Voici les retrouvailles entre Aymeric et Rowan (Entre les chapitres 12 et 13, donc)

Starvation

Les jumeaux s'étaient séparés devant chez Aymeric il y avait un instant déjà, mais Rowan était toujours sur le trottoir devant la maison, en train de triturer le bord de son T-shirt d'un air revêche.

Il savait, au fond de lui, que Nat avait raison. Aymeric l'aimait, et ils avaient vécu trop de choses ensemble, ils étaient ensemble depuis trop longtemps pour qu'il lui tienne rigueur de ce qui s'était passé. Sa tête appuyait vivement les arguments de son frère, arguant qu'Aymeric s'était certainement inquiété, qu'il serait soulagé et heureux de le voir, qu'il serait aussi affamé de lui que Rowan l'était en ce moment, mais son cœur se serrait à chaque fois qu'il repensait à ce qui était arrivé. Comment le regarder en face après que ses parents l'aient regardé comme ça, après ce que sa mère avait dit et fait ? Comment pourrait-il ne pas lui en vouloir, à lui, comment pourrait-il vouloir ne pas être impliqué dans cette histoire ? C'était Rowan qui l'avait attiré dans ce guêpier, et Aymeric avait simplement dit oui, comme toujours, parce qu'il voulait l'aider et qu'il aimait Nat comme si c'était son propre frère. Il n'avait rien fait de mal…

Rowan sursauta en voyant la porte d'entrée s'ouvrir. C'était le père d'Aymeric, et Rowan sentit ses entrailles geler et se liquéfier de peur, qu'allait-il bien pouvoir dire… ?

- Rowan ? Dit-il. Y a Aymeric qui demande si tu comptes rester planté là encore longtemps où si tu vas rentrer pour qu'il puisse s'excuser.

Sourire rigolard. Rowan n'était pas sûr d'avoir bien compris ce qu'il avait dit, mais il fallait bien donner le change – c'était le père d'Aymeric, hors de question de l'inquiéter ou que cette histoire arrive à ses oreilles si ce n'était déjà fait. Alors il se mit en marche, comme un automate, et entra dans la maison. Le père d'Aymeric referma la porte derrière lui.

- Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? Demanda-t-il, l'air plus sérieux. C'est méga rare que vous vous disputiez, vous deux, la dernière fois ça remonte à… bah, je sais pas en fait.

Parce que ça n'était jamais arrivé. Rowan avait toujours mal au cœur. Qu'est-ce qu'Aymeric avait dit à ses parents ? Son père n'avait pas l'air contrarié, juste intrigué. Il avait la même étincelle de curiosité dans les yeux qu'Aymeric quand il avait envie de savoir quelque chose qui ne le regardait pas forcément. D'ailleurs, il n'était pas le seul à se faire la réflexion. Un poing s'abattit mollement sur le haut du crâne de l'homme.

- Hé ! Protesta-il.

- Occupe-toi de tes fesses, c'est pas tes affaires.

- Mais mon cœur !

- Grégory.

- … T'es pas drôle.

- Ça n'avait pas pour but d'être comique !

Si Aymeric avait beaucoup pris de son père, tant au niveau de son physique que de son charme et de son caractère, et de tout en fait, ses parents avaient quelque chose de surprenant en commun : ils faisaient dix ans de moins que leur âge réel. Grégory avait beau avoir quarante ans largement passés, paraissait une petite trentaine – et dix de moins du point de vue de son attitude. La mère d'Aymeric, Annabelle, avait de longs cheveux noirs et lisses, de très beaux yeux et un tempérament détonnant. Elle était extrêmement gentille et compréhensive mais c'était aussi une femme de caractère qui avait de la répartie et une autorité certaine qu'elle exerçait tant sur son mari que sur son fils. Un jour, Aymeric avait demandé à Rowan, s'il avait aimé les filles, quel aurait été son genre et il s'était fait un plaisir de lui répondre franchement : « ta mère ». Il avait eu l'air de quelqu'un qui vient d'avaler un œuf entier. Rowan ne savait pas quel âge avait Annabelle, mais rien ne lui avait jamais laissé entendre qu'elle avait été mère très jeune et pourtant, elle avait plus l'air d'être la sœur d'Aymeric qu'autre chose.

Une fois que l'Autorité Matriarcale eut redirigé son consort dans le salon, marmonnant un peu dans sa barbe pour la forme, elle laissa Rowan seul après lui avoir indiqué qu'Aymeric était dans sa chambre. Précision inutile, certes, mais Rowan était dans ses petits souliers. Qu'est-ce qu'Aymeric avait raconté à ses parents ? Pas la vérité, en tout cas, c'était certain…

Il s'engagea dans l'escalier, la gorge nouée d'émotion et le cœur battant. Finalement, arrivé dans le couloir du premier, il s'avéra qu'Aymeric n'était pas dans sa chambre mais qu'il l'attendait dans le couloir. Son cœur s'arrêta une seconde en le voyant mais il n'eut pas le temps de lire son expression car il se retrouva cloîtré dans une étreinte puissante. Il sentit tous ses muscles se décrisper et il noua ses bras autour de la taille de son petit ami. Aymeric l'entraîna rapidement dans sa chambre et claqua la porte derrière eux. Rowan enfouit son visage dans le creux de son épaule mais Aymeric le repoussa et, prenant son visage dans ses mains en coupe, l'embrassa brutalement, forçant presque l'entrée de sa bouche dans sa précipitation. Rowan s'accrocha à lui en lui rendant son baiser, et l'échange les laissa tous les deux étourdis et à bout de souffle. Ils avaient tant de questions et de choses à se dire qu'aucun ne savait par où commencer. Ce fut Aymeric qui parla le premier.

- Tu m'as tellement manqué, je me suis inquiété…, lui dit-il à voix basse.

Rowan s'écarta un peu et frotta rageusement ses yeux du revers de sa manche. Ils étaient un peu rouges.

- Je suis désolé, nos parents ont pris nos portables et coupé le wifi, on avait aucun moyen de communiquer.

Aymeric haussa des sourcils surpris.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? Après que je sois parti ?

Rowan baissa la tête. Ils s'assirent sur le lit et Aymeric noua sa main à la sienne. Le blond soupira lourdement.

- Maman a dit des trucs atroces, et comme Sullivan voulait pas bouger ils ont menacé d'appeler les flics. Alors il est parti et Nat a fermé la porte à clé derrière lui. On est resté dans sa chambre et dans la nuit on est montés s'enfermer dans celle de Chris. Puis mon père a enfoncé la porte de Nat. Du coup ils ont deviné où on était et ma mère a recommencé à nous insulter. Ce matin, les parents sont partis travailler en nous enfermant dans la maison mais on est sortis en utilisant mon double de secours et voilà.

Rowan avait débité tout ça d'une voix monocorde, comme si ce qu'il était en train de dire ne le concernait pas. Aymeric savait qu'il ne fallait pas insister là-dessus, il posa donc une autre question.

- Comment va Nat ?

Le visage las de Rowan s'éclaira un peu en répondant.

- Il va bien, je crois. Il s'en fiche, de ce que nos parents pensent. C'est lui qui a tout géré, en fait, moi j'étais trop à l'ouest pour réfléchir. Il est chez Sullivan, pour l'instant.

- Toi, à l'ouest ? S'étonna Aymeric.

Rowan serra sa main et appuya sa tête contre son épaule.

- J'étais au trente-sixième dessous. J'avais peur que tu m'en veuilles.

- C'était idiot, tu le sais ?

- Ouais. Nat me l'a répété cent fois, mais je pouvais pas m'en empêcher. Tu me manquais et ça me rendait malade de pas pouvoir te joindre et puis j'étais inquiet parce que je savais pas ce que t'allais bien pouvoir dire à tes parents et que t'aurais quand même pu m'en vouloir et puis…

Sa voix tremblait un peu, et Aymeric enlaça ses épaules d'un bras.

- Je sais, chuchota-t-il en approcha son visage du sien et en frottant l'un contre l'autre le bout de leurs nez. Je sais, toi aussi tu m'as manqué…

Rowan l'embrassa, plus calmement cette fois. Rouvrant les yeux, le cœur battant la chamade, il remarqua pour la première fois que la joue d'Aymeric était encore un peu rouge d'irritation. La vieille n'y était pas allée de main morte. Son cœur se serra à cette vue, les souvenirs revenant en force.

- Je suis tellement désolé, dit-il doucement. Qu'est-ce que t'as dit à tes parents ?

Aymeric lui sourit avec un regard qui le faisait beaucoup trop ressembler à son père.

- Que je t'avais fait une blague de très mauvais goût et que tu m'avais mis un pain. Ça les a beaucoup fait rire. Tu sais que mes parents prennent ton parti ? C'est moi leur fils ! Se scandalisa-t-il faussement, et il parvint à arracher à Rowan un sourire, même si c'était plutôt piteux.

- Si j'étais hétéro, j'épouserais ta mère.

- Arrête de dire ça, tu vas me faire gerber.

- N'empêche que c'est vrai !

Ils se chamaillèrent un instant là-dessus et pendant quelques merveilleuses secondes, Rowan oublia le drame familial qui se jouait dans sa propre maison. Il aurait voulu avoir des parents comme ceux d'Aymeric, jeunes d'esprit et tolérants. Au moins l'un des deux n'avait-il pas de soucis…

- J'ai toujours su que ta mère avait un problème avec moi, finit par déclarer Aymeric après un moment de silence.

Rowan s'étonna.

- C'est vrai ?

- Ouais. Après qu'on a commencé à sortir ensemble, vraiment, elle a changé. Elle est devenue plus distante avec moi. Je sentais bien qu'il y avait un truc qui clochait mais qu'elle faisait des efforts pour que ça se voie pas. C'est pour ça que j'en ai jamais parlé non plus, parce qu'il valait mieux que ça reste comme ça.

Rowan haussa les épaules.

- Je m'en fiche de ce qu'elle pense. C'est fini, maintenant. Je resterai plus là-bas très longtemps.

Aymeric se tourna vers lui et le regarda sérieusement.

- Je veux vivre avec toi, déclara-t-il.

Le garçon sentit son cœur manquer un battement. L'idée semblait couler de source, comme tout entre eux, depuis toujours. Mais l'entendre le dire comme ça n'en était pas pour autant moins émouvant.

- Moi aussi, répondit-il d'une voix un peu voilée par l'émotion. Je t'aime.

- Je sais. Moi aussi.

Un autre long silence s'étira, confortable, avant que Rowan ne reprenne la parole.

- Pourquoi t'es pas descendu au lieu de demander à ton père de me faire entrer ? J'ai cru que t'étais en rogne contre moi.

- Parce que je voulais pas prendre le risque que tu gaffes devant eux en te répandant en excuses dès que tu m'aurais vu. Si ma mère apprend que la tienne m'a collé une gifle, elle va aller tout casser chez toi.

- L'idée est horriblement tentante, répliqua Rowan avec un ricanement.

Et c'était vrai qu'imaginer Annabelle en train de démolir le salon en hurlant sur sa mère lui plaisait beaucoup, mais tout ça était déjà assez compliqué comme ça…

- Aymeric ?

- Ouais ?

Rowan se blottit contre lui et Aymeric l'enlaça.

- J'ai un truc à te dire qui risque de pas trop te plaire.

- Euh, okay. J't'écoute.

Le blond prit une profonde inspiration avant de se jeter à l'eau.

- Nat et moi. On s'est embrassés.

Il osa jeter un œil à Aymeric pour voir la tête qu'il faisait, et il ne fut pas déçu. Aymeric le regardait comme si les yeux allaient lui jaillir hors des orbites, la bouche grande ouverte, présentant une ressemblance confondante avec un poisson rouge qu'on vient de sortir sans préavis de son bocal. Finalement, il sembla retrouver l'usage de la parole et s'en servit pour crier à l'outrage :

- Non, j'le crois pas !

- Si, répondit Rowan, penaud.

- MAIS C'EST DEGUEULASSE ! Comment t'as pu m'faire ça, Rowan, merde tu me déçois ! Parce qu'en plus j'imagine qu'il y a pas une photo que j'pourrais voir !

Rowan, qui avait cru mourir une seconde, regarda sombrement l'andouille qu'il avait aimée toute sa vie, puis, de son poing serré, lui cogna l'épaule de toutes ses forces.

- Aïe ! Protesta Aymeric. Mais j'ai rien fait d'mal !

- Tu m'as fait peur espèce d'abruti ! L'enguirlanda Rowan. C'est pas drôle, j'ai cru que tu le prenais mal !

- Mais je le prends mal ! La prochaine fois que ça vous prends tu m'appelles, que j'puisse regarder quoi ! Ok, ok, j'me tais ! Pataper, ok ?

Rowan baissa son poing levé avec un regard de mise en garde.

- Merde, Rowan, par moments t'es pire que ma mère ! Se plaignit le roux en massant son épaule.

- C'est pour ça que tu m'aimes, t'as pas dû bien résoudre ton complexe d'Œdipe.

- Ecoutez un peu qui vient parler d'inceste !

- Aymeric !

- « Ta gueule », je sais..

Le silence retomba sur la pièce. Pas longtemps…

- N'empêche, bouda quand même le roux au bout d'un instant. La prochaine fois je veux regarder…

Voilà, c'est donc sur ce chapitre bonus que se termine l'histoire : ) Je vous remercie de l'avoir lue et appréciée, et je remercie deux fois ceux qui m'ont reviewée., en particulier De Merteuil, Miruru-sensei, Laska, Cheshire K et Paprika Star.

J'ai encore tout plein de choses à vous offrir dans mon escarcelle, alors n'hésitez pas à m'ajouter à votre author alert list si ça vous intéresse.

Hakuna Matata ~