LE DILEMME DE L'ARCHANGE

Depuis l'aube des temps, les hommes lèvent la tête vers les étoiles pour y chercher le Royaume divin, sans savoir qu'il n'est pas de ce monde mais se situe ailleurs et au-delà ; en son cœur, comme un astre magnifique, brûle la puissance de l'Unique. Ses hérauts, les Seraphim, chantent sans fin sa louange les terribles Cherubim, dont la seule vue calcine les yeux des hommes dans leurs orbites, forment sa garde d'honneur les prudents Erelim L'assistent dans le gouvernement de la Création.

Du haut de leurs cathèdres, ces purs esprits voient s'approcher les sept Archanges. Sept êtres de feu divin, d'une nature si pure que les yeux des hommes ne peuvent distinguer leur forme véritable. Au fil des éons, ils se sont revêtus d'une chair inaltérable, resplendissante, dont la beauté sidère les sens. Une paire d'ailes, si majestueuses qu'elles ne pourraient se déployer dans aucune salle élevée par des mains mortelles, figure leur appartenance au monde de l'éther.

Au premier rang, se tiennent les trois Archanges majeurs : Michaël, bras armé de l'Unique, feu d'or pur ; Gabriël, messager vif et subtil, flamme d'argent Raphaël, doux guérisseur, lueur d'un blanc pur. Derrière ces seigneurs parmi les Anges, se tiennent leurs quatre frères mineurs, dont les hommes retiennent rarement le nom. C'est vers eux que le regard des Erelim se porte ; le plus sage d'entre ces sages prend la parole :

« Approche », commande-t-il au plus jeune des Archanges, qui resplendit d'un or plus sombre et ambré que celui de Michael. On le nomme Akrasiël, l'ami de Dieu, car chacun au Royaume sait qu'en dépit de sa position inférieure, l'Unique le tient en haute estime. N'est-ce pas lui qu'Il chargea de mener Hénoch, patriarche des Hommes, jusqu'au Royaume, quand l'Unique décida de lui révéler de son vivant l'Ordre divin ? On dit que l'Unique appelle parfois Akrasiël à lui, au-delà des chaires des Erelim, de la garde de Cherubim et de la cour des Séraphim, pour l'entretenir de ses desseins. Certains prétendent qu'il s'enquiert de ses avis. Les plus audacieux, qu'il en tient compte. Une outrageuse pensée, pour Akrasiël le premier, lui qui se considère comme un docile serviteur de l'Unique !

L'Archange mineur s'avance et prosterne sa puissance et sa grâce devant l'Erel dont la voix s'élève comme une musique - ou une pensée pure :

« Akrasiël, il est de ton devoir de veiller à l'harmonie au sein du Royaume. Un membre de l'Ordre angélique a commis une transgression majeure qui persiste à ce jour. »

Akrasiël n'agit qu'avec la plus grande réflexion. La nature de ses missions en est peut-être la cause : s'il était humain, son cœur pèserait lourd dans sa poitrine la révolte y prendrait racine. Mais la rébellion n'est pas dans la nature des Archanges. Ou plutôt, elle ne l'est plus.

Le visage grave, un genou à terre, ses ailes majestueuses repliées sur son dos puissant, Akrasiël se soumet à la volonté de l'Unique, portée par la voix de l'Erel. Non par crainte de perdre Son amitié, ni par jouissance d'exercer sa puissance, mais parce que tel est son Devoir, qu'il fut créé pour accomplir et qu'il accomplit bien.

Aux premières lueurs du jour, un étranger marche sur la route qui mène à la Cité des hommes. L'aurore baigne d'or rose les hautes murailles de briques crues, qui dominent souverainement ces terres rocailleuses, où des arbres assoiffés peinent à tendre leurs branches plus haut que la tête d'un homme, où les buissons s'accrochent péniblement à la vie, où seuls les cailloux fleurissent d'abondance sur le bord du chemin. Ça et là, s'élèvent des baraques de terre ; de fragiles enclos de branches tordues marquent leur souveraineté sur un assemblage de lopins de terre péniblement travaillés par l'araire. Des chèvres maigres et récalcitrantes, des bœufs aux hanches saillantes s'y pressent frileusement : le soleil n'a pas encore dissipé la froidure nocturne venue du désert.

L'étranger s'approche des portes de la Cité un spectateur attentif remarquerait que la poussière du chemin n'a souillé ni ses pieds nus, ni le bas de sa robe de toile blanche. Sans doute, les gardes sont-ils encore ensommeillés à cette heure matinale à moins que la lumière irréelle de l'aurore ne nimbe leur vision d'illusion.

Ils font cependant belle figure avec leur barbe tressée et leur armure d'écailles de métal. Appuyés sur leur lance, ils considèrent gravement le visiteur : sa chevelure tombe en boucles de bronze dans son dos, son regard d'or s'illumine même dans le contrejour. Il domine les soldats, choisis parmi les hommes les plus vigoureux de la Cité, de toute la tête. Cependant, son beau visage, glabre comme celui d'un adolescent, ne montre que douceur et humilité. Saisis d'un inexplicable respect, les gardes s'écartent et livrent passage à l'étranger.

De l'autre côté des murs, un amoncellement de bâtisses aux murs blanchis et aux fenêtres étroites, au toit en terrasses laisse à contrecœur la place à des rues tortueuses, où déjà se dressent quelques étals de marchands. Les plus hautes maisons penchent leur étage au dessus de l'espace vide, comme pour murmurer à leur vis-à-vis qu'aujourd'hui, est entré dans la Cité un serviteur du Royaume. Des rideaux de toile épaisse et colorée masquent les issues, protégeant l'intérieur de demeures du froid de la nuit et de l'ardeur du jour. L'étranger contemple le visage paisible et prospère de la Cité, la plus majestueuse réalisation des hommes, qui n'est qu'un grain de sable en regard du Royaume.

En son centre, se dresse une haute tour pyramidale, qui élance vers les cieux ses innombrables niveaux. Le visiteur s'avance vers elle d'un pas décidé les rares passants s'écartent de sa route, se demandant qui est cet étranger au port si noble qui se dirige vers le temple vertigineux de Baal Shamen, le dieu du ciel, témoin de la foi des hommes. Une foi qui s'est détournée de l'Unique au profit d'un maître plus proche, un maître qu'ils peuvent voir, toucher, qui répond à leurs paroles par des paroles. Un majestueux escalier prend d'assaut la tour, qu'il embrasse en s'élevant graduellement, car l'ascension ne doit être ni courte ni facile. L'étranger se soumet à l'épreuve. Lui qui pourrait d'une pensée en atteindre le faîte a choisi d'expier à l'avance l'acte qu'il s'apprête à commettre.

Enfin, il parvient au sanctuaire, au tout dernier niveau. Sous la colonnade qui dresse sa forêt de pierre ciselée et le ciel de pierre étoilée, les prêtres au crâne rasé, vêtus de fourrures de fauves et drap d'or, s'écartent avec révérence. Seul un fou ou un esprit oserait se présenter en ce lieu sacré avec le doux visage de l'innocence. Baal, qui fut jadis un Ange du Royaume, siège sur un trône de bois doré à l'or fin, décoré d'une tête de taureau ciselé dans le métal précieux, dont les longues cornes s'incurvent comme les bras du kinnor. A ses pieds, les hommes de la Cité ont déposé mille offrandes, les nourritures les plus exquises, les essences exotiques de l'encens et de myrrhe, l'or et l'argent extirpés des entrailles des montagnes.

Baal a changé, son corps s'est modelé comme de l'argile fraîche pour se conformer aux désirs des hommes : ses membres sont devenus puissants comme le tronc des jeunes arbres, sa longue chevelure et sa barbe s'ornent de tresses ouvragées. Sa tête s'auréole d'une étincelante clarté – lumière impure qui n'est plus celle du Royaume. Son corps se pare de fine toile brodée d'or, des joyaux étincèlent à ses oreilles, son cou, ses chevilles et ses poignets. Il porte les armes d'un guerrier. Mais ses traits, même épaissis et brouillés, restent ceux de l'Ange Belaël.

Comme un terne manteau de chair, l'apparence humaine d'Akrasiël se trouve soudain rejetée. Il se dresse dans toute la gloire de son enveloppe resplendissante, brandissant l'épée de flammes dont l'a armé l'Unique.

« Je savais que tu viendrais, dit Baal d'une voix sonore comme le tonnerre dans le ciel. Je t'attendais.

— Il ne pouvait en être autrement, répond Akrasiël – et ses paroles s'élèvent comme le chant de mille kinnors –, mais seul l'Unique peut décider de l'heure du jugement. »

Les yeux profonds comme des gouffres de Baal se ferment brièvement

« Et il est de ton devoir de l'exécuter, mon Frère. »

Si l'ami de l'Unique se tient dans toute sa majesté, ses mots demeurent doux, empreints de regrets :

« Toi qui porta jadis le nom de Belaël, à qui fut confié la protection de la Cité des hommes, reconnais-tu l'erreur de ta voie ? »

Baal hoche sa tête magnifique, sans se départir de sa noblesse et de sa dignité :

« Je la reconnais, Archange de l'Unique.

— Reconnais-tu avoir accepté que les hommes de la Cité t'adorent de même façon que l'Unique, en Ses lieu et place ? »

— Je le reconnais, ô Akrasiël. Et je me soumets à ta justice. Mais sache que jamais je ne L'ai renié. »

Akrasiël est le fidèle serviteur de l'Unique. Cependant, le feu qui l'habite tressaille et vacille. Sans y croire, il s'est pris a espérer que Baal nierait sa faute, qu'il choisirait de se battre. Un combat est toujours plus aisé qu'une exécution.

« Je te prie, mon Frère, d'épargner la vie des humains de la Cité, plaide Baal en une dernière requête. Grande est leur ignorance et j'ai profité de leur aveuglement. »

Le jeune Archange acquiesce : à ce sujet, il n'a reçu aucun ordre de l'Unique et il n'est pas de son ressort de châtier les hommes. Il brandit son épée embrasée, prolongation de la volonté de l'Unique. Baal ferme les yeux tandis que le feu divin pénètre dans sa chair. La terrible brûlure dissipe son corps matériel et spirituel qui se désagrège en milliards de particules, sable aux grains de lumière qui rejoint en un lent tourbillon l'essence de la Création.

Les hommes qui l'adoraient s'envolent comme des fétus de pailles, portés par les rafales d'un vent qui les dépose indemnes sur les collines avoisinantes. Les hauts murs et le grand escalier du temple se fissurent une pluie de gravas s'abat comme des larmes sur les lourds pavés. Des pans de mur se détachent, laissant des larges blessures dans les flancs du géant. Quand les failles deviennent trop béantes, le temple entier s'effondre enfin, dans une vaste nuée de poussière qui ensevelit presque la cité. Les témoins de ce désastre, ou peut-être de ce miracle, diront avoir vu une forme dorée se dresser au milieu de cette désolation, étendre d'immenses ailes de feu ambré et gagner les cieux.

Quand le crépuscule descend sur la terre, Akrasiël n'a pas regagné le Royaume. Les dernières heures du jour le trouvent assis au sommet rocailleux d'une haute montagne, sa belle tête d'or entre ses mains. Il a quitté sa lumineuse apparence, la chair le vêt de nouveau. Sans les vastes ailes à demi-repliées dans son dos, il ressemblerait à un jeune homme d'une divine beauté, drapé d'un voile de douleur. Des larmes en fusion coulent sur son beau visage, pour le frère qu'il a dû anéantir. Le frère qui a erré, mais n'avait point chuté.

« Il ne L'avait pas renié…, murmure-t-il. Méritait-il une si implacable sentence ?

— Tu connais la réponse, petit Frère. »

La voix s'est élevé, suave, veloutée, à peine annoncée par le doux frôlement d'une paire d'ailes. Une plume de sable, aux reflets de sinople, tournoie lentement pour se poser devant les pieds nus de l'Archange. Les yeux d'or se posent sur la plume, puis se lèvent lentement vers la silhouette, debout devant lui.

« Samaël…. »

Les hommes l'imaginent revêtu d'une enveloppe aussi laide qu'est censé l'être sa nature, avec des membranes de peau plutôt que de nobles rémiges, des sabots en lieu de fins orteils, les cornes de la bestialité déparant son front. Mais les hommes se trompent. Samaël, à qui l'on donne bien d'autres noms, a juste été déserté par le feu de l'Unique, qui a laissé derrière lui une chair blanche comme le marbre, des boucles noire comme le chaos et des yeux de malachite qui luisent froidement entre ses paupières. N'a-t-il pas été proche de l'Unique, son bras gauche quand Michael était son bras droit ?

La main de Samaël se tend vers la joue de l'Archange, suivant presque avec tendresse, du bout du doigt, le sillon brûlant d'une larme angélique :

« Pourquoi, fait-il de cette voix envoûtante qui chanta la louange de l'Unique avant de le rejeter, pleures-tu, quand tu jouis encore du séjour du Royaume, et de la félicité qui l'accompagne ? »

Akrasiël veut le sommer de retirer sa présence maudite de sa vue, le toucher pervers de ses doigts de la surface de la peau. Cependant, il sait qu'aucun des Archanges habités par le feu de l'Unique ne saurait comprendre sa détresse.

« Belaël n'avait pas renié l'Unique, il a pris soin de la cité qui était heureuse, prospère et pour l'essentiel libre de vices. Son seul tort fut de laisser le peuple l'adorer. N'y avait-il pour lui aucun pardon possible ? »

Samaël lève avec une consternation son visage terrible et merveilleux :

« Petit Frère, le pardon n'est que pour les hommes, que l'Unique appelle ses enfants. Nous ne sommes pas ses enfants, mais ses serviteurs. Tout ange qui faute montre l'imperfection de sa nature… et quel serait l'intérêt de garder un araire brisé, une hache émoussée ? »

Akrasiël se détourne, refusant de se laisser atteindre par les paroles de Samaël, mais déjà le Démon s'est accroupi devant lui, comme un reflet troublé :

« D'ailleurs, t'es-tu déjà demandé comment l'Unique, dans sa perfection, pouvait posséder des serviteurs imparfaits ? Écoute, Petit Frère, et apprends… Au commencement, le monde était encore neuf aux yeux de ton Maître et l'ivresse de la Création embrasait tout l'univers. Mais au fil des éons, la Création finit par se figer et mourir de sa propre perfection. Tous les serviteurs du Royaume s'en félicitaient, mais aucun d'entre eux ne percevait la lassitude du Créateur. Aucun, sauf moi… »

Un sourire subtil apparaît sur ses traits d'une perfection glacée :

« J'ai compris que pour que la création soit sans cesse renouvelée, elle devait ressentir l'attraction du Chaos. J'ai défié le Maître et, de ma rébellion, le chaos a de nouveau surgi au cœur de la Création, poussant le Maître et ses serviteurs à lutter et rebâtir, toujours et encore. N'ai-je pas effectué le plus grand de tous les sacrifices, qui m'a à jamais exilé du Royaume ? »

Akrasiël se redresse, sentant une juste colère bouillonner en lui : comment le Maudit peut-il prétendre avoir servi la volonté divine ? Néanmoins, comme le poison dont son nom se fait l'écho, les mots de Samaël s'insinuent dans son esprit…

« Petit Frère, poursuit le Démon, le Bien, le Mal, ne sont que des jolis mots à l'usage des Hommes. Il n'existe rien de tel au niveau de l'ordonnancement divin : juste l'Ordre, le Chaos, et la subtile balance entre les deux… Ou sinon, comment toi, supposément un être de Bien, aurais-tu pu porter la destruction sur ton Frère, qui pourtant n'a jamais nui aux hommes dont il était le protecteur ? »

La vérité inflige de plus profondes blessures que le mensonge. Akrasiël se redresse et revêt brusquement son habit de feu. Face à lui, le Démon ne recule ni d'un pas, ni d'un souffle. Son sourire offre un rempart glacé au regard embrasé de l'Archange. Il n'est point de son ressort, cependant, de combattre les Anges déchus : c'est à Michael qu'échoit une tâche qu'il peut accomplir sans doutes ni remords. Et Samaël parle toujours, de cette voix qui se déroule comme un fil de soie :

« La Création, pour pouvoir Vivre, a besoin de cet équilibre subtil entre l'Ordre et le Chaos. Sans l'ombre, point de lumière. Sans la chute, point de salut. Sans la mort, point de vie. Il est de notre devoir de maintenir l'équilibre dans le déséquilibre… Sur la terre des hommes, le combat est équitable, une guerre de conquête, une lutte d'influence. Mais dans nos Royaumes, il en est autrement : la Lumière est d'une essence plus subtile et éthérée que le Chaos, et les maigres filets qui s'insinuent dans mes Domaines, vite étouffés par la densité du chaos, font à peine mouvoir le fléau. Tandis que la moindre parcelle de chaos peut détruire l'harmonie du Royaume si on la laisse s'y infiltrer, s'y insinuer et en corrompre l'essence. C'est pourquoi, Petit Frère, c'est de toi que dépend au final l'équilibre de la balance. »

Akrasiël recule légèrement sa flamme vacille. Comme tout Archange, il sait que chaque mot qui glisse hors de la bouche de Samaël porte une part du chaos.

« Nous sommes semblables, toi et moi, poursuit Samaël avec douceur, presque tendresse. Ne fus-tu pas créé pour combler le vide laissé par mon départ, pour ne pas laisser une part de néant à la merci du Chaos ? Ton Maître a été prudent cependant : il a élevé deux de ses serviteurs pour balancer l'influence de Michael, même s'il est bien incapable de la moindre initiative, et te tient à une place indigne de toi… et de l'importance de ta tâche. »

Il se rapproche, et sa voix devient un murmure feutré :

« Mais de toi à moi, petit Frère, parmi cette foule de serviteurs, de Seraphim, de Cherubim, d'Erelim, d'Archanges et d'Anges... seuls toi et moi sommes doués de ce qu'ils n'auront jamais : la capacité à remettre en cause la loi de l'Unique. Par conviction, tu as choisi de jamais l'enfreindre, même si tu en souffres. Par conviction, j'ai choisi de le faire, même si cela a entraîné ma chute. Par choix, j'ai créé la balance. Par choix, tu assures l'équilibre, car aucun être dénué du pouvoir de choisir ne peut comprendre l'harmonie. Et nous luttons de part et d'autre pour maintenir cet équilibre subtil. Tel est le pactetacite instauré par l'Unique. »

Il se penche et ses lèvres pâle effleurent l'oreille de l'archange quant il lui murmure :

« Un jour, Petit Frère, un jour, l'un des plateaux pèsera plus lourd que l'autre, au point que les digues du Ciel ou de l'Enfer s'ouvriront et vomiront leurs Légions. La Création disparaîtra et il appartiendra à l'Unique de choisir ce qu'il voudra en sauver. Mais en ce jour, Akrasiël, lors du combat de la fin des temps, je retiendrai mon bras contre toi, et il en sera de même de ma suite… La destruction de Michael me suffira bien. »

Et dans le bruissement de ses ailes sombres, si vastes qu'elles masquent le ciel et assombrissent un temps les dernières lueurs du jour, Samaël prend son envol.

Poursuivi par les paroles du Démon, Akrasiel plane jusqu'à la surface de la terre, qu'il survole sans but. Samaël, malgré toute sa duplicité, a dit vrai : sans l'ombre, point de lumière. Sans la chute, point de salut. Sans la mort, point de vie… Et si rien ne pèse également dans les deux plateaux, point d'équilibre. Akrasiël continuera d'accomplir son devoir, car tel est son choix.

Bientôt ses vastes ailes le portent vers un petit groupe de maisons de terre, à la lisière du désert. Non point la Cité à demi-ensevelie, dont les habitants tremblent encore en haut des collines, mais un village paisible dans les ombres du soir. Sans bruit, invisible aux yeux des hommes, Akrasiël se pose et revêt son habit de chair. Il se dirige vers la plus grande des demeures, devant laquelle, sous un auvent de toile, la famille s'est assemblée pour le repas du soir. Hommes, femmes, enfants conversent joyeusement et leur rire résonne dans l'air pur de la nuit, sous la lueur des premières étoiles. Des effluves d'épices, de viande grillée, de fruits à la chair gorgée de jus se mêlent à la senteur propre et sèche du désert.

Le patriarche, un vieil homme à la peau brune et racornie comme les buissons du désert, caresse avec contentement sa longue barbe blanche. Akrasiël se glisse discrètement à ses côtés, pose une main sur son épaule. Le vieillard soupire d'aise en tournant vers lui un regard terni :

« C'est donc toi, Rasuel, mon ami ! Je n'y vois plus très bien, mais je reconnaîtrais ta présence entre mille… Viens à côté de moi, et même si les Anges ne peuvent se nourrir d'aliments terrestres, soit mon invité pour ce soir. »

Akrasiël sourit avec bienveillance : Hénoch n'a jamais pu prononcer parfaitement son nom. La langue des Anges est si subtile, si volatile, que la bouche des humains peine à en capturer le verbe.

Dans un silence bienveillant, Akrasiël écoute le patriarche parler de son arrière petit-fils, à qui il a donné le nom de Noah, de la douceur de l'air à la frontière de la nuit, du sable soyeux sous ses pieds nus, du goût des grenades quand leurs grains éclatent sous ses dents usées.

Akrasiël écoute la vie, la mort, l'ombre, la lumière.

Et se promet que tant que durera la Création, il œuvrera pour l'Harmonie.