Chapitre 1 : MAIS PARFOIS. LE PLUS NE SUFFIT PAS.

Il se tient au montant. Comme il peut. Le corps bouillant. La tête étourdie. Il ne peut plus. Contenir tout ce qui le déborde. Il se met à crier. Tous ces mots qu'il n'a jamais dits. Ces mots qu'il ne hurle. Qu'avec lui. Toute sa chair s'enflamme. Il ne s'appartient plus. Il perçoit à peine. Ses grognements rauques à lui. Il en vient presque. A appréhender l'explosion. Le bouquet final. Et quand la décharge survient. Il croit défaillir. Mord le dos de sa propre main. Pour tenter de maîtriser. De se contrôler un tant soit peu. Mais rien n'y fait. Le cri qui s'expulse de sa bouche. Lui est presque inconnu. Il sent son corps se déchirer. Et l'explosion est là. Comme à chaque fois. Chaque fois qu'il le prend comme ça. Le cri lui brûle la gorge, les lèvres. Et il s'affale, frissonnant. Avant de le recevoir sur son dos. Lourd, imposant. Il sent ses mains. Elles remontent vers ses épaules. Cherchent les siennes. Qu'elles trouvent. Qu'elles emprisonnent. Il ferme les yeux. Se laisse aller à cette chaleur. Qui fait fondre son être. Tout entier.

Le téléphone sonne. La sonnerie dure. Stridente. « Merdeeeee… fais chier… » Il se redresse avec difficulté. Garde une de ses mains. Sur son épaule. L'autre déjà sur le téléphone. « Oui… non… mais merde, qu'est-ce que tu crois… que je fais à cette heure… et puis, je ne suis pas de garde… quoi… » Le silence s'installe. Il écoute. Le souffle haché. « … tu ne sais pas où il est… t'as essayé chez Marie… ok… c'est bon, t'énerve pas, Janvier… t'as quoi… ». Ses oreilles écoutent. Mais ses yeux. Ne voient que sa croupe. Il laisse glisser sa main. Jusqu'à la raie offerte. La peau vibre toujours. « … tu lui passes deux culots à la suite… prépare le bloc 3… je serai là dans une demi-heure… » Le ton monte brutalement. « … ben oui, pas avant… pousses pas tu veux… je ne suis pas en état là… une douche, et j'arrive… ouais… » Il rit. Se redresse sur les genoux. La main sur les fesses rebondies. Sur ce cul qui le fascine. Jamais un cul. Ne l'a jamais fasciné autant. Il raccroche. Ses yeux rencontrent les siens. Le contemple un coude sur l'oreiller. Il est beau. Très beau. Il l'a toujours trouvé beau. Dès la première fois. Il se jette dans le bleu. Le bleu de ce regard. Si clair. Si spécial. Il penche la tête. L'écoute rire. « T'as aimé ?... »

Il contemple cet homme. Dressé devant lui. Les cheveux bruns. Les yeux verts. Le torse luisant. Jamais personne ne l'a jamais baisé. Avec une telle intensité. Faire l'amour avec lui, c'est comme plonger. Dans le cratère d'un volcan. Mêler son corps entier. Au brasier de l'enfer. Il le regarde se lever. Attraper son jean au sol. Son polo noir. « Je croyais… que tu n'étais pas de garde... » Il le voit s'arrêter à la porte. Se retourner. L'air soudain soucieux. « Je ne suis pas de garde… mais ils ne trouvent pas Christian… fais chier… » Il s'assied sur le lit. Fixe les grands yeux verts. « Je t'aime… »

Il sourit. S'approche. Se penche. Plaque sa bouche sur la sienne. Pour un baiser bruyant. Appuyé. « Je sais… » Il triture une mèche blonde. Se perd dans le bleu. Mordille le menton. « Je file… rendors toi… tu as le temps… » Il le pousse sur le dos. Monte un genou sur le lit. « Kévin… » Le bleu interroge. Attend. « … non, rien… » Il titille son nez d'un doigt. Comme il le fait souvent. « J'opère… je répare… je referme… et je reviens… » La tête blonde se redresse un instant. « C'est quoi… ? » Il se détache. Cette fois, il doit y aller. « Plaie par balle… grave, apparemment… » Il se précipite vers la porte. Se retourne. « Tu commences à 13 heures… tu seras parti… à ce soir… » Il lui fait un clin d'œil. Et disparaît.

L'eau coule. Il entend le ruissellement. Devine son corps parfait. Son sexe de nouveau bandé. Il ferme les yeux. Imagine la mousse sur sa peau. Remonte la couette. Il se lavera plus tard. Il doit dormir. Enfin essayer. Au moins de se reposer un peu. Heureusement qu'ils bossent décalés. Sinon il serait déjà mort. Les nuits avec Yann. Ne sont pas des nuits. Plutôt des marathons. Des chevauchées fantastiques. Avec chaque fois, un étalon différent. Ses lèvres s'étirent. Il étend ses bras. Et lâche un petit rire. Quand il l'entend dévaler les marches. Et crier. « Je suis plus là… »

Il marche à grand pas. Allume une cigarette. Se met à courir. Il tente de chasser la vision de son cul. Sans succès. Il n'a jamais vécu ça. Jamais baisé quelqu'un comme ça. Dès qu'il a fini. Il n'a qu'une envie. Recommencer. Enfoncer son sexe. Laminer son ventre. Kévin a sur lui. Un pouvoir irrésistible. Un pouvoir qu'il a eu tout de suite. Dès leur première rencontre. Il est accro. Pire qu'une drogue. De lui. De ses yeux. De sa voix. Et de son cul.

Le grand bâtiment se dessine. Majestueux. Olympien. Son ombre dans la nuit le surprend à chaque fois. Et pourtant. Il pourrait tracer la moindre de ses lignes. Les yeux fermés. Il court toujours. Jette la clope. Remonte la grande allée. Le gardien le guette. Lui fait signe. Il passe devant lui. L'effleure juste de la main. Et entre par la grand porte. Il est chez lui. Et comme à chaque fois. Son sang pulse dans cette sensation familière. Ses pieds glissent sur le sol dallé. Il se précipite sur les marches. Qu'il grimpe quatre à quatre. Ses bras quittent déjà les manches. Et c'est torse nu. Qu'il pousse la porte du vestiaire. Bernaud est là. En tenue. « Ça se présente comment… ? » demande-t-il. Sans autre préambule. Sa main extirpe la tunique bleue. L'autre dégrafe déjà le jean. « Mal… d'après ce que Janvier a dit… et toujours pas de Christian… » La réplique tombe. Froide. Dure. « Laisse Christian où il est… » Les yeux verts crachent. Etincellent. « … c'est pas ton problème… » L'homme disparaît. Sans un mot. Tête basse. Yann ôte rapidement le jean. Enfile le pantalon de coton bleu. Sur son sexe déjà dur. Putain, Kévin. J'ai encore envie de toi. Un sourire apparait. Tout de suite voilé. Par autre chose. Il pousse un soupir. Plaque ses mains. Sur son visage. Je ferais tout Kévin. Tout ce qu'il faut. Tu peux compter sur moi. Tout. Tout.

La porte battante grince toujours. Il grimace en pénétrant le bloc. Se laisse habiller en silence. Chausser les gants de latex. Le regard yeux déjà concentré. La respiration posée. Ses yeux se posent sur le corps. Recouverts de champs. La panseuse noue sa bavette. L'ajuste sur son nez. Le vert croise les pupilles noisette. Babette. Il l'a toujours trouvé craquante. Avec son 95C. Et sa manière de se déhancher. Et puis elle est compétente. Il déteste les mauvais. Les incapables. Il hoche la tête en silence. Reporte ses yeux sur la table. « Janvier… t'as fait ce que j'ai demandé… » Le jeune rouquin cligne des yeux. L'anesthésiste se retourne. Yann se racle la gorge. Questionne. « Bonsoir Brachand… il est prêt ?... » Il se frotte les mains. Reconnaît le doux étau. De la poitrine. La ceinture au ventre. Il est dans son élément. Là où il a toujours voulu être. Depuis toujours. Là où il vit. Où il sauve des vies. Où il combat la mort. « Salut, Berthier… il est tout à toi… » Il s'approche. Se cale sur la selle. Le ventre contre la table. « Babette… inclinez moi le scialytique… je veux voir… pas deviner…» Il lisse les gants. Lève un bras. « Bistouri… » Le contact du métal froid. Dur. A travers le gant. Le fait frissonner. De cette excitation qui l'a toujours parcouru. C'est presque comme baiser. Il a toujours adoré opérer. « Tu me fais le topo, Janvier… » L'urgentiste se redresse. Et annonce d'une voix claire. « Plaie par balle… trois balles… de nombreux organes touchés… poumon, estomac, intestin… et je crains fort pour la rate… » Yann hausse les sourcils. Toussote. « Eh bien… on a la nuit devant nous… aspiration… quel âge ?...» Lé réponse tombe. Délirante. Toujours aussi dérangeante. « 22 ans… » Il soupire un instant. Quel gâchis. « Ils s'esquintent… et nous… on répare… » Il lève les yeux. Vers la femme en face de lui. « Nicole… j'ai dit aspiration… la nuit est finie… et si vous voulez vous rendormir… vous le dites tout de suite… il y a de très bon lits… au pôle emploi… » La jeune femme sursaute. Au ton dur de la voix. Oui, sa nuit est bien finie. Et même si elle adore opérer. Elle a bien du mal à contenir. Le tremblement de sa main. Ce chirurgien l'a toujours. Terriblement impressionné. Et tout le monde sait ici. Qu'il ne vaut mieux éviter de contrarier. Le grand Yann Berthier.

Le lit grince. Il s'agite. Tourne. Se retourne. Lame rouge carmin. Doigts rougis. Fleurs violettes. Couleur jaune. La silhouette s'approche. S'agrandit. Se penche. Et c'est l'énorme cri. Strident. Inhumain. Qui déchire son cœur. Brutalement il est assis. Il crie. Les yeux grands ouverts. Tout son corps tremble. Il tend la main. Allume la lumière. Son regard s'acharne sur le papier peint. Blanc crème. Apaisant. Il tente de calmer. Sa respiration. Sa main glisse. Sur l'oreiller. A côté. Ah oui. C'est vrai. Il est parti. Parti opérer. Il doit se reprendre. Doucement, Kévin. Tout va bien. Ce n'est qu'un cauchemar. Il attrape la bouteille d'eau. Boit à grandes lampées. Il fait chaud. Si chaud. Son ventre se contracte. Il sourit. Il peut encore. Le sentir en lui. Ses assauts si fougueux. Si puissants. Il est presque encore là. Il est toujours là. Depuis trois ans déjà. Qui aurait cru. Sûrement pas lui. Il a attrapé. Ligoté le sauvage. L'indomptable. Le séducteur. Ses yeux se referment. Il se rallonge lentement. Il ne dormira plus. Le réveil indique 6 heures. 6 heures du matin. Il lui faut une douche. Au moins. Et ensuite peut-être. Il se retourne à plat ventre. Remonte ses mains. Il le voit. Dans son dos. Sur son corps. Il peut presque. Sentir ses mains. Son sexe se raidit déjà. Il le veut. Encore. Son sexe montant sur sa raie. Ses mains s'agrippant à ses hanches. Sa langue attisant son dos. Rien que cette vision. Lui fait perdre la tête. Il serre ses poings. Sur le montant de fer. Coince sa tête. Entre deux barreaux. Ses mèches blondes bouclées. Sont déjà mouillées de sueur. De sueur dégoulinante. Il se mord les lèvres. Se plaque au matelas. Son érection déjà évidente. Un courant d'air frais. Vient taquiner sa peau. Il crie. Le voit. Toujours. Encore. Il peut l'entendre rire. Dans son dos. De ce rire satanique. Démoniaque. La chevelure hirsute. Les yeux vert brillants. Et tout son corps se tend. Se contracte. A faire mal. Décharge fulgurante. Plaisir presqu'indécent. Il ne s'est même pas touché. Il jouit. Déverse son jet. Par giclées puissantes. Perdant son cri dans l'oreiller. Il peut l'entendre chuchoter. A son oreille. Tu penses à moi. Et ça suffira. Inimitable Yann. Il lâche un rire crispé. Dans l'ouate trempée. Il va être bon pour changer les draps. Il se redresse. Passe sa main sur son torse collant. Cette fois. Il lui faut vraiment une douche.

Une petite fille court devant lui. Sa glace à la main. « Tu vas tomber… » prévient la mère. Derrière la poussette. Un homme marche lentement. Poussant une perfusion. La tête bandée. Le soleil brille encore plus violemment. Que la veille. L'alarme d'une ambulance résonne au loin. Un groupe de jeunes fume devant l'entrée. Autour d'une femme plus âgée. En fauteuil roulant. « Salut Kévin… » Il s'arrête pour lui serrer la main. « Bonjour Manu… » Le jeune garçon est brun. Il l'a toujours trouvé canon. Avec ses grands yeux noirs de fille. Qui tranchent sur sa peau blanche. Son visage buriné. Il ne peut détacher son regard. Des poils qui émergent. De la blouse blanche. « Tu prends ton service maintenant, Kévin ?... » Il fait oui de la tête. S'approche de la machine. Enfonce une touche. Une femme au teint blafard. Passe devant eux. Kévin la suit machinalement des yeux. « Oui… dans dix minutes… t'as vu Fabrice ?... » Manu tire sur sa cigarette. « Non… pas ce matin… j'y vais… à demain… » Il le regarde s'éloigner. Trempe ses lèvres dans le café. A cette heure, l'hôpital déborde de vitalité. Cet hôpital. Qui a toujours fait partie de sa vie. Il y a grandi. Il y a été heureux. Il y a souffert. Et il y est resté. De toute manière. Il ne saurait pas vivre ailleurs. Tout son univers est ici. Il sourit. Quand la voiture s'arrête. Quand il le voit descendre. S'appuie à la machine. Tandis qu'il vient vers lui. « Je savais pas… que tu étais d'après-midi… » L'homme est grand. Très mince. Ses cheveux blonds. Longs. Ramenés en queue de cheval. Lui donnerait presqu'une allure de fille. Si ce n'était sa musculature imposante. Qui transparait malgré la tunique. Kévin devine les muscles bandés. La peau fine. Le sexe sûrement en conséquence. Sa gorge devient sèche. Subitement. Et il termine son café. D'une traite. « Moi non plus… je pensais que tu bossais ce matin… » Fabrice enchaîne. Ses yeux bleus. Fixés sur lui. « Tu as su pour Christian… ils ne l'ont pas trouvé… cette nuit… » Kévin secoue la tête. « Non… et puis je m'en fou… c'est pas mon problème… » L'autre sourit. Acquiesce. « Oui… c'est vrai… mais quand même… » puis, sur un ton plus bas. « … toujours intéressé… » Kévin baisse les yeux. Mal à l'aise. « Oui… toujours… »

Il stoppe à l'entrée de la cafète. De là, il peut les voir. Appuyés à la machine. Il commande un sandwich. Thon œuf. Sans tourner la tête. D'un ton maussade. Aurélie l'observe. Amusée. Elle a toujours été épatée par cet homme. Ce caractère sombre. Ténébreux. Elle attrape le billet. Qu'il lui tend. De dos. Glisse le pain dans la main levée. « Mets la monnaie dans ma boîte… » Elle fait tinter les pièces. Le scrute toujours. Elle mettrait bien sa main. Dans ces mèches brunes. Juste là. A quelques centimètres. Son regard suit le sien. Et elle voit. Ce qu'il voit lui. Kévin. Kévin et Fabrice. Depuis ces années, il s'est habitué. A cette boule. A cette jalousie. Kévin n'a jamais été. Un modèle de fidélité. Et d'ailleurs. Il ne lui a rien demandé. Rien imposé. Jamais rien dit. Jamais rien promis. Il lui plait. Tel qu'il est. Il ne veut pas qu'il change. Rien. Mais ça. Il doit bien se l'avouer. C'est dur à avaler. A regarder. Il pousse un long soupir. Les écoute rire. Complices. Mord dans le sandwich. Détourne des yeux tristes. Et fait demi-tour. La fille l'observe. Hausse les épaules. Elle a toujours pensé. Que ce Kévin était un con. Un con. Un aveugle. Ou bien les deux à la fois.

« Homme, la quarantaine… percuté par une voiture… constantes stables… perfusé… saigne abondamment à la tête… ne semble plus sentit ses membres inférieurs… dents cassées… jambe droite immobilisée… » Il crie tout en poussant le brancard. Remontant le couloir à toute allure. Deux de ses collègues sont avec lui. Une femme affolée les suit en courant. Sa main crispée sur celle de l'homme. Ils poussent la porte violemment. « Madame… madame… » annonce une infirmière à l'entrée, « vous ne pouvez pas aller plus loin… » La jeune femme livide. Lutte pour passer. « C'est mon frère… je veux aller avec lui… » L'infirmière cherche les mots rassurants. L'enlace aux épaules. « On va s'occuper de lui… ne vous inquiétez pas… venez avec moi… » Elle l'entraîne. Vers la salle d'attente. La fait asseoir. Lui apporte un verre d'eau.

« Un… deux… trois… » Ils tirent le drap. Soulèvent l'homme ensanglanté. Pour le déposer sur la table. Des hommes et des femmes s'agitent déjà autour. Kévin fait rouler le brancard. Ajuste la perfusion. Passe une main sur le visage du blessé. Au regard hagard. « On va vous soigner… ça va aller… » Un léger tournis lui prend un peu la tête. C'est comme une douce ivresse. Ses yeux bleus croisent ceux de l'homme en blouse blanche. « Ça va, Kévin ?... » Il se détourne rapidement. Murmure un « oui… ». Avant de sortir. Le brancard devant lui. « T'as l'air de manquer de sommeil, toi… » déclare un de ses collègues. Qui marche près de lui. Il sourit. Hoche la tête. « C'est ça… oui… j'ai des nuits agitées… » Il espère. Que ça fera illusion. Adrien le connaît bien. Peut-être un peu trop. Il se mord la lèvre. Remonte dans l'ambulance. Derrière son brancard. Il a toujours aimé. Les brancards. Déjà quand il était tout petit. Ces lits sur roues. Le fascinaient. Il les regardait passer. Tout en rêvant.

« Putain, Christian… mais tu es où… ok… bouge pas, j'arrive… non j'ai pas fini… mais ils attendront… » Il court. Gravit les étages. Du sous-sol au premier. Il braille à l'assistante. Qu'il revient dès qu'il peut. « Appelez, en cas d'urgence… » En deux minutes, il est rhabillé. En cinq minutes, il est dehors. Remonte la rue. La place. Les pavés. Au pas de course. Même pas le temps de fumer. Putain, c'est pas une vie. Il sourit. Si, c'est sa vie. Il fumera là-bas. Avec lui. Il sort les clés de sa poche. Ouvre la porte du garage. Attrape le casque. Qu'il enfile au bras. Je ne vois pas à quoi te sert. D'avoir un casque. Si c'est pour le porter au bras. Il peut entendre la voix de Kévin. Comme s'il était là. Il pousse la moto dehors. Rabat le portail. Enfourche la selle de cuir noir. Et met les gaz. L'engin ronronne. Il ferme les yeux un instant. Puis tourne la poignée. Le pneu arrière fume. Dérape de côté. La moto quitte le trottoir. Prend de la vitesse. Il descend la rue à vive allure. Il a toujours aimé. Rouler vite. Les cheveux au vent. En bataille. Il stoppe au feu rouge. Apparait l'uniforme. Bleu marine. L'homme s'approche à grands pas. Vocifère. « Ton casque ! » Yann éclate de rire. « Je t'emmerde, René… » L'autre se fend d'un immense sourire. « Un jour… il t'arrivera des bricoles, à toi… » Le feu passe au vert. Yann tire la langue. Et démarre. « C'est pas pour aujourd'hui… bonjour à Nadine ! … » Sa voix s'envole dans l'air chaud. Il est déjà parti. Loin.

« Calme-toi… calme-toi… » Le ton monte un peu. Autoritaire. Le voir dans cet état. L'a toujours rendu fou. « Christian… » L'homme lui ressemblerait presque. Il est brun. Avec une chevelure abondante. Des mèches qui retombent. Sur les yeux quasiment noirs. « Ça m'énerve, c'est tout… » Il a crié. Failli faire tomber son verre. Yann regarde autour de lui. Le patron semble furieux. « Emmenez-le d'ici… il s'est à moitié battu… et je ne veux pas d'histoire… » Il souffle fortement. Paie la consommation. « Je l'emmène… gueulez pas… » Il soutient Christian. Autant qu'il peut. Vu son poids.

Y : « Tu vas tenir… derrière moi… l'air va te faire du bien… allez… » Il le traîne au dehors. Le fait marcher quelques mètres. Pour l'adosser au mur. Il sort les clopes. En allume deux. « Fume… et tais-toi… » Les yeux noirs vides. Tristes. Lui font mal. Putain de métier. Pas toujours facile. Il glisse une cigarette. Entre ses lèvres.

C : « Madame Bergeron est morte… hier matin… » Il gémit. Tire sur la clope.

Y : « T'y es pour rien… t'as fait tout ce que tu pouvais… » Il hausse les épaules. Inspire fortement. Pivote sur lui-même. Avant de lui faire à nouveau face. « Va falloir que tu arrêtes ça… »

C : « C'est plus fort que moi… » Il évite. De croiser le vert.

Y : « Depuis Cécile, tu réagis bêtement… »

C : « Parle pas d'elle, tu veux… » Il détourne la tête.

Y : « Pourtant… à un moment… va bien falloir en parler… » Il le prend par le bras. Le serre. Fort. Un peu trop.

C : « Je l'ai tuée… » Il gémit de nouveau. Dépassé.

Y : « Tu n'as tué personne, Christian… mets-toi bien ça dans la tête… tu n'aurais jamais dû l'opérer, c'est tout… ton frère avait tort… » Si tu m'avais écouté. Pour une fois.

C : « Oui… c'est certain… il avait tort… »

Y : « Tu commences sacrément à me gonfler avec cette histoire… » Il s'énerve. Fait quelques pas. Sur le trottoir.

C : « Tout le monde n'est pas comme toi, Yann… » Il ricane. La clope au bec. « … le grand Yann Berthier… »

Y : « Commence pas à être con… sinon je te fous mon poing dans la gueule… » Il serre le poing. Mime le geste.

C : « Tu devrais peut-être… » Il rit. Plus franchement cette fois. « Tu l'as bien fait une fois, déjà… »

Y : « Tu m'avais cherché… » Il se détend. Rit faiblement avec lui. Il déteste. Le voir comme ça. Il a toujours fui. La faiblesse. Et pourtant.

Ils restent là. Adossés au mur. A fumer. Les yeux perdus au loin. Dans leurs souvenirs. Depuis toutes ces années. Les souvenirs. Ne leur manquent pas.

Y : « Bon, je te ramène… » Il l'entraîne. Vers la moto.

C : « Je suis de garde, je te rappelle… » Il l'arrête. D'une voix triste.

Y : « Dis pas de connerie… je la ferai, ta garde… »

C : « Oui… comme cette nuit… »

Y répète. « Comme cette nuit… » Il retient un soupir. Il ne lui dit pas. Que l'homme est mort. De toute manière. Qu'est-ce que ça changerait. Trois balles dans le buffet. Il refuse. De se sentir responsable de ça. Il a fait. Tout ce qu'il a pu. Mais parfois. Le plus ne suffit pas.