Ce texte a été rédigé dans le cadre d'un concours de « drabbles 500 », sur le thème « rouge ».

ROBIN

L'Hiver règne désormais sur la Vallée.

Le vieil homme qui endormait sereinement le monde sous une blanche couverture a été détrôné par un monstre impitoyable. Un Vampire.

Drapé dans son manteau de glace, l'Hiver ne se nourrit pas de la chaleur vibrante de la vie : il se repaît des couleurs du monde. Il vole le bleu du ciel, le changeant en néant blanc et cotonneux. Il se délecte du brun et du vert des arbres, ne laissant derrière lui que des squelettes racornis. Même les grands sapins ployant sous la neige deviennent presque noirs. La nature entière oublie la chaleur, la douceur, la fraîcheur des teintes innombrables qui paraient le monde avant l'avènement de l'Hiver.

Des jours durant, Robin a fui les sbires de l'Hiver, emportant avec lui les derniers vestiges de couleur vers le cœur de la Vallée, pour que ces teintes vives éveillent la nature engourdie : une feuille, un pétale, une plume, un caillou poli par l'eau vive... Vert, orange, bleu, jaune...

Mais les serviteurs de bise et de givre du Vampire l'ont rattrapé, agrippé de leurs serres de glace, dépouillé, laissé pour mort. Ses vêtements ne sont plus que des hardes grisâtres. Le froid a décoloré sa peau, noirci ses lèvres, poudré ses cheveux sombres de blanc. Il titube le long des congères, vers la clairière secrète où bat le cœur de la Vallée.

Là où la rivière murmurait sous les épaisses frondaisons, se dresse à présent une cathédrale de glace. La cascade s'est figée entre les rochers épars ; seul le vent chante sa solitude. La présence envoûtante qui saisissait le cœur de Robin dès qu'il entrait dans ce sanctuaire s'est endormie - peut-être à jamais.

Brisé par son échec, il se laisse tomber sur le sol gelé : il ne mérite pas de vivre. Faisant appel à ses dernières bribes de détermination, il tire sa dague et l'appuie contre sa gorge... La lame brise la peau : un filet de sang s'échappe de l'entaille, se répand au sol.

Rouge.

Il ferme les yeux, conduit la lame plus profondément dans sa chair. Bientôt, le rouge s'échappe à flots de son corps presque roide. Chaque goutte qui tombe sur la neige est une parcelle de couleur qui ranime le cœur de la Vallée. Sa conscience vacillante perçoit son frémissement léger, l'eau qui coule sous la glace, le bruit ténu des herbes qui se défroissent sous la neige...

Tandis que sa vie s'écoule et s'enfuit, la clairière sacrée s'éveille de son lourd sommeil. Robin laisse ses paupières recouvrir son regard et l'emporter dans la douce pénombre du repos. Il a finalement trompé les serviteurs de l'Hiver.

Quand Robin rouvre les yeux, une éternité plus tard, il est blotti au milieu du feuillage qui bruisse autour de lui, en contrepoint du chant de l'eau vive. Les dernières bribes de sa vie ont été déposées dans un corps menu, couvert de plumes brun-gris, de plumes rouges aussi.

Un petit oiseau à la gorge ensanglantée, une parcelle de couleur qui saura toujours ranimer la Vallée, quels que soient les efforts du Vampire et de ses sbires pour la dépouiller.