Un « drabble » de 500 mots environ, sur le thème « Résolution ».

Une équation insoluble

Les équations définissent l'univers.

Des suites de chiffres qui se déroulent comme les bras des galaxies, les longues spirales de l'ADN ou les agencements complexes des molécules cristallines. La beauté absolue et l'équilibre parfait qui régit chaque chose.

Chaque fois qu'une nouvelle donnée s'ajoute, l'équation devient plus complexe et ses mystères la rendent plus belle encore. Ses secrets ne se révéleront qu'à l'initié capable de comprendre des développements subtils qui n'ont d'aléatoire que l'apparence.

Chaque équation est une énigme dont la résolution n'est qu'un commencement, une porte ouverte sur un pallier plus complexe et fascinant encore, menant vers la compréhension intime de l'univers.

Il est cependant une équation insondable, tant les éléments qui la composent semblent chaotiques et incohérents.

« Eh, t'as vu, c'est Duchnok ? »

Ils sont là, comme chaque matin, une bande de quatre, parfois trois, plus rarement cinq. Je n'ai jamais pu graver leurs traits ou leur nom dans ma mémoire, malgré mes tentatives pour les considérer comme les données du problème.

Je ne garde jamais qu'une vague impression de faces grimaçantes, de vêtements trop larges et disgracieux suspendus sur leur corps affalé. Parfois, je me demande s'il y a un squelette pour soutenir leur corps – ce qui est stupide, car tout le monde sait qu'un squelette est indispensable pour protéger les organes vitaux.

« Non mais t'as vu ce mec ? Faut le voir pour y croire... »

Leur langage sonne comme un étrange dialecte, où nagent quelques mots inconnus, et où les mots connus sont utilisés avec une impropriété concertée et déconcertante. Ce phénomène, en soi, est compréhensible ; ce que je comprends moins, ce sont ces réactions aléatoires à des stimuli qui ne devraient pas les affecter.

« Eh, même mon grand-père s'habille plus comme ça... »

Au début de l'année, j'ai tenté de montrer une attitude qu'on pourrait définir comme « sociable ». Mais avant même d'avoir pris le temps de me connaître, ils se sont écartés de moi et n'ont prononcé mon nom que pour l'associer à un ensemble de remarques dépréciatrices, voire insultantes.

Ce n'est qu'une manifestation parmi tant d'autres de mon incapacité à résoudre cette équation particulière, à en percevoir les données. Elles ne sont pas annoncées, ni aisément déductibles : sans doute faut-il les décrypter avant de leur attribuer leur véritable place. Le seul problème, c'est que je semble incapable de creuser cette énigme particulière, parce que certains paramètres reposent sur des non dits que tout le monde semble appréhender sauf moi.

« Perds pas ton temps avec ce nul! »

Langage corporel. Signes de reconnaissance spécifique. Sujet à intégrer ou non à la conversation. Je me demande parfois si même les ordinateurs les plus puissants permettraient de déterminer un schéma permettant de prévoir les interactions au sein d'un groupe humain lambda.

Je me suis fait la promesses de résoudre cette énigme qui me pèse tant...

« T'as raison. C'est vraiment le roi des nases. »

Mais je dois avouer que parfois, cet objectif me semble tout à fait irréalisable.