Je ne sais pas trop quoi dire pour bien commencer. Alors je pense que je vais me contenter de me lancer en croisant les doigts pour que ce premier chapitre vous plaise et ne vous rebute pas trop.

Bonne lecture et bon courage au cas où il resterait des fautes qui font mal aux yeux !

I.

Milo colla son front contre la vitre et alluma une cigarette. C'était interdit dans les endroits publics, mais tout le monde fumait ici, la proprio y compris. En tirant lentement sur la tige de tabac, il défroissa l'enveloppe marron que son père avait laissée sur son sac de voyage et chercha une quelconque indication. Rien, nada. Pas d'adresses, pas de destinataire. Seulement un mot d'excuse et dix euros en petite monnaie. Pas assez pour prendre un taxi jusqu'à Florence et Milo n'avait pas tellement envie de faire du stop. Il plia la lettre et rangea l'enveloppe dans la poche arrière de son jean. De toute manière, ça servait à rien de la fixer comme ça. Son père n'allait pas revenir. C'était le genre de type qui faisait jamais demi-tour.

C'était comme ça qu'il était parti quand il avait neuf ans. Ils étaient partis camper et son père l'avait oublié sur l'aire d'autoroute. C'était en plein mois d'août et il crevait de chaud dans ses baskets en toile. Il avait attendu toute la journée à côté de la pompe à essence, en se disant que d'une minute à l'autre, il allait la voir la vieille Cadillac bleue de son père débarquait du fond de l'autoroute. Petit point qui grossirait au fur et à mesure qu'elle se rapprocherait.

Il était pas revenu.

Probablement qu'il s'était rendu compte de son absence mais qu'il n'avait pas eu envie de faire demi-tour. Après ça, il ne l'avait plus jamais revu à la maison. Sa mère avait beaucoup pleuré. Lui, non.

Son père était un type comme ça.

- Milo !

Milo leva les yeux vers Mathis et se redressa sur sa chaise.

- Salut Mathis…

Ils se regardèrent en chien de faïence puis Milo bougea, brisant le silence. Sa chaise grinça sur le carrelage et il attrapa son sac de voyage.

- On y va ?

Mathis acquiesça et lui tînt la porte en l'observant. Milo détestait ce genre de regards.

- Je suis garé là-bas… Passe-moi ton sac.

Milo garda son sac sur l'épaule et traversa l'aire d'autoroute, les mains dans les poches de son jean. La voiture de Mathis n'avait rien à voir avec la Cadillac de son père. C'était une vraie voiture qui donnait pas envie d'y porter un casque de moto. Il claqua la portière, jeta son sac sur la banquette arrière et s'accouda à la fenêtre ouverte. Le vent était chaud et balayait ses cheveux auburn.

En entrant, Mathis poussa un long soupir et resta un moment, les mains à plat sur le volant à regarder devant lui. Probablement qu'il se demandait ce qu'il fichait là. Milo ne lui jeta pas un regard et enfonça ses écouteurs dans ses oreilles. Une manière comme une autre de lui dire qu'il avait pas envie d'en parler.

- Milo…

- Je vais dormir.

Mathis hocha simplement la tête et démarra. Il alluma l'autoradio et appuya son coude sur le rebord de la vitre baissée. C'était Caruso, un truc connu que Milo aimait bien. Il tourna légèrement la tête mais ne s'accrocha qu'au vent chaud et sec qui passait par la fenêtre. Milo s'était penché et observait l'aire d'autoroute devenir un petit point noir et irrégulier dans l'horizon.

Ça lui rappelait ses neufs ans. Et toutes les autres fois.

.

- Tu veux un café ? Une bière ?

Mathis jeta les clefs sur la commode de l'entrée et referma la porte en roulant des épaules.

- Non c'est bon. Je vais aller me coucher, en fait.

Il soupira et se tourna vers Milo qui observait les escaliers, la lanière de son sac sur l'épaule. Toujours cet air d'adulte alors qu'il avait même pas vingt ans. Il donna un coup de la main contre la porte et tira ses cheveux bruns vers l'arrière.

- Milo, il faut qu'on parle.

Milo haussa les épaules et posa son sac près de la commode.

- Ecoute Mathis, j'ai pas grand-chose à te dire. Je suis désolé de t'avoir dérangé et c'est sympa de ta part d'être venu me chercher mais je vais pas m'attarder, tu sais.

- Bordel ! Mais à quoi tu joues ? Comment ça tu vas pas t'attarder ? Tu vas aller où ? T'as pas de fric, pas de famille. Tu vas aller où ?

Milo sortit une cigarette de son paquet souple et balaya les questions de la main. De toute manière, dire qu'il en avait aucune idée allait pas faire avancer le débat.

- Viens, on va boire une bière si tu veux…

Mathis acquiesça et passa une main sur ses paupières.

- Ouais… Ouais. Viens c'est par là.

Il traversa le couloir et ouvrit la porte d'une pièce blanche et lumineuse. La lumière entrait directement par la grande baie vitrée ouverte et s'éclatait contre la petite table en bois clair. Milo s'assit le plus près de la fenêtre et alluma sa cigarette.

- T'as déménagé alors…

Mathis décapsula deux bières et en tendit une à Milo. C'était assez étrange de le voir là, chez lui, comme si trois ans n'avaient pas passer.

- Ouais… Milo ?

- Hm ?

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Milo haussa les épaules et tira longuement sur sa cigarette avant de répondre.

- Pas grand-chose.

- Pas grand-chose ?

- Oui… Mon père avait des trucs à régler alors il m'a laissé sur l'aire d'autoroute.

- Mais t'avais rien prévu ? Des économies, quelque part où aller ?

Milo ne répondit pas tout de suite et gratta l'étiquette de sa bière en soupirant. Mathis allait tirer la gueule forcément. Avec peut-être en option, une belle gueulante. Les mêmes foutues réactions que sa mère. Pourtant c'était pas non plus un drame.

- C'était pas prévu.

- Comment ça c'était pas prévu ?

Milo n'avait pas envie de s'attarder sur la question et haussa les épaules.

- C'était pas prévu, c'est tout.

- Putain mais quel bel enfoiré !

- C'est bon c'est pas grave. Je m'en fous.

Il souffla une bouffée de tabac par la fenêtre et en profita pour observer un moment la rue ensoleillée. Il était plutôt content de retrouver Florence, Capri c'était joli mais c'était autre chose. Trop de citrons, de tourisme et d'affaires louches dans lesquelles son père trempait.

- Comment ça tu t'en fous ?

Milo leva les yeux au ciel et écrasa sa cigarette dans le cendrier. Si Mathis se mettait à parler français c'était jamais bon signe. Il bût une gorgée de bière et s'appuya sur le dossier de sa chaise, le bras accoudé sur le rebord de la fenêtre.

- C'est juste que c'est pas si grave. Il a toujours été comme ça.

Toujours. Mathis tira la grimace et attrapa le paquet que Milo avait laissé sur la table. Il prît une cigarette et l'alluma en tremblant des mains. Il avait envie de boire. Une mauvaise habitude qu'il avait prise depuis que Vivi avait disparu.

- Qu'est-ce que tu vas faire ?

Milo leva les yeux vers Mathis et fit la moue. Il n'en avait aucune idée. Il avait pas de diplôme, pas de véritables expériences à part ses quelques talents de mécano grâce aux différents jobs qu'il avait exercé à Capri, Rome et Nice. Mais répondre un truc pareil à Mathis qui fulminait dans la cuisine, c'était pas une très bonne idée alors il fît mine de boire encore un peu et marmonna :

- Je vais faire mécanicien, gagner un petit salaire puis me trouver une chambrette.

Mathis haussa les sourcils.

- Et tes études ?

- Quoi mes études ?

- Ben tes études. L'université, tout ça.

Milo ouvrit la bouche puis la referma. C'était un peu compliqué d'expliquer à un type comme Mathis qu'il avait arrêté le lycée quand il était parti de chez lui. Il jeta un coup d'œil à sa bière et remarqua qu'elle était vide.

- Je pourrais en avoir une autre s'il te plaît ?

- Bordel Milo !

Mathis donna un coup dans la table et se leva pour partir fumer à la fenêtre. Cet enfoiré de Sergio. Même pas capable d'offrir une vie convenable à son môme.

- J'aurai jamais dû accepter que tu partes ! Jamais, tu m'entends !

- Mathis…

- Quoi Mathis ? C'est quoi le problème ?

- Merci.

Mathis resta un long moment en suspens, la bouche ouverte devant la fenêtre. Il ne savait pas quoi dire et il sentait sa cigarette se consumait entre ses doigts. Milo en profita pour se lever. Il reprit son paquet en laissant deux cigarettes sur la table et se dirigea vers le couloir.

- Tu sais Milo… Tu peux rester ici autant que tu veux… ça me fait plaisir.

Milo lui sourit et enfonça les mains dans ses poches.

- Je sais Mathis. Je sais.

- Tu me promets d'y réfléchir au moins ?

Milo lui adressa un vague signe de tête et disparu dans le couloir.

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Milo se laissa tomber sur un banc et soupira. Il pensait pas que ce serait si compliqué de trouver un job à Florence. A Capri au moins il avait eu les relations étranges de son père et leur carnet d'adresse longues comme le bras mais là c'était une autre histoire. Il s'alluma une cigarette et leva les yeux au ciel. Au moins, il était revenu au bercail. Enfin après, à savoir si c'était une bonne chose ou non. Il en savait trop rien.

- Excuse-moi gamin, t'aurais pas une clope s'il te plaît ?

Milo ouvrit les yeux et les posa sur l'homme un peu vieux qui se tenait devant lui. Il aimait pas qu'on l'appelle de gamin et qu'on le tutoie. Les collègues de son père le faisaient tout le temps. Un jour, un type en costard noir lui avait dit d'aller pleurer dans les jupes de sa mère, ça l'avait rendu dingue et il lui avait explosé le nez.

- Ouais, tenez.

L'homme l'alluma d'un geste un peu brusque. Il avait de grandes mains, trop grandes pour sa boîte d'allumette. Milo esquissa un sourire.

- Pourquoi tu souris comme ça, le môme ?

- Pour rien…

- Hm… Tu fous quoi ici ?

Milo haussa les épaules et écrasa sa cigarette du talon.

- Je cherche un job.

- Un job de quoi ?

- Un job.

La réponse sembla lui plaire et l'homme enfonça les mains dans ses poches à la recherche d'un stylo.

- T'as un papier ?

- Euh… Oui.

Il lui tendit un de ces cv et l'observa se débattre avec la feuille un moment avant de réussir à la caler dans la paume de sa main.

- C'est mon numéro. J'suis le patron du bar d'en face. Ça ouvre le soir. C'est un truc un peu chico pour les gars de la haute, tu vois le genre ? Enfin bref. C'est pas mal payé, suffit juste que tu saches tenir un plateau et que tu trouves une chemise noire. Pour le reste… (Il lui jeta un regard rapide et hocha la tête) ça devrait aller, t'as une bonne tête.

Milo récupéra son cv et observa le type, l'air circonspect. Angelo Fontella selon ce qu'il avait écrit.

- Ouais…

- Tu me crois pas ? Passe au service de ce soir. On fera un test. Tu seras payé bien sûr. Ça c'est mon numéro. (Il tapota la feuille du bout de son index) Pas de faux plans, de lapins, j'aime pas ça. C'est ok ?

Milo le scruta un moment avant de répondre et finit par hocher la tête, l'air vaguement convaincu. Pas envie de se retrouver dans une affaire de tapinage. Il avait déjà donné et c'était vraiment pas sa tasse de thé.

- Pourquoi pas.

- Parfait ! Alors à ce soir euh… hm…

- Milo.

- Milo comment ?

- Milo tout court pour l'instant.

Angelo éclata d'un rire fort et clair et jeta sa cigarette, un peu plus loin sur les pavés.

- Tu me plais bien Milo… A ce soir !

Milo l'observa traverser la rue d'un pas pressé et rentrer dans le bar Il Adriano. A ses épaules, il pouvait voir qu'il riait encore.

.

- Qu'est-ce que vous foutez là ?

- Sympa l'accueil.

Milo haussa les épaules et passa une main sur son front. Ce foutu Mathis, toujours à fourrer son nez dans ses affaires. Il posa son sac dans l'entrée et s'accouda à l'arche en bois qui marquait l'entrée du salon.

- Désolé. Vous voulez un café ?

- Pourquoi pas.

Milo lui fît un vague signe de tête et Simon le suivit jusqu'à la cuisine. Il y avait une odeur de café chaud et de peinture sèche dans la pièce. Mathis avait étalé des toiles dans le fond près de la baie vitrée. La plupart étaient vierges, deux seulement représentaient des gens seuls fumant contre la vitre d'un café américain. C'était beau et triste à la fois. Peut-être une des raisons pour lesquelles il lui avait demandé de rester. L'absence de Vivi toujours.

- C'est Mathis qui vous a dit de venir ?

Simon attrapa la tasse qu'il lui tendait et le remercia d'un signe de tête.

- Oui. Il m'a dit que ton père t'avait abandonné.

Milo soupira et alluma compulsivement une cigarette. Il n'aimait pas trop la présence de Simon. Elle l'angoissait autant qu'elle le rassurait.

- Les grands mots ! Il avait simplement du boulot, pas la possibilité de me trimballer dans ses affaires foireuses. Pas la peine d'en faire tout un cinéma.

- Si tu le dis.

- Et vous êtes juste venu pour ça ?

Simon posa sa tasse sur la table et tira sur son pantalon pour croiser les jambes.

- Entre autres. Ton beau-père aimerait bien qu'on se revoit.

- Mathis n'est plus mon beau-père.

Simon haussa un sourcil derrière ses lunettes en plastique et joua avec sa petite cuillère un moment avant de reporter son regard sur Milo qui fumait pensivement, penché par la fenêtre.

- Alors t'en pense quoi ?

Milo se tourna pour le regarder et haussa les épaules en jetant le mégot de sa cigarette par la fenêtre.

- De toute manière, c'est pas comme si vous alliez me laisser tranquille ?

- C'est pas faux… Mathis m'a dit que tu cherchais un travail ?

- Oui…

- Tu as trouvé ?

- Peut-être. Je passe un essai ce soir. Vous voulez un autre café ?

- Non merci. Ah oui ? Où ça ?

- Il Adriano, en tant que serveur. C'est pas encore sûr.

- C'est bien. C'est bien…

Il remonta ses lunettes sur le haut de son nez et se leva, dépliant son pantalon à pinces. Il voyait bien qu'il dérangeait. Milo lui jetait de vagues regards et ne lui souriait pas. Il fixait les toiles, les tasses. Jamais ses yeux derrière ses lunettes.

- Je vais y aller Milo. Ça t'irait le mercredi matin ?

- Sûrement…

- Sûrement… (Simon eût un petit rire et rangea sa tasse dans l'évier.) J'avais oublié ton sale caractère… A mercredi alors.

Milo n'acquiesça pas et ne le raccompagna pas à la porte. Simon était bien assez vieux pour retrouver son chemin tout seul. Il s'accouda à la baie vitrée et observa la rue. Il entendit la porte claquer et soupira. Il était enfin seul.

.

Andreï posa sa veste en cuir sur son bras et s'accouda au mur en brique rouge de l'Il Adriano, il faisait chaud et ses cheveux blonds collaient à ses tempes. Il donna un coup dans un sac en plastique éventré sur le bitume et tourna la tête pour observer l'entrée de service. Milo venait de sortir, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon à pince, la clope au bec et l'air vaguement hagard.

- Milo !

Il se retourna et fronça des sourcils. Le type c'était Andreï, un franco-russe tout droit débarqué de Paris qui parlait avec un accent à couper au couteau. Angelo lui avait présenté comme étant le barman, c'était un grand gars blond à la peau pâle et aux yeux clairs. Il fumait pas, buvait pas d'alcool et n'avait pas de copines. Une vie de moine dans un corps de gangster.

- Ah… Salut.

- Alors ? ça te plaît ?

Milo haussa des épaules et tira longuement sur sa cigarette avant de répondre. Andreï le fixait en se mordant les lèvres et en triturant la fermeture éclair de sa veste.

- Ouais, ça va. C'est pas mal.

- C'est cool… C'est cool. Dis ça te dirait d'aller boire un verre ? ça fait une semaine que t'es arrivé et on a pas eu le temps de faire connaissance…

Il ne répondit pas de suite et l'observa un long moment. Andreï et son air de mafieux qui l'invitait à boire un verre pour sympathiser. Plutôt déroutant. Il jeta sa cigarette dans la chaussée et releva les yeux. Pourquoi pas après tout.

-Okay…

- Bien. Allez viens, je connais un truc sympa à deux pas.

Milo le suivit sans parler. Il n'avait rien à dire et Andreï se charger de faire la discussion pour deux. En marchant, il observa les gens, notamment un couple de petits vieux qui se tenaient serrés et étroits sur le bord de la chaussée, comme un duo de funambules sur le fil. Avant c'était le genre de scènes qui peuplaient les tableaux de Mathis. Désormais c'était souvent des personnes seules, assises derrière des vitres à observer les autres. Toujours depuis Vivi.

- Alors ça te dis ?

Milo leva les yeux vers le bar et observa Andreï. Il avait les mains qui tremblaient et ses yeux papillonnaient dans la lumière crûe des néons colorés.

- Ca me va.

La tension qu'il semblait porter sur ses épaules retomba d'un coup et il lui sourit de toutes ses dents en entrant, des tâches rouges sur les joues.

- Merci.

Andreï venait de s'asseoir lourdement au bar, les mains à plat sur le bois et de se tourner vers lui en tirant la moue.

- De quoi ?

- Ben… (Il regarda vers l'entrée du bar ou sur la baie vitrée trônait un autocollant d'un drapeau aux couleurs de l'arc-en-ciel puis fixa Milo dans les yeux.) Tu sais… C'est sympa…

Milo balaya la remarque d'un geste de la main et appuya son dos contre la chaise.

- J'ai pas de soucis avec ça Andreï.

- Merci…

Il lui jeta un dernier regard avant de commander deux pintes en souriant, l'air plutôt soulagé.

- Je l'ai encore jamais dit.

Milo haussa les sourcils et l'observa sans rien dire.

- Ah ?

- Ouais…

L'italien le regarda encore un moment avant d'hocher simplement la tête et de commander une bière. Andreï lui sourit et s'avachit sur son siège en soupirant.

- Tu dois te demander pourquoi je te dis un truc pareil, hein ?

Milo secoua la tête et attrapa la pinte que lui tendait le barman, un jeune homme un brin efféminé qui venait de lui faire un clin d'œil. Il tira la grimace et bût une gorgée de bière sans regarder Andreï.

- C'est pas mes affaires, Andreï. Tu fais ce que tu veux. J'ai pas de problème avec les homosexuels.

Le russe hocha la tête et passa son doigt sur le contour de son verre mouillé en se pinçant les lèvres. Milo soupira et se tourna vers lui pour le regarder dans les yeux.

- Mais si t'as besoin d'en parler… Enfin bref. Vas-y.

Il balança un bras dans l'air, plutôt agacé et se demanda pourquoi il venait de dire un truc pareil. C'était Simon qui en aurait fait une syncope. Milo détestait écouter les histoires des gens. Elles étaient toujours pathétiques, ennuyeuses et tristes à mourir. Pendant des années il avait écouté les déboires de Vivi, penchée sur sa table occupée à se goinfrer de médicaments. A chaque fois, elle finissait en larmes, le visage contre la table en plexiglas. Il lui tendait un kleenex et elle levait les yeux vers lui avec l'air de lui dire qu'elle aimerait qu'il n'ait jamais existé.

Andreï lui adressa un pauvre sourire en buvant une gorgée de bière et prît une longue pause avant d'ouvrir la bouche.

- J'habitais à Moscou avant.

- Ah…

- Des gars de mon lycée ont appris que j'étais gay et je me suis fait tabassé à la sortie. J'ai dû suivre une thérapie puis de la rééducation pour mes jambes.

Milo suivit son regard jusqu'à ses genoux et remarqua sa jambe gauche qui tremblotait comme une feuille morte depuis qu'il s'était assis.

- Ma mère était en colère, alors elle m'a envoyé chez mon père à Paris. Je pensais que ça allait mieux se passer, mon père était plutôt sympa. Mais j'arrivais pas à vivre normalement, j'avais trop peur de me faire de nouveau casser les jambes. Je suis tombé en dépression puis j'ai suivi une autre thérapie avec un psy. Ça m'a fait du bien, et j'ai décidé de reprendre à zéro. En arrivant ici, je me suis promis de dire à quelqu'un que j'étais gay.

Milo haussa un sourcil et lâcha sa bière du regard pour observer Andreï, d'un air circonspect.

- T'as l'air d'être un type bien, Milo… Et puis…

- Et puis quoi ?

- Ben… Toi aussi non ?

L'italien secoua la tête et lui adressa un vague sourire avant de répondre :

- Non. Je ne suis pas gay, Andreï. Pourquoi ? J'ai l'air ?

- Non… Non. C'est juste que… Je t'ai vu avec ce type une fois.

Milo fît mine de réfléchir et repensa aux quelques fois où Mathis était passé au bar pour prendre un verre avant la fin de son service.

- Mathis ? C'était le mari de ma mère à une époque.

Andreï rougit furieusement derrière sa pinte de bière et donna un coup dans la table avant de jurer en russe et de s'excuser.

- Désolé… C'est juste que…

- Que quoi ? Qu'il est incroyablement beau ? (Milo haussa des épaules et finit sa bière.) C'est Mathis, il est comme ça. C'est l'effet qu'il fait.

Andreï hocha vaguement la tête en repensant aux yeux verts brillants du peintre et passa une main dans ses cheveux épais. Milo semblait ailleurs, quelque part entre l'ivresse et la lassitude.

- Et ta mère ?

- Vivi ? Elle est morte il y a trois ans. Elle s'est suicidée.

Le russe ouvrit la bouche et resta un long moment sans rien dire avant de baisser la tête pour essayer d'attraper le regard vide de Milo.

- Désolé… Je savais pas…

Il balaya le sujet d'un geste de la main et poussa sa pinte vide vers le barman.

- C'est rien. Crois-moi.

- Quand même… Enfin je veux dire, ça a dû être dur.

Milo se leva et jeta trois euros en petit monnaie sur la table.

- Faut croire que j'ai pas de cœur alors. Bonne soirée Andreï.

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