Cette histoire a été écrite en 2005 et constituait un travail de groupe pour le cours de Français. Soyez indulgents : pour préserver « l'esprit d'époque », je ne l'ai pas relue. Elle compte beaucoup pour moi parce que c'est après l'avoir lue que ma prof m'a conseillé de continuer à écrire, ce que j'ai fait. Je demanderai peut-être une bêtalecture un jour, mais pour l'instant, je vous la livre toute crue. Ça m'a semblé important de ne pas la tronquer, et si je la relisais, je finirais sans doute pas en récriere la moitié et par pas le poster du tout...

Comme certains d'entre vous vont peut-être le remarquer, le début de l'histoire m'a été clairement été inspiré par le film Entretien avec un vampire . Je dis le film, car dans le livre, au moment où l'histoire commence, Daniel sait déjà que Louis est un vampire et nous n'y trouvons donc pas ce petit dialogue qui m'a tant inspirée : « Alors, qu'est-ce que vous faites dans la vie ? » « Je suis un vampire ! » « Ah, ah, c'est la première fois qu'on me la sort, celle-là. ».

Bonne lecture !

LA POURSUITE

Je sortais d'un musée et il pleuvait à seaux.

Il n'y avait pas moyen de trouver un taxi pour retourner à mon hôtel. J'avais décidé d'attendre le bus et je m'étais rencogné sous un porche. Je scrutais la rue, toujours à la recherche d'un éventuel taxi, lorsque je le vis. Debout sur le trottoir opposé, il me regardait, et son visage pâle était étrangement fixe.

Nous nous regardâmes un long moment, jusqu'à ce que, d'un geste de la main, il me fasse signe de venir le rejoindre. Puis, il s'engouffra dans un café. Après un court instant d'hésitation, je traversai la rue et y entrai à mon tour. Je fus envahi par la chaleur qui y régnait, heureux de pouvoir enlever mon manteau trempé. J'aperçus mon pâle inconnu à une table du fond et je le rejoignis. Deux tasses de café fumaient déjà devant lui, et d'un autre geste de la main, il me pria de m'asseoir.

- Je vous invite, me dit-il. Vous avez l'air gelé.

Je le remerciai en m'excusant. J'étais embarrassé de me faire inviter comme ça, par un homme que je ne connaissais même pas.

Il resta silencieux un moment. Tout en buvant mon café, je l'observais du coin de l'œil. Il semblait avoir le même âge que moi, ses cheveux noirs étaient un peu trop longs et ses yeux, également noirs, semblaient dévorer tout son visage. Sa peau très blanche accentuait les creux de ses joues. Trop blanche, même; j'avais l'impression que si je tendais la main pour la toucher, elle serait froide comme de la neige. Il me semblait n'avoir jamais vu quelqu'un d'aussi mince ni d'aussi pâle. Il se présenta.

- Je m'appelle Vincent, me dit-il.

Je serrai sa main tendue, et me surpris à m'étonner de la trouver douce et chaude. Il me demanda mon nom.

Je lui dis que je m'appelais Lucas et que j'étais en voyage. J'étais en année sabbatique et j'étais venu à Paris pour faire du tourisme. Je dis aussi une banalité sur le temps qui était exécrable depuis mon arrivée, deux jours plus tôt.

- Et vous, qu'est-ce que vous faites dans la vie ?

- Je suis un vampire, me répondit-il du tac au tac.

Il avait dit ça le plus naturellement, le plus sérieusement du monde. Mon rire mourut dans ma gorge et à sa place, une objection jaillit de mes lèvres avant même que j'aie eu le temps d'y penser.

- Mais votre peau est chaude ! Lui dis-je.

- Oui, et mon cœur bat, si vous voulez tout savoir. Parce que du sang bien vivant coule dans mes veines. Seulement, ce n'est pas le mien. C'est tout.

Je blêmis, et il me sourit.

- Pourquoi est-ce que vous me dites ça ? Murmurai-je.

- J'ai envie de raconter mon histoire. A vous. Vous ne risquez rien avec moi, je ne vous ferai aucun mal. Je ne veux pas que vous ayez peur de moi.

Il s'exprimait en remuant les mains d'une manière fluide et envoûtante, et je notai que ses ongles brillaient comme du verre.

C'était surréaliste. Je ne savais pas quoi faire et je restai interdit. Il me redemanda si j'accepterais de l'écouter, et je hochai la tête. D'accord.

Il se cala plus confortablement contre le dossier de sa banquette, et il commença à parler…

« Quand c'est arrivé, j'avais dix-neuf ans. J'avais obtenu mon bac depuis quelques mois, mais je ne travaillais pas. Je vivais chez mes parents à Londres. Enfin, disons plutôt que je vivotais, et c'était précisément le reproche que l'on me faisait. J'avais toujours entendu mon entourage dire que je ne ferais jamais rien de constructif de ma vie parce que j'avais tout le temps le nez dans mes livres plutôt que dans mes cours. En dehors de ça, je n'aimais que la musique et les jeux vidéo. Mes parents disaient toujours que je voulais battre le record du monde du nombre d'heures perdues à faire n'importe quoi. Ils étaient au désespoir devant mon manque d'ambition, surtout qu'eux, avaient très bien « réussi ».

Je les avais plusieurs fois entendus se demander de qui je pouvais tenir cette paresse qui semblait gouverner ma vie, et ça me faisait bien rire. Je m'en fichais comme de tout le reste. Je m'ennuyais. Je trouvais la vie fade, incolore et inodore, le monde et les gens autour de moi inintéressants. J'étais sûr – allez savoir d'où je tenais cette certitude, je ne l'ai jamais compris – que ce n'était pas mon destin que de m'intégrer – que de m'enfermer - dans cette société grise et monotone. Je savais au fond de moi qu'un jour, quelque chose arriverait, et que ce quelque chose serait le virage qui me dévoilerait mon avenir. Je ne me souciais pas du reste. Je tuais le temps de mon mieux.

J'avais une copine. Elle s'appelait Sara, et elle était la seule chose qui avait de l'importance à mes yeux. Nous étions ensemble depuis deux ans et nous parlions de nous marier un jour. C'était là le seul projet d'avenir que j'ai jamais eu. Elle avait des cheveux blonds ondulés – un peu comme les vôtres, mais très longs. Elle n'était pas très intelligente, mais elle était vraiment ravissante, gentille, et innocente. Et elle m'aimait. Elle n'attendait jamais rien de moi qui aille contre ma volonté, elle m'écoutait parler, et elle prenait soin de moi.

C'était un pluvieux soir d'octobre. J'ai entendu mes parents qui sortaient de la maison. Je savais que les parents de Sara étaient en voyage et il était tôt. Je décidai donc d'aller la rejoindre chez elle. J'enfilai mon blouson et sorti cinq minutes après mes parents. Malgré l'heure, il faisait déjà nuit et il pleuvait à verse. Un orage grondait, comme aujourd'hui. J'ai fait quelques pas sur le trottoir et j'ai trébuché sur quelque chose. C'était un chat noir, qui me feula furieusement après avant de s'enfuir. Les gens superstitieux ont peur des chats noirs, mais moi, je les toujours bien aimés. Je n'y ai pas prêté attention – avec le recul, je me dis que j'aurais sans doute dû.

Sara habitait à cinq minutes de chez moi, à pied. L'orage redoublait de violence au fur et à mesure que j'avançais, et en trente secondes, je fus complètement trempé. La pluie dégoulinait dans mon cou.

Quand je suis arrivé, la maison était sombre et paraissait vide. Je suis passé par la porte du jardin dont je savais qu'elle n'était jamais fermée à clé. J'avais l'intention de me cacher pour faire une blague à Sara. J'étais dans la cuisine quand, tout à coup, un brouhaha insupportable de voix explosa dans ma tête, comme si soudain, des dizaines de personnes s'étaient misent à parler, à crier et à rire dans mon cerveau. Je suis tombé à genoux, la tête dans les mains. Je gémissais. Ça faisait mal. Je me suis relevé avec peine, j'ai titubé et je me suis appuyé contre le mur. Les voix ne s'en allaient pas, elles résonnaient dans mon crâne comme des rafales de fusil automatique. J'ai avancé vers l'escalier, péniblement, et elles se sont amplifiées. J'ai failli tomber à la renverse une deuxième fois, mais je me suis rattrapé à la rampe. La chose qui m'infligeait ce supplice se trouvait là haut, je le savais. Je pouvais le sentir. Et je sentais aussi qu'elle n'était pas seule. Sara était avec elle.

Je me suis agrippé à la rampe, et j'ai commencé à monter pas à pas, et à chaque marche, le bruit gagnait en intensité.

En arrivant en haut, je pleurais de douleur. J'ai regardé par la porte ouverte de la chambre de Sara et j'ai distingué deux silhouettes enlacées. Derrière elles, la fenêtre était ouverte, les rideaux volaient. Les voix dans ma tête hurlaient de plus en plus fort, et c'en fut trop. J'ai fait un pas pour entrer, mais un glaive de douleur m'a transpercé le crâne de part en part. Je suis retombé à genoux, en criant cette fois-ci : « Arrêtez ! Qui que vous soyez, arrêtez ça ! », et tout à coup, le silence s'est fait. Je me suis remis debout. Mon cerveau palpitait douloureusement. Dans la chambre, la plus haute des deux silhouettes s'était redressée. C'était un homme, grand et mince, aux cheveux longs, qui tenait toujours l'autre personne dans ses bras. Je savais que c'était Sara, et je me suis efforcé de ne pas me demander pourquoi elle ne bougeait pas. « Tiens donc » a-t-il dit. « Me serais-je laissé aller ? » A ce moment, un éclair a illuminé la pièce, et j'ai vu son visage. Il était pâle comme la Mort, mais ses lèvres étaient écarlates. Il souriait. J'ai demandé qui il était, mais pour toute réponse, il a laissé tomber Sara et sauté par la fenêtre. Je me suis précipité pour la retenir. Il ne m'est plus resté entre les bras qu'un corps sans vie, au cou marqué de deux vilaines boursouflures. Je l'ai laissée sur le sol, et je suis allé à la fenêtre par laquelle il avait disparu. Un seul mot me venait à l'esprit. « Vampire ».

Je me suis laissé glisser par terre. Le corps de Sara gisait à mes pieds. Je n'arrivais pas à détacher mon regard de ses yeux vides, de ses cheveux blonds répandus sur le sol. A vrai dire, j'étais fasciné par cette coquille vide, mais ni triste, ni effrayé. Je n'avais pourtant jamais encore été confronté à la mort. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J'ai tendu la main pour toucher son visage, je lui ai caressé la joue. Sa peau était douce et encore tiède, et je n'ai rien ressenti. J'ai pourtant essayé. Je sentais que ce n'était pas normal que je reste ainsi. Ce monstre venait de m'arracher le seul être cher à mon cœur, et je n'étais même pas triste. J'ai essayé de tout mon corps d'être malheureux ou en colère, sans résultat. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. C'était comme si mes sentiments avaient disparu en même temps que la vie s'était retirée d'elle.

Je l'ai soulevée dans mes bras et je l'ai déposée sur son lit. Je me suis assis près d'elle et j'ai lissé les plis de sa robe, j'ai arrangé ses cheveux sur l'oreiller et au moment de lui fermer les yeux, je suis resté de marbre. Encore une fois, j'ai cherché la rage en moi, la douleur, mais rien. Non, à la place, un sentiment qui grandissait devint une certitude, s'imposa à moi : C'était arrivé. Cette chose que j'attendais, cet événement qui devait changer ma vie, c'était ça.

Sans me retourner, j'ai quitté la maison et je suis rentré chez moi… »

- Attendez, l'interrompis-je. Vous êtes en train de me dire que cet homme… ce vampire, a assassiné votre petite amie sous vos yeux, qu'il s'en enfui après vous avoir presque ri au nez, et que vous n'avez rien ressenti ?

- Rien. Pas une palpitation. Je vous l'ai dit, quand je l'ai regardée, je n'ai vu qu'une coquille vide, une poupée sans âme. De la fascination, oui, de la curiosité. C'était la première fois que j'étais face à la mort. La seule chose qui m'a un tant soit peu surpris, c'était mon absence d'émotion. Et ce fut bref… Quand je lui ai fermé les yeux, je n'ai rien ressenti. Mais poursuivons, voulez vous ?

- Bien sûr, je suis toute ouïe…

« Il m'a semblé que j'avais trouvé le sens de ma vie, mon objectif. Je devais retrouver cet homme. Je me suis aussitôt lancé dans des recherches acharnées. Après trois jours à écumer Internet, j'ai enfin trouvé ce que je cherchai : sur un site sur les vieux châteaux d'Angleterre, une gravure qui représentait le dernier seigneur du domaine de Woodshield. Cet homme avait de longs cheveux blonds et il portait un habit de velours rouge très semblable à celui que j'avais remarqué sur le vampire et qui m'avait servi de critère de recherche. Il lui ressemblait trait pour trait. La légende de la photo précisait qu'il était mort, noyé, en 1780. Son nom était Milo Delacroix. Je fis d'autres recherches avec ces éléments, et découvris que le château était resté abandonné depuis, car il n'y avait pas d'héritier, et qu'on le disait hanté. J'appris également que la noyade de Milo Delacroix était une supposition, car on n'avait jamais retrouvé son corps.

J'ai pris de l'argent, quelques affaires et je suis parti de chez moi. En franchissant la porte, j'ai vu le chat que j'avais failli écraser quelques jours plus tôt. Il était assis sur le trottoir et me regardait fixement, de ses yeux jaunes aux pupilles étroites. Il est resté devant moi, immobile, pendant une minute, avant de s'en aller tranquillement. Le ciel était gris et menaçant. Tout à coup, j'en ai eu assez de ce pays où il pleuvait tout le temps. Je me suis retourné vers la maison, et j'ai eu l'impression d'être face à une assiette vide. Comme si j'avais pris tout ce que cet endroit avait de bon et qu'il n'y restait plus rien à faire. Comme si je l'avais vidé de sa substance. Je me suis dit que je n'y reviendrais peut-être jamais, et ça ne m'a rien fait. Alors j'ai tourné les talons et je suis parti à la gare… »

- Et vous parents, ils n'ont rien dit ?

- Ils ne m'ont rien demandé. Ça ne les intéressait pas de savoir où j'allais, et ils ne pouvaient pas savoir qu'ils ne me reverraient plus.

- Vous n'y êtes jamais retourné ?

Ses lèvres s'arquèrent en un sourire narquois, et je ne pu m'empêcher de m'attarder sur sa bouche. Son sourire s'élargit.

- Qu'est-ce que vous cherchez ? me demanda-t-il. Mes crocs ?

Il me les montra, et je balbutiai des excuses en rougissant.

- Ne vous inquiétez pas, dit-il. Ce n'est là que curiosité, somme toute, fort naturelle… Reprenons, à présent.

- D'accord.

« J'ai acheté un billet pour me rendre à Woodshield. J'appris que j'y arriverais sans marcher, mais il y avait pas moins de cinq communications. Le dernier train que je pris était vide et tellement vétuste qu'arrivé à destination, le marchepied du wagon, qui était une véritable antiquité, a cédé sous mon poids et que je me suis étalé de tout mon long sur le quai. La gare était minuscule et il n'y avait personne pour rire de ma chute. Je me suis esclaffé tout seul, et mon rire semblait discordant dans le silence qui régnait. Il n'y avait qu'un seul quai, à ciel ouvert, et le ciel d'ailleurs, était d'un noir d'encre. Il faisait nuit, et de gros nuages s'amoncelaient à l'horizon. L'ambiance était lugubre au possible. Je suis parti à la recherche de l'auberge en espérant y arriver avant que le ciel ne crève une fois de plus. J'entendais les grondements d'un orage qui se rapprochait.

Quand je suis arrivé, il commençait à pleuvoir. L'auberge était grande et il y avait une délicieuse odeur de cuisine. Un homme est venu m'accueillir. C'était la première personne que je rencontrais depuis que j'étais descendu du train, et j'en fus content. Il me conduisit dans une chambre, où il me dit de m'installer et de redescendre quand je voudrais souper.

Quand je suis redescendu et que je suis entré dans la grande salle, je sus que je n'étais pas venu pour rien. Au dessus de la cheminée, à laquelle j'avais tourné le dos en arrivant, il y avait un tableau. C'était un grand portrait de Milo Delacroix, quand il était encore manifestement mortel. Il était superbe dessus, en habit crème, avec ses longs cheveux châtains retenus par un ruban. Et si différent de ce que j'avais vu quelques jours plus tôt ! Ses yeux étaient noisette, grands et très doux. Je n'y voyais aucune trace de méchanceté. Et le pli de sa bouche était tout sauf cruel. Je ne pouvais pas m'empêcher de me demander ce qui avait pu produire chez cet homme un changement assez violent pour que j'aie pu lui voir ce sourire odieux qu'il avait l'autre soir. Peut-être m'étais-je trompé ? J'ai questionné l'aubergiste. Il ne m'a rien appris que je ne savais déjà grâce à mes recherches. Par contre, quand je lui ai demandé s'il y avait eu des morts aux alentours du château, il a juste marmonné quelque chose à propos d'accidents, l'air très embarrassé. Je touchais au but !

Peu après, je suis sorti pour aller au château. L'aubergiste avait protesté avec la dernière énergie. Il faisait nuit, l'orage faisait rage, j'allais devoir traverser la forêt, je risquais de me perdre. Et le château était vieux et plus très sûr. Je l'ai ignoré et je suis parti. J'ai traversé le village en direction des bois. Le château était perché sur une colline, bien visible de l'autre côté, je savais que je pourrais m'en servir pour me repérer. De plus, les bois en question n'étaient pas très grands, un kilomètre à peine en ligne droite. Je m'y suis engagé, dans la boue et sous une pluie battante. C'était une véritable tempête, à croire que même le temps voulait m'empêcher d'avancer… Je marchais très vite, malgré tout. En vingt minutes, j'avais atteint le pied de la colline, et en trente j'étais aux portes du château. J'ai poussé les doubles battants et je suis entré dans le hall.

C'était très grand, il y avait encore des meubles partout, ainsi que des tapisseries, tous pourris par l'humidité. Je me suis avancé jusqu'au centre de la pièce obscure, et j'ai appelé : « DELACROIX ». Ma voix a résonné contre les parois. Il y a eut de l'écho pendant au moins dix secondes. Mon cri avait dû monter tout en haut du château. Cette idée me donna un sentiment de puissance et une assurance que je ne me connaissais pas. J'ai appelé à nouveau. J'ai entendu un bruit au dessus de moi, j'ai levé la tête pour regarder, et il était là. Accroupi au plafond, la tête en bas. Ses yeux étincelaient dans l'obscurité, son sourire était bien celui que je lui avais vu l'autre jour. Ses cheveux pendaient sous lui. Avant que j'ai pu esquisser le moindre mouvement, il avait bondi et en un éclair, il était sur moi. J'ai senti ses crocs traverser la chair de mon cou et j'ai senti qu'il aspirait mon sang à travers la blessure. C'est curieux à dire, mais pendant qu'il faisait ça, je me sentais bizarrement… bien. J'étais littéralement en extase.

Puis, il s'est arrêté. Il s'est assis par terre, à côté de moi. Je me rappelle qu'il a caressé mon visage du bout des doigts. Il m'a dit qu'il savait que je le suivrais et qu'il m'avait attendu. Alors, il s'est mordu le poignet. J'ai vu le sang jaillir de la blessure sur sa peau d'albâtre – mon sang, comme je le sais aujourd'hui. Il a appuyé son bras meurtri contre ma bouche, et malgré la répulsion que j'en éprouvai au premier abord, j'ai bu, encore et encore, ce qu'il m'offrait.

Après qu'il m'eut arraché son bras des mains – sans m'en rendre compte, je m'y étais agrippé comme un forcené – il s'est penché sur moi. Mon corps me semblait être cloué au sol par je ne savais quelle force invisible. Il m'a effleuré les lèvres et il m'a dit de le poursuivre à nouveau et de le retrouver. Un instant, j'ai eu l'impression de revoir l'homme qui était représenté sur le portrait que j'avais contemplé à l'auberge. Puis, il est parti… »

- Alors, c'est ce que vous faites ? Demandai-je, fasciné.

- Oui.

Il avait répondu doucement, le regard ailleurs. Dehors, il avait cessé de pleuvoir, et soudain, je sus que notre conversation était terminée. Nous ressortîmes du café. Je gardai mon manteau humide sur le bras. Au moment où il allait s'en aller, je l'ai rappelé. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que sans le savoir, il me ressemblait terriblement. Parce que j'éprouvais aussi ce sentiment qu'il m'avait décrit, cette impression de vivre « à côté » du reste du monde, sans en faire partie, ce perpétuel ennui. Peut-être aussi parce que je n'avais jamais été à ce point attiré par quelqu'un. Ce que je ressentais à ce moment précis, était indescriptible, et invraisemblable. Toute cette histoire l'est. Toujours est-il qu'il s'est retourné vers moi, ses yeux noirs luisant dans la semi-obscurité. La rue était complètement déserte, nous étions seuls.

- Vincent, lui dis-je en pointant mon index sur ma gorge. Vous voulez ?

Il n'eut qu'une seconde d'hésitation avant de revenir vers moi. Il m'enlaça, presque amoureusement, et je le laissai faire. Il inclina son visage au creux de ma gorge, je sentis ses lèvres sur la peau sensible de mon cou en une caresse d'une infinie douceur, avant qu'il ne morde. Je sentis ses dents s'enfoncer, je sentis qu'il buvait, puis l'extase, le ravissement dont il m'avait parlé. Je laissai tomber mon manteau sur le trottoir pour l'étreindre à mon tour, mais il s'était retiré presque aussitôt. Il recula un peu en se léchant les lèvres, puis il glissa sa main sur ma nuque pour attirer mon visage vers le sien. Il posa sa bouche sur la mienne, et je frémis lorsqu'il m'entrouvrit les lèvres pour me faire boire un liquide chaud et délicieusement salé. Du sang magique, son sang de vampire. Je gémis lorsqu'il s'écarta de moi, en laissant sa main s'égarer sur ma joue.

- Savez-vous qu'il est dangereux d'offrir son sang à un vampire ? Me murmura-t-il au creux de l'oreille. Je pense que nos routes se croiseront à nouveau… Lucas.

Et soudain, il ne fut plus là. J'ouvris les yeux, et le trottoir était vide. J'étais seul avec mon manteau qui trempait dans le caniveau. Ses mots résonnaient encore dans ma tête. En vérité, ils ne m'ont plus jamais quitté depuis. Quand je suis seul et que je ferme les yeux, il me semble l'entendre me chuchoter encore et encore ces paroles…

« Je pense que nos routes se croiseront à nouveau… Lucas. »

Comme ma prof de Français ne risquait pas d'être une mordue de jeux vidéos, je m'étais permis, à l'époque, de m'inspirer de certains personnages de jeux vidéos pour les noms. Vincent, c'est pour Vincent Valentine de Final Fantasy VII (le pas-vampire-mais-mort-vivant-qu'on-sait-pas-exactement-ce-qu'il-est), et Milo Delacroix c'est le « méchant » dans Chaos Legion (un vieux jeu PS2).