Cette histoire a été écrite comme cadeau dans le cadre d'un « échange de Noël », mais la destinataire a quitté notre communauté d'écriture avant de recevoir le présent. Personne, probablement, n'a jamais lu cette petite pièce très, très légère...

Une Ame Soeur

Le couple, d'âge mûr et sur son trente-et-un (jamais elle ne comprendrait quel intérêt avaient les gens à s'endimancher pour visiter une maison…) regardait autour de lui, le nez en l'air. Elle offrit son plus beau sourire à la femme permanentée :

« Je préfère vous prévenir, l'escalier est un peu raide. C'est souvent le cas dans ces vieilles maisons... »

Si des fois elle ne l'avait pas remarqué.

Ada se demanda si elle n'aurait pas dû laisser le bois glissant faire son office sur les talons hauts, mais elle n'avait aucune envie de se retrouver traînée devant un tribunal en tant que coupable d'une négligence majeure.

Elle contempla de nouveau les visiteurs grisonnants et se demanda ce qui pouvait les pousser à vouloir acheter ce type de demeure. Elle les aurait plutôt vus dans une maison moderne, aseptisée, du genre de celles qu'on montrait dans les publicités pour les aspirateurs.

Ou pour le produit à nettoyer le carrelage, plutôt.

Mais certainement pas dans une authentique maison victorienne au toit pentu et aux murs rouge rosé, avec un délicat balcon qui servait aussi de marquise au-dessus de la porte ornée de verre coloré et des bow-windows sous le pignon de l'avancée.

« Merci, répliqua à contrecœur la femme, en jetant un regard torve sur les marches de bois. Qu'y a-t-il à l'étage ?

— Les chambres... Et au dernier niveau, un grenier mansardé. »

Elle ne chercha même pas à faire l'article des pièces mentionnées : des personnes capables de lancer un regard aussi blasé sur la superbe véranda ne pourraient jamais apprécier le charme désuet des chambres aux poutres apparentes.

Elle était déçue de ne même pas avoir à se battre pour les écarter : elle aurait bien aimé s'amuser plus longtemps. Et pas seulement elle, d'ailleurs... Un écho de complicité effleura son esprit. Son sourire s'élargit.

« C'est une très bonne affaire. Cette maison est célèbre dans le quartier, pour son architecture. Elle a même servi de décor à quelque tournages.

— Quel genre de tournages ? demanda la femme, méfiante.

— Des programmes télévisés qui parlaient de surnaturel, d'ésotérisme... répondit Ada évasivement. Cela fait un moment déjà, mais elle attire toujours les curieux. »

Elle assista aux premières loges à un festival de regards d'effroi échangés entre monsieur et madame et jubila intérieurement.

Plus tard, quand elle les regarda s'éloigner, elle ne put s'empêcher de s'attarder entre les murs pour partager ce doux sentiment de soulagement... lié à une telle solitude que son cœur se serra. Les prochains, peut-être, seraient les bons.

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Ada devait avouer que la petite dame aux cheveux blancs lui était sympathique. Elle lui rappelait sa propre grand-mère, avec son visage rond auréolé de cheveux blancs et son cardigan de tricot rose. Elle se prit à espérer que cette grand-mère réussirait l'épreuve de passage.

L'employée de l'agence immobilière sourit gracieusement, tandis que la mamie parcourait toute la maison à pas menus, s'extasiant sur la pelouse bien tenue, la cuisine lumineuse, le jardin d'hiver... Elle tint à monter l'escalier et contempla avec ravissement les chambres « romantiques » avec une « si jolie vue ». Elle alla jusqu'à gravir l'échelle de meunier qui montait au grenier, sans s'offusquer du bric-à-brac qui y traînait encore.

Ada sentit son cœur se réchauffer.

Pas seulement le sien...

La vibration se révélait décidément positive.

« Très bien, fit enfin la petite dame avec satisfaction. Quand pourrai-je emménager avec mes chéris ? »

Ada écarquilla les yeux : la grand-mère ne lui avait-elle pas confié qu'elle était veuve, que sa fille vivait en Europe avec sa famille ? Elle savait habituellement se montrer discrète, mais elle n'était pas la seule concernée. Par dessus le bord du dossier qu'elle agrippait fermement, elle demanda courtoisement :

« Pardonnez moi, Madame, mais... de qui voulez-vous parler ?

— De mes chéris, bien sûr ! répondit la mamie avec un large sourire. Patty, Sweety, Nutsy, Quicky, Dusty, Tipsy... »

L'énumération se poursuivit pendant une bonne dizaine de minutes Ada avait perdu le compte dès les deux premières.

« … Browny et Cody ! acheva triomphalement la mamie. Mes chats.

— Vous en avez... beaucoup ! remarqua nerveusement l'employée.

— Bien sûr, je n'aime pas séparer les familles. Il y a aussi mes dix perroquets, mes trois singes... »

Ada n'avaient rien contre les animaux, mais elle perçut un sentiment de malaise grandissant autour d'elle. Elle pouvait imaginer les griffes des chats creusant des sillons dans les murs, les singes jouant à la balançoire sur les rideaux, les oiseaux s'oubliant sur les haut des meubles...

La belle maison ancienne transformée en ménagerie.

Ada prit son air le plus désolé :

« Je suis navrée madame... Je suppose que vous n'avez pas été avertie du fait que dans ce district, les animaux familiers étaient... euh... soumis à des taxes ? »

Elle avait le sentiment de mentir à sa propre grand-mère et dut se répéter que c'était une nécessité absolue. D'ailleurs, en farfouillant dans les archives de la ville, elle trouverait sans doute une vieil édit jamais abrogé qui allait dans ce sens. Ou à peu de choses près.

Elle le faisait pour la bonne cause.

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C'était un couple d'artistes. Lui portait les cheveux aussi longs qu'elle les gardait courts. Il était revêtu d'une veste à carreaux trop grande, avec une écharpe artistiquement drapée autour d'un cou à la pomme d'Adam proéminente, tandis qu'elle arborait un pull moulant qui ne cachait rien de sa silhouette. Ils étaient en tout point dissemblables, jusqu'à leur chaussures (des rangers pour elle, des santiags pour lui).

Ada les examina avec appréciation : il y avait en eux quelque chose d'un peu fou et d'original qui lui laissait espérer que, peut-être, ils se révéleraient être les personnes. adéquates Après tout, s'ils étaient aussi peu conventionnels, peut-être auraient-ils l'esprit assez ouvert pour comprendre les besoins de leur futur logis...

Elle s'efforça de ne pas penser à la plaquette qu'ils lui avaient tendue en arrivant pour faire la promotion de leurs réalisations : ses œuvres à lui ressemblaient à peu de choses près au sol sous l'échelle d'un peintre dont les pots avaient dégringolé. Elle, pour sa part, donnait dans la sculpture : des formes de ferrailles qui faisaient penser aux conséquences d'une catastrophe ferroviaire.

En tout cas, le regard qu'ils avaient porté sur la façade était appréciateur : ils avaient décrété que la maison possédait « du caractère »...

Mais dès qu'ils entrèrent, l'appréciation devint critique. Ils froncèrent les sourcils devant les murs crème de la cuisine et la tapisserie à fleurs du salon.

« Ce n'est pas très original... Un peu vieillot. Très... conformiste », lança l'homme d'un ton traînant.

Ada sentit ses entrailles se nouer, même si elle s'efforçait de conserver un sourire plaisant sur son visage.

« D'un autre côté, il y a de beaux espaces. Pour la cuisine, il faudrait jouer des contrastes. Du noir avec des pointes déstructurées de couleur. Qu'en penses-tu, Bichoune ? »

La femme mordilla sa lèvre :

« Que ce serait merveilleux, Bichou. Pour le salon, je crois qu'il faudrait abattre la cloison ici, et doubler les murs d'une contre-paroi de croisillons métalliques. Avec un mobilier de métal compacté. Il faudra bien sûr tirer aussi partie de la véranda, la remettre dans une logique minimaliste verre-métal avec le contraste de l'industriel pour contrebalancer l'univers bourgeois... »

Ada eut l'impression que les murs se mettaient à vibrer d'horreur. Il fallait qu'elle se débarrasse à tout prix de ces deux « serial killers » de maisons.

« Votre approche est... très intéressante, se força-t-elle enfin à déclarer, un sourire toujours plaqué sur ses lèvres. Mais je dois vous dire que tout le quartier est protégé en raisons de son authenticité historique et qu'il était impossible d'effectuer des modifications majeures sans en faire part à la commission de sauvegarde... »

Sa voix s'éteignit, faute d'inspiration. Elle ignorait si cela était vrai ou non – en fait, ça lui était bien égal, du moment que ces deux monstres quittaient la maison au plus vite.

« Mais c'est scandaleux ! lança Bichoune d'un ton outré. Tout cela pour quelques vieux coincés qui n'ont aucun respect pour l'art...

- Aucun respect, non, fulmina Bichou. eh bien, qu'ils se la gardent, leur vieille baraque ! »

Quand Ada regarda les deux intrus s'éloigna, une immense vague de soulagement faillit lui couper le souffle par son intensité pure.

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Une dernière chance. C'était tout ce qui lui restait, avait martelé sa patronne, totalement excédée, avant de lui expliquer en détail ce qui l'attendait si elle persistait à ne retenir aucun de ses clients.

« Mais bon sang, avait-elle lâché, après qu'Ada ait expliqué qu'elle n'avait pas « trouvé la bonne personne », ce n'est pas un enfant, ou même un animal à adopter. C'est une maison. Une MAI-SON. Une fois qu'elle sera vendue, peu importe ce que son nouveau propriétaire en fera ! Il peut la peindre en bleu canard, la transformer en pizzeria, la raser, même, ce n'est pas notre affaire ! Et si vous ne voulez pas aller pointer au chômage, vous avez tout intérêt à vous en persuader ! »

Durant toute sa tirade, la robuste blonde platine en tailleur fuchsia n'avait pas repris son souffle une seule seconde, alors même que sa voix grimpait en crescendo vers les aigus.

« Si vous découragez encore un client, un seul, vous n'aurez plus qu'à aller dormir sous les ponts ! »

La jeune femme soupira : il ne servait à rien d'expliquer à cette walkyrie que la maison n'était pas une bâtisse ordinaire, qu'il y régnait une ambiance singulière, faite d'élégance, de nostalgie et d'une pointe de magie. Qu'il se dégageait d'elle des émotions bien réelles et qu'elle avait besoin de quelqu'un qui la respecte et la comprenne.

Non, elle ne pouvait décidément pas lui dire ça, où elle ne se retrouverait pas au chômage, mais à l'asile...

Quand elle quitta l'agence, le nom du client en main, elle n'était pas d'humeur particulièrement joyeuse. Chaque acheteur potentiel s'était trouvé être pire que le précédent. Qui serait le prochain ? Un entrepreneur qui avait suffisamment de contacts pour obtenir le droit de raser une maison ancienne et construire un bloc d'appartements ? Ou un original qui ferait de la demeure un nouveau Manoir Hanté pour les touristes en goguette ?

Inutile de se torturer les méninges : elle ne parviendrait qu'à se donner mal au crâne. Elle monta en voiture, claquant la portière un peu fort et mit le contact. La vieille Chevrolet bondit en hoquetant, avant de négocier avec courage les rues pentues de San Francisco.

En chemin, Ada faillit percuter au moins deux tramways, un bus et trois voitures. Ce fut quasiment un miracle si elle arriva entière devant la demeure.

Elle gara sa voiture, récupéra le dossier derrière elle et mit pied à terre. Elle lança un regard circulaire pour repérer le client, mais il n'y avait personne au rendez-vous. Il était sans doute encore un peu tôt.

De mieux en mieux... Elle allait devoir faire le pied de grue en attendant l'invité surprise.

Elle plongea la main au fond de la poche de son pantalon, laissa ses doigts jouer avec les clefs du trousseau... Après tout, quel mal y avait-il à profiter une dernière fois de l'étrange communication qu'elle avait développé avec la maison ? Le client n'avait qu'à être à l'heure...

Elle s'avança sous le balcon, déverrouilla la porte ornée de verre coloré et entra dans le vestibule.

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Ada se demandait parfois si elle ne projetait pas ses propres humeurs dans ces boiseries anciennes, ces vitrages doucement teintés, ces tapisseries romantiques. Nostalgique, un peu découragée, elle se laissa tomber sur les marches de l'escalier. A quoi bon lutter ? Une fois chassée de son travail, elle ne pourrait de toute façon pas empêcher la maison d'être vendue, dénaturée, détruite peut-être. Elle ne faisait que temporiser.

Elle ne sut combien de temps elle avait passé dans cette position, son dossier serré contre son cœur comme dans un geste de protection futile. La maison semblait à présent l'envelopper d'une douce gratitude, comme pour lui faire comprendre qu'elle avait apprécié ses efforts, qu'elle ne lui en voudrait pas si elle ne pouvait faire plus pour la sauver d'un destin terrible.

Sa main se posa sur le bois ciré :

« Merci », souffla-t-elle, retenant avec peine le sanglot qui menaçait de déborder ses yeux.

« Excusez-moi ? »

Le voix lui fit lever le regard perdue dans ses pensées, elle n'avait pas vu la silhouette s'approcher d'elle.

« Je suis navrée, poursuivit la nouvelle venue d'une voix embarrassée, j'ai attendu dehors mais comme je n'ai vu personne, je me suis dit que peut-être... »

Ada sauta sur se pieds et se confondit en excuse, tout en détaillant la nouvelle cliente – si c'était bien elle.

Elle découvrit une jeune femme, en fin de vingtaine ou début de trentaine, vêtue très simplement d'un pantalon et d'un pull, sa veste sur le bras, une besace en bandoulière.

Elle lui souriait avec une légère hésitation, compréhensible compte tenu du fait qu'elle venait de trouver l'employée de l'agence affalée, en larmes ou presque, sur les marches de l'escalier.

Ada sauta sur ses pieds, essuya discrètement ses yeux en espérant qu'elle n'avait pas étalé son rimmel.

Elle n'osait y croire...

Cette personne était...

Ordinaire.

Ou plutôt, non : elle regardait autour d'elle avec un plaisir manifeste, mêlé à une certaine réserve, presque de la timidité... Sa main se tendaient légèrement,comme si elle hésitait à toucher du doigt la paroi de la maison, partagée entre la crainte et l'émerveillement.

Ce n'était pas quelqu'un d'ordinaire.

« Vous savez, dit l'inconnue d'un ton rêveur, je connais cette maison depuis que je suis petite fille. Parfois, en passant devant, je m'imaginais qu'un jour, je pourrais y vivre... »

Ada demeura bouche bée : se pouvait-il qu'enfin, elle ait trouvé la bonne personne ?

« Vous êtes venue juste la visiter, ou bien... »

La jeune femme éclata de rire :

«Bien sûr, je compte l'acheter ! J'ai eu tellement peur que quelqu'un puisse l'acquérir avant moi. J'ai eu une rentrée d'argent inespérée et le hasard ne pouvait pas mieux faire les choses... C'est un rêve qui se réalise ! »

Ada n'en croyait pas ses oreilles... Elle avait envie de se pincer. Cependant, une pointe de méfiance traça son chemin sinueux dans sa conscience :

« Dites-moi... Vous avez des animaux ? »

La visiteuse la regarda avec surprise :

« Oui, deux chats. »

Ada fronça les sourcils :

« Juste deux ? insista-t-elle avec suspicion.

— Oui... Pourquoi ?

— Euh... Pour rien.. »

Elle pianota nerveusement sur son dossier, avant d'ajouter :

« Vous n'êtes pas une artiste, par hasard ? »

La visiteuse éclata de rire :

« En quelque sorte. Je suis écrivain. »

Elle regarda autour d'elle avec ravissement :

« J'écris essentiellement des romans fantastiques... Et je pense que cette demeure m'aidera à toujours garder l'inspiration... »

Ada resta un moment muette... puis, lentement, très lentement, ses lèvres s'étirèrent en un sourire ravi, tandis qu'une joie qui n'était pas seulement la sienne l'enveloppait d'un manteau chaleureux :

« Mais... c'est merveilleux ! »

— Oui, c'est le terme exact ! »

La visiteuse observa un instant de silence avant d'ajouter :

« J'ai trouvé le lieu qui m'attendait... Depuis toutes ces années... »

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Quand Ada ressortit, bien plus tard, le cœur apaisé, de légers flocons flottaient tout autour d'elle. Des cristaux de neige assez gros pour qu'on puisse à l'œil nu observer leur perfection et qui saupoudraient doucement la maison, la rue et les bosquets du jardin d'une fine couche scintillante. Elle haussa un sourcil surpris :

« Il ne neige jamais à San Francisco ? »

Elle esquissa un doux sourire.

C'était un cadeau.

Le cadeau que la maison sorcière offrait à Ada pour l'avoir aidée à trouver, enfin, son âme sœur.