Partie II

J'observai les jambes de Mathis qui s'agitaient encore à l'intérieur du bunker. Je l'avais pas vu debout et j'avais complètement zappé qu'il avait un putain de problème d'hyperactivité. Il pouvait pas s'empêcher de bouger un truc même quand il devait rester immobile. En chimie, un jour, il avait bousillé le labo comme ça. Il s'était pris quatre heures de colle et le prof avait commencé à l'appeler Hiroshima.

- Tu vois quoi ?

- Grm…

- Quoi ? J'entends rien !

Il repasse la tête par la trappe et se plie pour me regarder.

- Pas grand-chose, y a beaucoup de poussière, de cendre. C'est tout gris.

Je pousse un long soupir et donne un coup de coude dans une caisse d'haricots. C'est pas ça qui va faire avancer notre affaire. Marcher au hasard dans un merdier pareil c'est la meilleure façon de tomber nez à nez avec les Chiens, ou pire. Mathis, lui, hausse simplement les épaules et remonte son écharpe sur son nez. Il marmonne un truc, me fait un clin d'œil et se hisse entièrement en dehors du bunker.

Je le regarde disparaître en me bouffant les lèvres, la main prête à refermer la trappe mais rien ne vient. Seulement les bribes de phrases Mathis complètement incompréhensibles à travers les parois et son écharpe. Finalement je le vois passer son bras et sa tête pour m'aider à sortir en même temps qu'il tire sur son écharpe pour me parler.

- Viens ! Y a rien… Faut y aller maintenant.

J'hoche la tête et lui passe les deux sacs de vivre qu'on a rempli et les deux fusils qu'on avait avec nous en arrivant ici. Mathis attrape tout dans un cliquetis morose et revient m'observer.

- Passe-moi ta main.

Je le regarde fixement et repousse sa main du bras. Il hausse simplement les épaules en m'adressant un regard triste et disparaît à l'extérieur.

Arrivé dehors, ce qui m'saisit le plus c'est l'odeur de l'air. Quelque chose d'irrespirable et d'étouffant. Comme Mathis je remonte immédiatement col et écharpe sur mon nez. J'plisse les yeux pour essayer de voir quelque chose mais rien ne vient. La supernova a retourné la terre et l'air est chargé de cendre. J'essaye de jeter un regard dans la direction où j'ai laissé ma division, mais rien. Que du gris.

- Ari ?

- Quoi ?

Mathis resserre sa veste contre lui et attrape le dernier fusil par terre pour me le tendre. S'il est blessé de la manière dont je lui parle il n'en montre rien et continue de me couver de son regard brillant.

- Il faut y aller, maintenant. Vraiment.

J'acquiesce en grognant et le suit dans le brouillard. On avance à tâtons et je me demande comment il fait pour se retrouver dans ce foutoir. Pourtant il a l'air de savoir où il va et je le suis sans broncher. En silence. Mathis a bien essayé de me parler quelque fois, mais j'ai juste poussé de vagues grognements. Il a fini par comprendre et par continuer de babiller seul à propos de notre vie à San Francisco.

Je repense au soleil de là-bas et grimace. A l'époque j'aimais pas ça. Maintenant je donnerai tout pour un bout de ciel bleu.

- Ari ?

- Hm ?

Mathis me regarde à travers la cendre. De là où j'suis je peux voir que ses improbables yeux améthystes qui me fixent en souriant et l'écharpe noire qui recouvre la moitié de son visage. Sa voix est comme étouffée à travers le tissu et j'dois faire un véritable effort pour le comprendre.

- Grmpl…

- Quoi ?

- Tu as eu des nouvelles de Rose ?

Je le fixe en fronçant des sourcils et enfonce mes mains dans mes poches sans répondre avant de reprendre la marche. Mathis n'insiste pas et se décide enfin à se la fermer. P'têtre bien qu'il a compris cette fois…

Rose c'était ma copine au lycée. Je la connaissais depuis qu'on était môme et je me souviens pas avoir été une seule fois pas amoureux d'elle. Je m'étais toujours dit qu'on finirait notre vie ensemble, comme on l'avait commencé, parce qu'on avait jamais vécu l'un sans l'autre. On avait jamais vécu sans s'aimer tous les deux. Quand mes parents sont morts et que j'ai appris que j'allai devoir partir à la guerre, Rose est partie avec les autres. Dans un avion qui l'emmenait directement en Europe. On s'était promis de s'écrire des lettres mais ça s'est jamais fait. On bougeait tout le temps et on avait pas le droit de donner des nouvelles aux autres, de peur que les Chiens nous repèrent.

- Elle est morte ?

Je me retourne et fusille Mathis du regard. Pourtant quand je croise ses yeux rien ne me vient d'autre que le soulagement. J'sais que Rose est pas morte, qu'elle doit vivre tranquillement à Paris ou à Madrid, siroter des cocktails avec ses copines, visiter les musées, faire de nouvelles rencontres. Le regard de Mathis est fuyant et j'comprends à sa façon de m'regarder, de m'interroger que lui, il a plus personne. Qu'il voulait juste savoir si lui et moi on était pareil ou si j'avais eu un peu plus de chance que lui. Se rassurer. J'hausse finalement les épaules et répond :

- Non. Elle est partie en Europe.

Il acquiesce en souriant et continue de trottiner devant moi en levant plusieurs fois la tête pour observer le gris du ciel.

- Dis Mathis…

- Oui ?

- Tes parents ils sont morts ?

- Oui.

- Ah… Désolé… Les miens aussi. Tu voudrais faire quoi quand on sera sorti d'ici ?

Mathis se retourne vers moi et me fixe intensément. Finalement il ouvre la bouche puis la referme avant de pencher la tête sur le côté, l'air vaguement songeur.

- Je sais pas… J'ai plus grand-chose. Tout ce qui me reste c'est ma vie. Alors je suppose que je vais vivre. Pour le reste on verra le moment venu.

J'acquiesce d'un mouvement de tête et le suit du regard. Mathis est plein de quelque chose que je n'arrive à définir. Quelque chose qu'on a tous perdu en mettant un pied ici. Sauf Mathis à qui il reste que la vie et qui la chérit plus que tout au monde. Sauf Mathis…

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- Je pense qu'on est sorti du no man's land…

Je jette un coup d'œil autours de nous et remarque que la poussière a disparu. Mathis a baissé son écharpe et observe le paysage en se mordant les lèvres. Un tic. Il finit par passer une main dans ses cheveux blonds et sales et pose son sac par terre pour s'asseoir, la tête levé vers le ciel, les jambes étendues devant lui.

- Comment tu savais ? Pour sortir de là…

Mathis plisse les yeux et me regarde.

- Je savais pas…

J'ouvre la bouche puis la referme. De toute façon qu'est-ce que j'aurai pût dire ? L'important c'était d'être sorti de cet enfer. Il secoue la tête et s'appuie sur ses mains pour se relever. Je l'entends grogner un truc vaguement compréhensible et enfonçait ses yeux dans les miens.

- Tu sais Ari… Il paraît qu'il y a un bateau…

Je lève les yeux au ciel et balaye sa remarque d'un geste de la main. C'est une rumeur. Un truc qui courait dans les tranchées. Comme si un bateau nous attendait à Macau pour nous rapatrier vers l'Europe. Personne ferait ça, personne serait assez fou pour faire ça. On nous avait oublié, on était les derniers péquenots à être en vie ici. Et on allait pas tarder à prendre le même chemin que les autres. Les garde-mangers ou les maisons closes.

- Je pense que c'est vrai !

Mathis me fixe, les mains serrées sur ses bras. Sa bouche tremble et il a l'air terrifié à l'idée que j'ne le crois pas. J'hausse simplement les épaules et cherche dans mon pantalon un reste de cigarette.

- Ouais… Bien sûr… Alors pourquoi personne l'a jamais pris ce bateau ?

- Si… Des gens l'ont pris…

- Qui ?

- Des civils ! Des gens qui voulaient pas rester ici !

- Et pourquoi pas nous ?

- Parce qu'on était en pleine guerre Ari ! Le bateau passe un jour par mois, il fait escale pendant dix minutes puis il repart ! A Macau dans le…

- Guangdong, ouais je sais.

Il ajoute rien et baisse les yeux vers le sol.

- Ca vaut le coup…

- Qu'est-ce que tu dis ?

Il lève la tête et soupire.

- Ca vaut le coup ! On a plus rien à perdre, tout à gagner ! On est à Hubei, on est pas si loin… Il suffit qu'on…

- Bordel Mathis ! Je sais même pas pourquoi on continue ? On va crever tu piges ? Je vais me faire enfermer dans des espèces de cave dégueulasses et toi, tu vas te retrouver collé au basque d'un vieux porc qui te demandera les pires horreurs de cette putain de vie !

- Arrête…

J'donne un coup dans la terre et observe un nuage de cendre s'envoler avant de prendre son sac et de lui jeter dessus. Il me tue, à essayer, à faire semblant de pas voir. J'aurai préféré crever, Garner avait raison, ils avaient tous raison. Ca sert à rien de continuer. C'est fini !

Mathis dit plus rien et quand je le regarde, il a les mains enfoncées dans ses poches, les yeux rivés au ciel. Je remonte mon fusil sur l'épaule et reprend notre chemin sans rien ajouter. Mathis peut bien crever d'espoir. Moi je sais. Je sais déjà qu'il y a plus rien à faire. On est mort dans des corps en vie.

- Il va falloir qu'on s'arrête…

J'me tourne vers Mathis sans arrêter de marcher et hausse les sourcils.

- Pour la nuit, je veux dire.

Je m'arrête et regarde autours de nous. Du vide partout. Du gris en bas et du gris en bas. S'il n'y avait pas d'effet de contraste on aurait l'impression d'avancer dans un immense océan de gris sans pouvoir délimiter la terre du ciel.

- C'est trop risqué.

- Ce qui est risqué c'est d'avancer sans savoir où on va en pleine nuit. On risquerait de tomber sur les Chiens. Ils dorment jamais.

Je repense aux hommes en bleu qui patrouillaient après les bombardements, comme des cleps à la recherche des cadavres ou des survivants qu'ils pourraient revendre aux Gris contre de menus services. Un sale business de viande et d'esclavage. Des fois si on payait bien, ils nous laissaient partir. Parfois aussi, ils attendaient que les gars s'éloignent et leur tirer une balle dans le dos à chacun, c'était arrivé à la première division. Ils avaient donné tous leurs vivres et les trucs précieux qu'ils avaient sur eux. Des souvenirs de famille, de trucs de leur autre vie.

- Tu veux qu'on fasse quoi ?

Mathis enfonce les mains dans ses poches et jette un regard autours de lui en fronçant les sourcils. Puis il attrape son sac et m'attrape par le bras pour nous guider à travers la terre retournée.

- Là-bas ! Y a une tranchée, on a qu'à se foutre là.

- C'est là que vont chercher les Chiens en premier ?

- Justement non. Ils sont déjà passés, tu le sais. De toute façon… Ce sera facile à vérifier.

Mathis tire la grimace et je vois de suite de quoi il parle. Quand les Chiens passaient dans les tranchées, ils prenaient seulement ce qu'ils pouvaient vendre, échanger. Le reste, ce qui était inutilisable, ils le laissaient dans la terre humide sans creuser de tombes. Garner, un jour, avait trouvé un gars en charpie dans une tranchée. Fred avait dégueulé. Il avait le visage explosé et le ventre ouvert. Les rats avaient tous pris et les Chiens avaient découpés les bras proprement au couteau. Probablement pour les garde-mangers.

En marchant je sens la main de Mathis qui m'arrête à quelques mètres des sacs de sable entassés et je lève les yeux vers lui.

- Un de nous ferait mieux de faire le guet. On sait jamais.

J'acquiesce et me laisse tomber sur mon sac en tremblant des jambes. J'ai peur des cadavres. Devant Garner, j'disais rien parce que c'était comme ça. Mais j'crève de peur quand j'en vois. Je m'imagine leurs vies, tout ce qu'ils ont fait auparavant. Je les vois enfants, adultes. Je les vois marcher, sourire, respirer. Je les vois vivre. Je les vois tout le temps, le ventre ouvert, le cœur à l'air, mais ils sont morts. Juste morts. Et ça me fout les pétoches de me dire qu'avant d'être comme ça, ils étaient comme moi.

Vivant.

Je sursaute en sentant la main de Mathis sur mon épaule et me tourne. Y a plein de terre sur ses mitaines et j'imagine même pas ce qu'il a vu. Parce que bien sûr qu'il y en avait des cadavres. Il y en avait toujours. Des restes de gens. Des bribes de vie.

- Y avait rien, on y va ?

Mathis me sourit dans la lumière du jour qui décline et j'sais pas quoi répondre. Parce que bien sûr qu'il y en avait. Bien sûr qu'il les a enterré pour pas que je les vois. Bien sûr qu'il ment.

En enjambant les sacs de sable et les barbelés, j'croise le regard brillant de Mathis qui me sourit toujours. Un peu plus loin, il y a des mottes de terre dans la tranchée.

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- Ari ?

- Quoi ? Ils sont là ?

- Non… Non. Calme-toi. (Mathis pose sa main sur mon bras et sourit.) Ils ne sont pas là. Regarde.

Je me relève sur notre matelas de fortune et observe le ciel. Plus de gris. Mathis fume une cigarette et observe les étoiles, les jambes ramenées contre lui, le menton enfoncé dans son écharpe. Il a son fusil sur l'épaule mais pas l'air d'un type prêt à tirer.

Je m'appuie à côté de lui et lui pique une cigarette. Il y en avait un paquet dans le bunker, on les avait quasiment toutes prises.

- C'est beau, hein ?

Je regarde Mathis puis le ciel. C'est vrai que c'est beau. Avec la nuit et le froid, la cendre est retombée. Plus aucunes traces de la supernova, seulement le bleu d'encre du ciel. Ce serait presque paisible si on avait pas nos flingues à deux mètres de nous.

- Ouais ça va.

Mathis esquisse un sourire et tire une longue bouffée sur sa tige de tabac, les doigts bleuis par le froid.

- J'aimerai habiter dans un pays où il fait toujours beau.

J'tourne la tête vers lui et hoche mollement la tête. Il sourit en parlant, éclate de rire en se tapant la cuisse avant de retirer tranquillement sur sa cigarette et j'me demande comment il fait. Peut-être qu'il fait comme si de rien n'était, qu'il essaye d'ignorer. Pourtant, c'est un type capable d'enterrer des cadavres, un type capable de dire qu'il y avait rien après avoir vu des ventres ouverts. Alors peut-être qu'il est juste en vie.

- L'Italie ça me tenterait bien !

J'hausse les sourcils et Mathis éclate de rire avant de se laisser tomber contre moi.

- Le soleil, les rues oranges. L'Italie c'est ce que je veux. Un appartement avec de la lumière, du parquet. Et un chien, ouais. Un chien. Capri ! Comme la ville des citrons.

Il reste un long moment à parler fort et à faire de grands gestes des mains avant de se tourner vers moi, tout essoufflé et les joues rouges.

- Et toi ? Tu voudrais quoi ?

- J'sais pas.

Mathis m'observe et j'crois qu'il comprend que c'est pas la peine d'insister. J'allume une autre cigarette et observe la lune. Il se rassoit à côté de moi, plus calme et murmure :

- C'est pas grave. T'auras qu'à venir avec moi.

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Et voilà c'est fini pour aujourd'hui. J'essayerai de mettre la suite le plus vite possible. Si vous avez des questions, envie de me dire coucou ou simplement de me fustiger en bon et due forme, tout sera reçu avec plaisir. Merci d'avoir lu. Bonne soirée ou bonne journée selon l'heure qu'il est.