Un cri s'éleva, rauque, meurtri. L'alarme donnait l'impression de lui déchirer les tympans et, ses deux mains plaquées sur ses oreilles, les écrasant, les blessant, une silhouette se jetait contre les murs du laboratoire, contre les gens, contre tout ce qui pouvait se trouver sur son chemin. Sa démarche était frénétique, paniquée. Fuir. Il fallait fuir, s'en aller, quitter cet endroit bruyant où les lumières clignotaient sans cesse et l'empêchaient de bien voir l'environnement qui se trouvait au devant d'elle. Déjà, elle n'avait qu'un œil, en quelque sorte, un œil qui ne voyait pas aussi bien que ceux qui la pourchassaient. Mais si elle avait le désavantage de la vue, elle était toutefois dotée d'une force qu'ils n'avaient pas : la folie. Elle avait aussi l'avantage de sa petite taille. Elle était légère et habile, assez pour éviter au mieux ces hommes et ces femmes qui, armés de seringues pleines de sédatif, tentaient nerveusement de l'attraper.

Elle se jeta dans une pièce, reculant contre le mur du fond alors que trois infirmiers s'approchaient prudemment. Entre les flashs des lumières, elle vit que leurs bouches s'animaient, mais le bruit strident lui dérobait toute son attention, aussi n'entendit-elle pas les paroles qui se voulaient apaisantes. Avec un cri qu'on aurait dit propre à un animal, elle se jeta sur l'un de ces hommes, bondissant pour lui attraper la tête et lui mordre le nez. Elle lui en arracha bien un bout et le pauvre scientifique s'écroula sur le sol en se tordant de douleur. Pendant ce bref moment, les deux autres avaient tenté d'enfoncer leur seringue dans la peau de la jeune déjantée mais comme elle bougeait, ils ne firent guère mieux que de briser leur aiguille, dont la pointe lui resta ancrée dans le bras. Elle les fit tomber en se débattant à la manière d'un chaton et se précipita de nouveau dans le couloir, où l'on tenta à nouveau de la capturer.

À vrai dire, ce qu'elle fuyait, ce n'était ni ces hommes et ces femmes ni cet endroit. Ce qu'elle fuyait la suivait partout où elle allait et si elle ne la voyait pas tout le temps, cette chose, elle savait qu'elle était là, quelque part, tout près. Dans un coin, derrière elle, au-dessus. Ou du moins le croyait-elle.

La sortie était tout près. Étonnamment, elle était parvenue à se frayer un chemin jusque là depuis le fond du laboratoire. Elle avait évolué rapidement, avait blessé bon nombre des travailleurs, en avait tué certains. Fuir. L'instinct l'emportait de mise sur son esprit chancelant, la poussait à se comporter de manière bestiale et que pouvaient-ils contre une bête enragée ? Elle était peut-être folle mais pas totalement stupide. Les pièges ne fonctionnaient pas avec elle et il semblait que tout ce qui puisse freiner sa progression se résumait à la force brute. Toutefois, même les gardes de la sécurité peinaient à l'arrêter. Les pistolets électriques n'avaient pas d'effet sur elle ou plutôt, ils n'avaient pas l'effet escompté. Au lieu de la stopper et la restreindre, ils la rendaient d'autant plus violente et agitée. Le seul moyen aurait peut-être été d'utiliser de vraies armes à feu, mais avec les scientifiques qui courraient dans tous les sens, le risque de blesser un innocent était trop grand.

Certains chercheurs tentaient de fuir par la porte avant et elle décida de les suivre. S'ils allaient dans ce sens, s'ils étaient tout aussi paniqués qu'elle, voyaient-ils alors ce qu'elle voyait ? Étaient-ils aussi tombés sur cette chose énorme, cette créature horrible voilée de mains et d'yeux, à la gueule si grande et dotée de dents si longue que le simple fait de les regarder donnait l'impression qu'elles vous lacéraient la peau ? Elle aurait voulu crier à l'aide, mais pour l'instant, les seuls sons qu'elle pouvait produire étaient ces cris de détresse, ces hurlements stridents à vous donner froid dans le dos.

Elle trébucha sur un chariot à médicaments et s'effondra tête première sur le sol en béton. Lorsqu'elle se retourna sur le dos pour se tasser de sous le chariot, elle l'aperçut, ce monstre, cette chose qui la pourchassait. En moins de deux, elle était à nouveau sur ses pieds pour échapper au fruit de ses cauchemars lorsqu'une main l'attrapa par l'oreille.

Ses oreilles et sa queue étaient sans doute les éléments les plus faciles à agripper sur sa maigre personne. Semblables aux membres d'un gros chat, c'étaient aussi, pour elle, les membres les plus sensibles. Toutefois, si en d'autres circonstances elle se fut volontiers arrêtée, celle-ci n'était pas l'une de ceux là. Elle se débattit, montra les dents, et le garde resserra son emprise au moment où elle se décidait à reprendre sa course. Une douleur stridente lui martela le crâne et lui donna des frissons dans le dos mais elle poursuivit sa course. Le monstre était juste derrière.

Le garde perdit son emprise sur elle et voyant qu'elle approchait la porte de sortie, conscient du fait qu'elle serait une menace si elle se retrouvait dehors, il se décida à dégainer son arme et visa la tête.

- Ne tirez pas ! s'écria une voix derrière lui.

Un homme et une femme s'arrêtèrent à sa hauteur, mais le garde de sécurité n'écoutait pas. Perdre un spécimen ou faire davantage de victimes, le choix, pour lui, était assez simple. Il en avait assez vu comme ça.

- Ne tirez pas !

Il pressa la détente. Au grand soulagement des deux scientifiques, le projectile ne fit que lui frôler l'oreille. La démente sursauta, plaqua une main contre sa blessure et, assurée que c'était son monstre qui l'avait mordue, elle poussa un cri d'effroi et accéléra le pas. Elle se jeta contre la porte de verre à quelques reprises pour la défoncer, plutôt que de l'ouvrir comme n'importe qui d'autre eut fait. Le verre finit par céder et elle se précipita dehors. Le garde tenta bien de la suivre un moment, mais bientôt, le souffle lui manqua et ses jambes lâchèrent sous lui. Elle était libre.