…

Il fronce les sourcils et fixe sa tasse sans la porter à ses lèvres, l'air de réfléchir aux mots qu'il va dire. Finalement il lève les yeux vers le plafond et se tasse dans son coin.

- Y a un gars qui a explosé.

J'hausse les sourcils et pose ma tasse entre mes paumes pour les réchauffer.

- J'étais à côté quand ça s'est passé. Y avait son sang sur mes joues… Dans ma bouche… Y en avait de partout. J'ai rien pût faire, tu comprends… Il a explosé, comme ça… Et quand je me suis retourné. J'ai vu. Tout le monde était mort… Tout le monde… Alors j'ai couru et j'ai trébuché sur l'entrée du bunker. Et j'ai pas réfléchi… Je voulais juste pas mourir. Juste pas mourir…

Il continue de fixer son pan de mur et j'ose pas le sortir de sa léthargie. J'aurai aimé tendre la main pour lui attraper le poignet mais je savais plus faire ce genre de choses. Et plus je le regardai plus j'arrêtai de le comprendre. Comment Mathis pouvait être encore en vie ? Et pas mort comme moi, mort dans son corps qui marche. Finalement je le vois secouer ses boucles blondes et renifler en buvant une gorgée de café. Il tire la grimace puis me jette un regard.

- Enfin… Désolé… C'est un peu dramatique raconté comme ça. Dans le fond j'ai eu de la chance.

Il pose la tête sur mon épaule et sa tasse sur un meuble en carton.

- Ce café il est vraiment dégueulasse…

J'hoche simplement la tête et regarde sa joue aplatie contre mon bras. Y avait rien d'autre à ajouter.