Et voilà une nouvelle suite… pas évident… on avance doucement… merci à vous toutes d'être là… un remerciement tout particulier à mpika27 qui m'a laissé un comm particulièrement touchant … une pensée à celles qui me lisent dans l'ombre et que je n'oublie pas… ITO où es-tu ? j'espère toujours là )

Chapitre 50 : J'AURAI AIME TENIR TA MAIN UN PEU PLUS LONGTEMPS…

Ils restent assis. A détailler les silhouettes inconnues. Qui se trémoussent sur la piste. Ils ont suivi Christian. Sans un mot. Juste quelques signes de tête. Pour se retrouver. Avachis dans les fauteuils. D'une de ces boîtes. Où ils sont souvent venus. Autrefois. La musique trop forte. Les arrange bien. Pas besoin de parler. Vieux réflexe. Se taire. Pour mieux cacher. Tenter de cacher à l'autre. Marc a commandé du whisky. De la vodka. Du champagne ils en ont. Assez bu. N'ont plus le goût aux bulles. Même Marie. Qui boit rarement du lourd. Se saisit de son verre de whisky. A peine servi. Pour y brûler ses lèvres. Toute la soirée. Ils ont fait semblant. Pour lui faire plaisir. Mais là. Ils ne savent plus. Ils savent juste se taire. Se jetant des coups d'œil. A la dérobée. Chacun dans ses souvenirs. Chacun dans son chagrin.

Marc se pose. Près de Christian. Se penche à son oreille. Pour se faire entendre. Malgré la sono. Qui crache le dernier tube à la mode. « T'as des nouvelles de Yann ?... »

C : « Je l'ai eu ce matin… il va bien… Kévin est avec lui… » Il braille. Pour couvrir la musique. Descend son verre. D'une traite.

M : « Il va falloir lui dire… » La musique. Se fait brutalement plus douce. Et ses mots. Résonnent fortement. Dans leurs oreilles à tous. Les filles. Ont tourné la tête. Vers lui. « … quoi… c'est vrai… » Personne n'a évoqué. Le grand absent. De toute la soirée. Ni eux. Ni Jacques.

G : « Laissez le rentrer… » Sa voix triste. Les pénètre tous. Rendant palpable leur peine.

L : « Il n'a pas dit… combien… combien de temps… » Elle frissonne. Se colle à Frédéric. Qui les a rejoints. Après son service.

M : « Il faut qu'il rentre… » Ses yeux. Se perdent au loin. Vers les couples. Enlacés sur la piste.

G : « Mais… ils viennent juste… de se retrouver… » Sa main serre. Celle de Marc. Enfonçant ses ongles vernis. Dans sa peau.

C : « Je l'appellerai… demain… ou après-demain… » Il prie. Pour trouver les mots. Yann ne veut plus entendre parler de son père. Jamais. Il soupire. Maugrée. D'une voix grave. « … quelle merde… » Attrape la main de Marie. Qu'il entraîne sur la piste.

Gloria tire Marc par le bras. « Allez viens danser… »

M : « J'ai pas le cœur à ça… » Il secoue la tête. Plonge dans son verre.

G : « Boire n'arrangera rien… allez… s'il te plait… t'auras juste à te reposer sur moi… » Un nouveau slow langoureux. Démarre tout en longueur. Lumière tamisée. Ambiance feutrée.

F : « Elle a raison… viens, ma fleur… » Il enlace Lisbeth. La porte presque. Jusqu'au parquet vernis.

Marc se laisse emmener. Au milieu des autres danseurs. Noie sa figure. Dans la chevelure rousse. Pour laisser s'y accrocher les quelques larmes. Qu'il ne sait refouler.

Gloria ne dit rien. Se colle un peu plus. Elle le connaît par cœur. Reconnait. Le souffle saccadé. La respiration contenue. Elle ferme les yeux. Se laisser bercer. Par la musique. Dans ce poids diffus. Du chagrin.

J'aurais aimé tenir ta main. Un peu plus longtemps… Et personne ne peut comprendre. On a chacun sa propre histoire. On m'a dit qu'il fallait attendre. Que la peine devienne dérisoire. J'aurais aimé tenir ta main. Un peu plus longtemps… Les paroles s'élèvent. Pénétrantes. Lancinantes. Brisant leur cœur de vérité. Leur assénant la dure réalité. Oui. J'aurais voulu. Tenir ta main. Un peu plus longtemps.

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« Six… cinq… quatre… trois… deux… un… bonne année ! » Le son des bouchons. Le liquide mousseux. Qui jaillit sur les verres alignés. La musique qui retentit. Tout lui paraît lourd. Gonflant. Il se demande. Ce qu'il fait là. Pourquoi il est venu. L'accolade bourrue de Marc. Parvient à le faire sourire. Un peu. Il se laisse enlacer. Répond au baiser de Lisbeth. De cette fille. Dont il ne sait même plus le nom. La énième conquête de Christian. Il ne peut se retenir. De penser à lui. Chez ses amis. Imagine que Kévin. Doit y penser aussi. Il expire fortement. Se force à rire. Se laisse entraîner sur la piste. Brandit ses bras. Comme les autres. Secoue les mains. Au-dessus de sa tête. Chante. Chante. Pour mieux se tromper. Tromper le temps. Tricher. Tricher encore. Quand acceptera-t-il enfin. De reconnaître simplement les choses. Juste reconnaître. Qu'il l'aimerait près de lui. Que ce baiser de minuit. C'est à lui. Qu'il aurait aimé. Pouvoir le donner. Et comme chaque année. Il a encore refusé. S'est encore défilé. Il chante. Chante plus fort. Se dandine en cadence. Comme si de rien n'était. Il croise. Les yeux bleus de Lisbeth. Lui adresse un clin d'œil. Rit. Fort. Trop fort. Pour se tromper encore. Encore.

Il l'observe. Mine de rien. Même si ça reste pénible. Ce genre d'obstacle. Maintenant il connait. Les côtes. Ne lui font plus peur. Juste une lourdeur dans les bras. Un énorme brasier. Au creux de la poitrine. Mais il n'a pas oublié. Sa première fois. Et il sait. A quel point c'est difficile. Douloureux.

Il souffle. La figure rougie. Les muscles du visage. Tendus dans l'effort. Cette troisième côte. Va finir par avoir sa peau. Ses gants mouillés. Par la petite pluie fine. Qui tombe depuis une bonne heure. Ripent sur le caoutchouc. Il ne le regarde plus. Depuis un moment. Il veut y arriver. Il y arrivera.

Y : « Kévin… » Il soupire. A côté de lui.

K : « Non… » Il halète. Le souffle haché.

Y : « On fait une pause alors… » Ton ferme. Décidé.

K : « Une pause ?.. » Il lève la tête. Surpris. Son fauteuil. Redescend quelques centimètres. En arrière.

Y : « Serre ton frein… » Il s'immobilise. Le long de la grand route. Indifférent au reste. Son vert braqué sur lui.

La pluie. Redouble d'intensité. Ruisselant sur leur Kway de couleur jaune. Ils reprennent leur souffle. Les yeux dans les yeux. Face à face. Depuis ce matin. Le paysage s'est vallonné. Yann le craignait. Le savait. Mais Kévin n'a rien voulu entendre. Rien accepté de négocier. Ni se lever pour marcher. Ni même changer d'itinéraire. De toute manière. Il faut bien franchir cette vallée. La dernière. Ce soir. Ils seront à La Baule. Le périple touche à sa fin.

Y : « Tu es sûr que tu veux pas te… » Lever. Marcher. Il demande encore. Même s'il connait la réponse.

K : « Non… » Il le coupe. Crie presque. « … hors de question, tu m'entends… » Yann y est arrivé. Alors il y arrivera.

Y : « Mais t'as rien à prouver… » Rien à me prouver.

K : « Si tu l'as fait… je le ferais… » Moi aussi je suis cassé. Moi non plus. Je n'ai plus de jambes. Plus de courage. Face à ce qui m'attend.

Y : « T'es têtu comme une mule… » Il sourit. Terriblement amoureux. Admiratif aussi. Il se souvient. De cette détermination. Qu'il a toujours eu. Surtout vis-à-vis de lui.

K : « Ca au moins… ça n'a pas changé… » Il esquisse. Un faible sourire en réponse. Ton légèrement amer. « … dis-moi… t'as fait comment la première fois… tout seul ?... » Il le fixe. Le dévore. Yann est si beau. Même avec ce Kway bon marché. Il ne peut s'empêcher de penser. Que n'importe qui d'autre. Aurait l'air ridicule. Mais pas lui. Même avec cette casquette de laine. Cette capuche jaune. Il est toujours terriblement sexy.

Y : « J'ai galéré… » Pire que ça. Il se rappelle bien. Les deux jeunes. Qui l'avaient poussé. Son envie. De se dépasser. « … et puis… j'ai pensé à toi… je l'ai voulu, je l'ai fait pour toi… pour moi aussi, bien sûr… mais je me disais, que si je ne le faisais pas… si je n'y arrivais pas… tu ne reviendrais jamais… » Il rit doucement. « … je sais, c'est totalement idiot… mais ça m'a galvanisé… cette idée me donnait toutes les forces… » L'émotion. Casse un peu sa voix. Qui s'étrangle sur la fin. Kévin est là. Il est revenu.

K : « Je… je suis désolé… » L'évocation inattendue. De cette souffrance. Due à son absence. Est comme une pointe. Qui le pique. Au centre du sternum. Déchirant brutalement la chair.

Y : « Je ne vais pas te cacher… que tu m'as manqué… ça a été dur, Kévin… très dur même… » Il bredouille un peu. Se dit que ce n'est. Ni le moment. Ni l'endroit. Reprend. Sur un ton plus neutre. « … et pour ce qui est de la côte… elle était moins raide… et puis, tu viens de t'en taper déjà deux… alors, c'est normal… ça fait beaucoup… » Il baisse les paupières. Sur ses pieds. Se concentre sur les gouttes. Qui coulent sur ses chaussures. Oui. Ca a été très dur. Tellement dur. Rien que d'y penser. Il en tremble encore. Rétrospectivement.

K : « Yann… je suis là, maintenant… et même si certaines choses… sont encore difficiles… » Il articule. Lentement. Pèse chacun de ses mots. Conscient de leur poids. « … je te promets… que je ne partirais plus… » Il se penche. Maladroitement. Sur ce fauteuil. Auquel il commence. A s'habituer. Cherche sa bouche. Pour y écraser la sienne. Dans un baiser appuyé. Un peu violent. Presque volé. Ses lèvres glissent. Sur la peau mouillée. Il se cramponne à son bras. Qu'il serre. Fortement.

Y : « Je sais… » Il veut croire. Que plus rien. Ne les séparera. Jamais. Passe une main. Derrière sa nuque. Pour le maintenir. Un peu plus. Un peu plus longtemps.

Ils restent collés. Immobiles. Sous la pluie battante. Au milieu de cette côte. Conscients de combattre ensemble. L'adversité du terrain. L'angoisse revenue. L'incertitude des jours à venir. Le poids des secrets.

Il voudrait qu'il se lève. Mais il sait. Qu'il ne se lèvera pas.

Il veut y arriver. Pousser ce fauteuil jusqu'en haut. Assis comme lui. Dans son monde à lui.

Leurs souffles se mélangent. Dans un goût d'eau de pluie. En quelques baisers. Une main qui s'attarde dans le cou. Une autre qui s'appuie. Sur l'épaule. Ils se disent. Sans un mot. Je suis là. Ne t'inquiète pas. Le chien trempé s'impatiente. Aboie. Le pelage plaqué à sa peau. Lui donne une apparence squelettique. Qui les fait sourire. La pluie a cessé. Ils tendent tous deux une main. Pour le caresser.

Y : « On y retourne… tu te sens d'attaque ?... » Il plonge le vert. Dans le bleu luisant. Humide. Hypnotisé par l'éclat du bleu clair.

K : « Oui… » Il lui répond. Dans un souffle. Dépose un dernier baiser. A la commissure des lèvres.

Y : « Essaie de faire des poussées plus amples… et penche un peu ton corps vers l'avant… » Il rabat sa capuche. Enlève sa casquette. Pour s'ébouriffer les cheveux. « … je me mets derrière toi… et je te pousse un peu… »

K : « Yann… » Il tente. De protester.

Y : « Quoi… écoute, oui je l'ai fait tout seul la première fois… mais bon, toi tu pourrais marcher, non ?... je trouve que c'est déjà inimaginable ce que tu fais… et je sais très bien pourquoi tu le fais… » Il a monté le ton. Pas par colère. Non. Mais parce qu'il veut pouvoir l'aider. Il ne peut se résoudre. A le regarder souffrir. Sans rien faire.

K : « Je ne le fais pas que pour toi… je le fais surtout pour moi… » Il croise son regard. Le cœur chaviré. Par ce Yann extraordinaire. Yann qui a fait la route. Pour lui. Parce qu'un jour. Il lui en avait parlé. Comme ça. Juste une idée. Quand il mesure. Tout ce qu'il a du souffrir. Une boule de chagrin. Lui encombre la poitrine. Chagrin. Admiration. Amertume.

Ils se sourient. Un éclair de défi dans les yeux. Finissent par rire. Doucement. Le chien les observe. Remue lentement la queue.

K : « Bon, d'accord… » Il desserre le frein. Bloque les roues.

Y : « Allez… pousse… » Il se cale. Derrière son fauteuil. Arqueboute ses muscles. La gorge tendue sous l'effort.

Ils progressent. Lentement. Roues contre roues. Dans un enchevêtrement étrange. Le chien aboie. Comme pour les soutenir. Une femme s'approche. Faisant un geste. Pour les aider. Yann grommelle un « non ». Remerciant d'un signe de tête. Trois jeunes poussent des cris. D'encouragement. A la portière d'une voiture. Un paysan sur son tracteur. S'arrête pour les regarder. Un faible rayon de soleil. Tente de percer. Le mur gris des nuages. La pluie. Semble avoir renoncé. Leurs gorges se gonflent. Sous l'effort. Leurs soufflent se font. Plus puissants. Des volutes blanches. Sortent de leurs bouches entrouvertes. Le chien a cessé d'aboyer. Il les a devancés. Les guettant tout en haut. Agitant la queue. Les oreilles dressées.

Les minutes s'éternisent. Les fauteuils se hissent. Accolés. Mains crispées aux roues. Visages boursouflés par la tension des muscles. Lente avancée. Mètre après mètre. Le sommet. Apparait enfin.

Y : « Kév… on y est… » Il repasse. A côté de lui. Laisse éclater un sourire. Radieux. « … tu l'as fait… tu as réussi… »

K : « Oui… je l'ai fait… » Les mots. Emergent avec difficulté. Entre deux souffles forts.

Y : « Mon amour… » Il serre son fauteuil. Près du sien. L'enlace. D'un bras sur ses épaules. Niche son nez. Dans son cou. Avant de remonter ses lèvres. Le long de son visage. Pour l'embrasser. Passionné.

K : « J'ai… mal partout… » Il happe l'air. Avec difficulté. Tout en lui rendant son baiser.

Y : « J'en connais un… qui va bien dormir… ce soir… » Il lâche un rire sonore. Inclinant la tête en arrière. Tout à son bonheur.

K : « Dis-moi juste… qu'il n'y en a plus… » Il continue de souffler. La figure rougie. Le front en sueur.

Y : « Non… rassure-toi… » Il tend le bras. « … regarde… là-bas, c'est Pornichet… on est arrivé… encore quelques kilomètres… et on y sera… ça devrait être plat maintenant… » La Baule. Ce soir. Ils seront à La Baule. Kévin aura fini le périple. Avec lui. Il sourit. Heureux. Caresse le chien. Qui sautille joyeux. Kévin en fauteuil sur la toute. Il n'en revient pas encore.

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Il frappe. Pour la forme. Même s'il se doute. Qu'il n'entendra pas. Pousse la porte. Fait quelque pas. Dans la chambre. Il sourit. En le découvrant. Penché sur son classeur. Le casque sur les oreilles. Comme d'habitude. Yann a toujours révisé. La musique à fond. Ça l'aide à se concentrer, dit-il. Il l'observe un moment. Sans se manifester. Yann est très bon. Sûrement le meilleur. Le plus déterminé. Comme lui. Quand il était jeune. Idéaliste. Passionné. Oui, Yann est celui. Qui lui ressemble le plus. Il détaille le visage concentré. Les lèvres pincées. Le stylo. Qu'il fait tourner. Mécaniquement. Entre trois doigts. La chambre ressemble. A un champ de bataille. Yann a toujours été. Terriblement désordonné. Au grand regret de sa mère. Mais lui. Il s'en fou. Il le contemple encore un peu. Avant de s'avancer. Pour poser une main. Sur son épaule. Yeux verts. Les mêmes. Même lueur. Même volonté. Leurs sourires se rencontrent. Yann ôte son casque. Qu'il pose sur les feuilles éparpillées.

Y : « Je ne t'ai pas entendu… t'es là depuis longtemps ?... » Son père. L'a toujours impressionné. Visage volontaire. Sourire magnanime. Expression de mystère.

J : « Un peu… j'aime bien… te regarder travailler… tu te sens prêt ?... » L'examen. C'est demain. L'excitation du concours. Le challenge sublime. Le défi permanent.

Y : « Jamais assez… tu sais bien… » Il soupire. Prie pour y arriver. Ne pas le décevoir. Surtout. Ne pas le décevoir. Etre à la hauteur. Pour ce premier concours.

J : « T'as beaucoup travaillé… ces dernières semaines… » Il est fier. De le constater. Il sait. Qu'il devrait lui dire. Le féliciter. Mais il n'a jamais été fort. Pour ça.

Y : « Je crains l'anatomie… » De ne plus se rappeler. Les neurones. Les organes. Les connections.

J : « C'est plus à cette heure que ça se joue… tu devrais aller te coucher… pour être en forme demain… » Il ôte la main. De son épaule. La tendresse avec ses enfants. Le toucher. Il a toujours eu du mal. Aussi. Et pourtant.

Il scrute son père. Il voudrait. Lui demander des nouvelles de Marc. Mais il n'ose pas. Il doute d'ailleurs. Qu'il en ait.

Il aimerait trouver les mots. Pour l'encourager. Un premier concours. C'est important. Le début de toute une série. D'un long parcours.

J : « A mon premier concours… je tremblais comme une feuille, tu sais… » Rien que d'y repenser. Il en est ému. Il s'en souvient. Comme si c'était hier.

Y : « Toi ?... » Il sourit. Troublé. Son père tremblait. Il ne l'aurait jamais cru. Lui qui a toujours l'air. D'être si sûr de tout. Pour tout le monde.

J : « Oui, moi… qu'est-ce que tu crois ?... » Il avait eu si peur. De ne pas réussir. De décevoir ce père. Si redouté.

Y : « Je ne sais pas… » Il l'imagine difficilement. Trembler. Il lui demanderait bien aussi. S'il repart déjà demain. Ou s'il reste encore un peu. Mais ça non plus. Il n'ose pas.

J : « Je vois encore la tête… de chaque membre du jury… j'en rêve encore parfois… » Rêve. Ou cauchemar. Ces concours. Le poursuivent encore. A travers son sommeil. Il voudrait pouvoir lui dire. Essayer au moins. Que s'il repart. Ce n'est pas pour les fuir. Pas eux. Tout au moins.

Il cherche. Comment le retenir. Il adore. Quand son père vient. Comme ce soir. Tard la nuit. Dans sa chambre. Il aimerait lui parler des heures. Le questionner. Sur plein de choses. La médecine. Sa vie. Mais il reste silencieux. Les yeux baissés. Terrassé par l'émotion. Par cette présence. A la fois oppressante. Et délicieuse.

Il est conscient. De leurs silences. Conscient qu'il devrait faire bien plus. Dire bien plus. Mais tout reste bloqué. Dans son cœur. Tout est bloqué. Depuis si longtemps. Alors il se lève. Presse une main chaleureuse. Sur son bras. « Bonne nuit, Yann… et bonne chance pour demain… » Il lui jette. Un dernier regard. Un franc sourire. Avant de se détourner d'un pas lent. De sortir en tirant la porte. Derrière lui.

Il regarde la porte se fermer. Pousse un profond soupir. Il doute. De pouvoir un jour le comprendre. Comprendre cette dureté. Cette carapace in franchissable. Qui l'a de tous temps. Arrêté. Troublé. Demain il doit réussir. Demain. Il réussira. Pour que ce père inaccessible. Soit fier de lui. Alors peut-être ce jour-là. Trouvera-t-il la force. De parler. De demander. Pour rompre le silence. Casser le poids des secrets.

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« Christian ?... tu ne peux plus… te passer de moi ou quoi ?... » Il rit. De bon cœur. « Quoi ?... » Son rire. S'étrangle dans sa gorge. « Il… il s'est passé quelque chose ?... » Il colle le téléphone. Un peu plus à son oreille. « … dis-moi, Christian… c'est Marc ?... Lisbeth ?... » Il retient son souffle. Soudain oppressé. « … c'est mamie Jeannette… ou maman ?... mais parle à la fin... » Sa voix s'emballe. La manière évasive. Dont Christian lui répond. L'inquiète brusquement. Un éclair. Incendie le vert. « … ne me dis pas que tu m'appelles pour… » Il serre le poing. S'époumone dans le téléphone. « … je t'ai déjà dit et répété… que je ne voulais plus jamais… » Il bafouille. « … plus jamais… non, je ne t'écouterai pas… » Les mots. Traversent le barrage des tympans. Malgré sa résistance. Il reste muet. D'un seul coup. Durant quelques secondes. Referme lentement le clapet. Fixe longuement l'appareil. Les mots. Résonnent. Incompréhensibles. Alourdissant sa tête. Encombrant sa poitrine. Grave. C'est grave. Tu vas devoir rentrer. Je suis navré. Grave. Il s'agite. Sur son fauteuil. Allume nerveusement. Une cigarette. Qu'est ce qui peut être. Grave à ce point. Rien que de penser. A ce père maudit. Les phrases. Reviennent en force. D'elles-mêmes. Les phrases prononcées par Maurice. Ce jour-là. Ce jour maudit. Votre père. Votre père m'a proposé. Un marché. Un terrible marché. Mon silence. Contre un enfant. L'enfant. Kévin. L'image du petit blondinet. Soufflant ses bougies d'anniversaire. S'entêtant sur son vélo. Lui glace le sang. Son père. Quel père. Il n'a plus. De père.

La porte s'ouvre soudain. Et il apparait. Gai. Souriant. Il se dit. Que son visage ne lui a jamais paru aussi beau. Aussi radieux. Malgré les cernes. Le manque de cheveux.

K : « Yann… j'ai trempé mes pieds dans l'eau… elle était froide… mais qu'est-ce que ça fait du bien !... » Il s'interrompt. Le fixe avec attention. « Ça va ?... » Inquiet. D'un seul coup. Devant la figure soucieuse.

Y : « Oui… tout va bien… » Il sourit largement. Ment effrontément. Mensonge encore. Mais il se sent trop troublé. Pour parler. Se dit. Qu'il parlera plus tard. Que ce n'est pas important. Se ment. Se ment toujours. Cœur ficelé. Ligoté.

K : « T'es… t'es sûr ?... » Il doute. Brutalement. Fouille dans les yeux verts. Suspicieux. « … tu me le dirais, hein ?... »

Y : « Oui… oui… bien sûr que oui… » Pincement au cœur. Camouflé. Refoulé. « … alors, comme ça, t'as vu la mer… elle est belle ici… » Ton enjoué. Un peut trop peut-être. « … il parait que c'est la plus belle plage d'Europe… » Il soutient son regard. Se nourrit de tout ce bleu. Indispensable. « … c'est autre chose… qu'à Marseille, non ?... » Il ne sait. Pourquoi il a dit ça. Préoccupé de lui cacher son malaise.

K : « Je… » Il se trouble. Baisse subitement les yeux. « … c'est différent… mais la mer à Marseille est belle aussi… » Voix monocorde. Murmure descendant. « … ce n'était pas pareil… »

Y, confus. « Excuse-moi… » Il serre les dents. Légèrement angoissé.

K : « Tu n'as pas… à t'excuser… je… j'étais… quelqu'un d'autre… j'ai eu besoin de… » Il ne sait plus. De quoi il a eu besoin. De fuir. De partir en courant. Partir loin de l'horreur. De l'insupportable.

Y : « Je ne sais pas… pourquoi j'ai parlé de ça… » Je n'aurais pas dû. Si brutalement. Oh Kévin pardon. Pardon. Il se rapproche. Lentement. Passe ses bras. Autour de sa taille. « … tu veux en parler… ? »

K : « Je ne sais pas… il faudra bien… en parler… à un moment… » Le trouble. S'insère dans ses veines. Accélère son pouls. Sa respiration.

Y : « Ce Gareth… il était important… n'est-ce pas ?... » Une pointe bien connue. Qu'il reconnait sans peine. Vient le piquer. Dans la région du cœur. Jalousie. Oh jalousie.

K : « Oui… et non… pas comme tu pourrais l'imaginer… » Gareth. Toi aussi. Je t'ai abandonné. Laissé mourir. Sa main. Cherche instinctivement. Le poil rêche. La truffe humide. Qui se matérialise sous ses doigts. Immédiatement. Comme si la bête savait. Déchiffrait. Ses yeux bleus. Rencontrent les pupilles noires. La langue pendante.

Y : « C'était son chien ?... » Il scrute sa main. Sur l'animal. Dans un désir ardent de comprendre. De le comprendre.

K : « Non… » Il secoue la tête. « … je l'ai trouvé… attaché dans un terrain vague… mourant de faim et de soif… » Gareth. Il voudrait savoir lui parler de Gareth. « Gareth… c'était quelqu'un… qui m'a tendu la main… à un moment où… j'en avais besoin… » Toute petit voix. Comme celle d'un petit garçon. Intimidé.

Y : « Ah… » Il note. Qu'il a parlé au passé. Son cœur se serre. Ses bras l'enlacent. Un peu plus fortement.

K : « C'est difficile… pour moi d'en parler… » Parce que j'ai honte. Parce que je t'ai laissé. Mourir. Parce que je n'ai rien su. Te donner. Je t'ai juste pris ton nom.

Y : « Je comprends… ce n'est pas grave… » Il le sent. Trembler contre lui. « … tu en parleras… quand tu le voudras… quand tu te sentiras prêt… d'accord ?... » Il relève la tête. Pour rencontrer ses yeux bleus. Bleus comme la mer. Quelque part là dehors.

K : « Il m'a donné à manger… un matelas aussi pour dormir… il a tenté… de m'aider… mais… » Mais j'étais trop mal. Bien trop mal pour te voir. Te regarder vraiment. Entendre ta détresse. Certainement bien pire que la mienne. « … il est mort… »

Y : « Qui que soit ce Gareth… s'il t'a aidé… je suis heureux… qu'il ait été là… pour toi… » Même si j'aurais préféré. Que ce soit moi. « … regarde-moi, Kévin… » Il cherche ses yeux. Qu'il trouve enfin. « … ça va aller, d'accord… je te le promets… tout ira bien maintenant… » Il prend sa main. Tire sur son bras. Pour le basculer sur lui. Le serrer. De toutes ses forces. Sa bouche plaquée sur sa tempe. « … je t'aime, Kév… tout va s'arranger… je te laisse pas… » Je te laisse pas. Plus jamais.

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Y : « Tu ne vas pas faire ça… dis-moi que tu ne vas pas faire ça… tu ne peux pas… papa ! » Il fouille dans les yeux verts. Les mêmes que les siens.

J : « Cette fois, il a été trop loin, Yann… je l'avais prévenu… je suis déjà intervenu une fois pour lui sauver la mise… mais là, il doit payer… sinon, il ne changera jamais… » Il évite. Son regard désespéré. Il est certain. Qu'il fait le bon choix. Mais. Affronter ces yeux-là. Ces yeux accusateurs. Il n'y parvient pas.

Y : « Mais il suffit que tu passes un coup de fil !... un mot de toi au juge et il est dehors ! » Il insiste. Prunelles exorbitées. Gémit. « … il s'agit de Marc… de Marc, papa… il va aller en taule… en taule… » Il répète les mots. Ces épouvantables mots. Son frère va aller en prison. Il ne peut le croire. Il ne peut croire. Que son père. Va laisser faire une chose pareille. Sans lever le petit doigt. « Maman… » Il se tourne vers elle. Poussé par un fol espoir. Sa voix se fait suppliante. Sans pudeur. Issue de l'intérieur. « … maman… s'il te plait… ne le laisse pas faire ça… pas à Marc… je le connais… il ne supportera pas… » Un rictus. Déforme ses traits. Sa gorge se bloque. S'enraye. Sa bouche s'ouvre. Impuissante. Il les regarde tour à tour. La figure fermée de son père. Le visage baissé de sa mère. Qui prie déjà en silence. De ses lèvres muettes. Il se lève. Court vers la porte. Dévale les escaliers. Pour se précipiter au dehors. Marc. Marc va aller en prison. Sa vue se voile. Les larmes dévalent sa peau. Il court. Sans savoir où il va. Son frère. Marc. Est condamné. Condamné par son père.

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M : « Il a dit quoi ? » Il le scrute. Avec insistance. Enervé par son mutisme. « Christian !... qu'est ce qu'il a dit ? »

C : « Gueule pas, Marc… » Il passe une main. Sur ses traits fatigués. « … la même chose que d'habitude… qu'il ne veut plus jamais entendre parler de lui… »

M : « Tu aurais dû lui dire… » Plus précisément. Pour qu'il comprenne. Vraiment.

C, énervé. « Tu voulais que je lui dise quoi !... que son père allait mourir… au téléphone ?... » Il se lève brutalement. Pour faire les cent pas. « … excuse-moi, Marc… mais ça me rend dingue… »

M : « Je sais… en même temps, c'est toi qui a raison… tu ne pouvais pas le lui dire comme ça… » Il frissonne. Se dit qu'il doit rêver. Qu'il va se réveiller. Tout ça ressemble. A un canular. Un mauvais film de série B. Son père. Leur père. Va mourir. Il ne peut y croire. « … vu ce que tu as dit, il a du tout de même comprendre que c'était grave… »

C : « J'espère… de toute manière, je sais où il est… et s'il n'est pas rentré d'ici la fin de la semaine… j'irais le chercher… » Il n'est pas certain. Que l'idée soit bonne. Mais il n'en a pas d'autre.

M : « D'accord… alors, on laisse passer quelques jours… et on avisera… » Il prie. Pour qu'ils aient un peu de temps. Juste encore un peu. Une lente déchirure. Lui coupe le souffle. Il ferme les yeux. Son père. Son père va mourir. J'aurais aimé tenir ta main, Un peu plus longtemps…

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J : « Je sais que ça doit te paraître dur… mais même si tu ne le comprends pas… je fais ça pour ton bien… » Le ton employé. Lui semble peu convaincant. Il se demande. S'il cherche à le convaincre lui. Ou à se convaincre lui –même. Pourtant il en est persuadé. C'est la seule solution. Pour qu'il rentre. Dans le droit chemin.

M : « J'ai vu ton avocat hier… il dit qu'avec le sursis… je n'échapperais pas à du ferme, cette fois… » Il garde la tête baissée. Incapable de le regarder. Bouffé par la rancœur. Même s'il sait. Qu'il a raison. Même. Si c'est cher payé. Il a déconné. Il doit assumer. C'est la règle. Il ne peut s'empêcher. D'enfoncer le clou. Où il sait le blesser. « … quand même… tu aurais pu… toi qui tient tellement à ce que je continue ma médecine… je vais perdre une année… »

J : « Ça te servira de leçon… et puis, je te ferais passer des cours… tu continueras ici… » Enfermé. Tu continueras malgré tout. Comme moi. J'ai toujours continué. Même si des fois. J'ai détesté.

M : « Tu ne renonces pas, hein… » Il ne peut retenir. Un pauvre sourire. Même enfermé. Son père ne le lâchera pas. Il se demande. Malgré la rage au fond du ventre. Si ça ne lui plait pas. Quelque part. Qu'il s'acharne à ce point. Contre lui. Pour lui.

J : « Non… je ne renonce jamais… » Il refoule un soupir. Le cœur gros. Il ne lui montrera pas. Son chagrin. Sa déception. Mais non. Il ne renoncera pas. Jamais.

J'aurais aimé tenir ta main, Un peu plus longtemps…
J'aurais aimé que mon chagrin, Ne dure qu'un instant.
Et tu sais j'espère au moins, Que tu m'entends.

C'est comme ça, C'est comme ça…