Auteur : Ariani Lee

Bêta-lecture: Shangreela

Are You Challenging Me ?

Happy in the club with a bottle of red wine

Stars in your eyes 'cause we're havin' a good time

Eh-eh, eh-eh, so happy I could die

Be your best friend, yeah I'll love your forever

Up in the clouds we'll be higher than ever

Eh-eh, eh-eh, so happy I could die and it's alright

(Lady Gaga 'So happy I could die')

Trop bu. Trop fumé. Raconté trop de conneries.

Il leur avait pris la lubie de se faire une de ces soirées entre potes qu'on voit dans les films pour ados. Garer la voiture de papa en haut d'une colline, boire comme des trous et discuter toute la nuit en trippant sur les étoiles.

Pour ce qui était des étoiles, ils avaient pu se les foutre au cul. Le ciel était couvert de nuages malgré la chaleur un peu humide de la nuit d'été. Pas un rayon de lune ne perçait la voûte ouatée et le seul éclairage provenait du plafonnier moribond, tellement encrassé par la nicotine que la lumière était complètement assourdie et peinait à passer au travers. Par contre, niveau alcool et discussion surréaliste jusqu'à des heures indues, ils avaient été comblés au-delà de leurs plus folles espérances. Aux bouteilles de bière (achetées chez l'épicier du coin par celui qui était majeur) et au magnum de vodka (piqué à son grand frère par celui qui ne l'était pas) ils avaient ajouté vingt dollars d'herbe dont la majeure partie parfumait maintenant l'intérieur de la voiture, qui aurait bien besoin d'être aérée et purgée avant d'être restituée à son propriétaire.

L'une des deux silhouettes étroitement enlacées sur la banquette arrière laissa échapper un gémissement étouffé.

Les bouteilles de bière vides traînaient par terre, l'une était allée se coincer sous le siège conducteur. La bouteille de vodka au quart pleine était posée dans le coin formé par le dossier du siège arrière et la portière. Des cartons enroulés puis perdus et des feuilles froissées, témoins de l'amenuisement progressif de la sobriété des deux amis, étaient également éparpillés un peu partout. Un joint roulé à la va-comme-je-te-pousse attendait dans le cendrier incrusté derrière le frein à main que quelqu'un l'allume et tire dessus, mais les occupants du véhicule avaient les lèvres occupées à autre chose et semblaient ne pas vouloir s'interrompre… Comment s'étaient-ils retrouvés dans cette situation ?

Trop bu. Trop fumé. Raconté trop de conneries…

Rendus à un certain moment de la soirée, ils en avaient eu marre de se cogner les mains dans le levier de vitesse à chaque fois qu'ils se passaient la bouteille ou le pétard et comme il n'y avait de toute façon aucune vue à admirer, ils avaient migré vers la banquette arrière. Ils l'avaient reculée et avancé les sièges avant au maximum pour avoir autant de place que possible. Deux joints et un demi-litre de vodka plus tard, ils avaient entamé une conversation un peu mesquine, critiquant à loisir le physique des personnes qu'ils fréquentaient, et il était vrai que certains de leurs amis avaient une dégaine assez remarquable. L'un des potes en question, un type assez carré avec un beau visage et une voix grave, se décolorait les cheveux en blond platine et avait pour les fleurs et le jardinage une véritable passion, « une pure tapette ! », avait conclu avec une gravité presque crédible l'un des deux protagonistes. Ce à quoi l'autre avait répliqué, rieur :

- Toi ! T'es pas bien ou quoi ?

- 'rquoi ?

- Mais vas-y, ça s'fait pas de traiter les gens de tapette.

- Rooooh, tu sais que j'l'adore. J'le traite de folle hurlante quatre fois par jour et ça l'fait bien marrer !

- T'es super mal placé pour faire des remarques en plus !

- Ça veut dire quoi ça, exactement ?

- C'que j'ai dit et pis c'est tout. T'as un peu vu la dégaine de minette que tu te tapes, avec tes fringues hyper cintrées et ton crayon autour des yeux? C'est vraiment la charité qui se paye l'hôpital… euh…

- Quand on sait pas boire on boit pas, ricana l'autre.

- Pédale.

- J't'emmerde.

- Et moi j't'encule, c'est plus profond.

- Même pas cap' !

- Oh, m'cherche pas toi, sinon un d'ces quatre matins tu vas t'réveiller en ayant mal au cul et faudra pas v'nir demander pourquoi…

- T'es même pas cap' de m'embrasser !

- Tu veux parier ?

Et avant que l'autre ait pu répondre, il l'avait chopé par le colback et lui avait plaqué ses lèvres sur la bouche. Il n'avait pas réfléchi sur le moment, seulement réagi à la provocation et saisi au vol une occasion en or de lui clouer le bec à peu de frais, mais quand leurs lèvres s'étaient touchées, l'atmosphère avait changé radicalement dans l'habitacle. Son sang avait commencé à circuler plus vite, tout d'un coup, une chaleur bizarre lui avait noué les tripes et il avait eu envie de recommencer. Il avait suspendu son mouvement de recul en s'écartant et était resté ainsi à quelques centimètres de son visage, à fixer ses yeux. Il avait vu ses paupières se clore à demi quand son regard s'était baissé pour regarder sa bouche. Dans la pénombre, il ne pouvait voir grand-chose de son expression mais il avait décidé d'interpréter ce qu'il voyait comme une invitation. Il avait fait machine arrière comme au ralenti, franchi la distance fragile qui séparait leurs visages et initié un nouveau contact. L'autre avait réagi lentement, laissant leurs bouches se toucher, leurs lèvres s'ouvrir progressivement les unes contres les autres. Il avait hésité à y mettre la langue puis au fond, quand le vin était tiré il fallait le boire alors il avait penché la tête et mordu doucement la lèvre inférieure de son ami pour quémander sa permission, qui ne s'était pas fait attendre.

Ils étaient restés immobiles, sans se rapprocher, à s'embrasser longuement sans oser faire un pas de plus en avant, tous les deux inquiets de la réaction de l'autre. Finalement, une main avait osé se lever et caresser doucement la joue de l'autre qui, encouragé par ce geste, s'était senti libre de glisser les mains autour de sa taille. Ils avaient essayé de se coller l'un à l'autre, chose que le fait d'être assis l'un à côté de l'autre rendait, sinon impossible, pour le moins très malaisée et inconfortable. Alors celui qui avait embrassé l'autre en premier s'était redressé et avait enjambé les jambes de son partenaire pour s'assoir sur ses genoux.

Le baiser s'était totalement débridé, et celui qui était assis sur la banquette serra les hanches de l'autre entre ses mains, le faisant bouger un peu et lui arrachant le gémissement que nous avons entendu tout à l'heure. Puis il s'écarta, les lèvres humides et le corps tendu, abandonnant la bouche avide de l'autre qui ne dit rien, se contentant d'essayer de calmer l'emballement de son rythme cardiaque.

- J'avais jamais… fait ça avant…, haleta le jeune homme.

- Tu veux dire, avec un autre mec… ?

- Ouais.

Il fit glisser ses doigts sous son t-shirt et caressa sa taille. Il transpirait et sa peau était chaude et un peu humide, et sa voix tremblait un peu quand il répondit.

- Et t'en penses quoi ?

L'autre prit sa nuque d'une main et l'embrassa à nouveau à pleine bouche avant de le relâcher et de recommencer à lui câliner le bas du dos, le faisant frissonner.

- J'crois qu'j'ai envie d'essayer…

L'autre eut un petit rire.

- Pourquoi tu t'marres ?

- C'est pas déjà c'qu'on est en train de faire ? Essayer ?

- Sois pas con… Tu veux pas continuer ?

Il fit remonter ses mains le long de son dos, le dénudant un peu, et fit courir ses ongles entre ses omoplates.

- Mmmmh… Si, mais… tu veux faire quoi ?

Il avait voulu dire « Jusqu'où tu veux aller ? » mais il avait préféré le formuler autrement.

- J'sais pas… et toi ?

- J'sais pas… Juste…

Il frissonna quand les ongles de l'autre atteignirent le bas de son dos, ses reins, la partie de son corps la plus sensible.

- Juste… t'arrête pas…

- T'inquiète…

Ils recommencèrent à s'embrasser, et deux autre mains se perdirent dans les plis de vêtements qui devinrent rapidement l'Ennemi Public N°1. Qui était le crétin des Alpes qui avait inventé le t-shirt ? Finalement, les deux amis s'écartèrent, à bout de souffle, et décidèrent d'un tacite et commun accord de se débarrasser de ces objets inutiles et encombrants. Celui qui était adossé à la banquette pris l'autre par la nuque et, tirant doucement sur ses cheveux, lui renversa la tête en arrière et se mit à déposer des baisers sur sa gorge avant de faire courir sa langue le long d'une de ses clavicules, goûtant le sel de sa peau. Le silence de l'habitacle était lourd de soupirs.

- Attends…, dit-il. Retourne-toi.

L'autre s'exécuta sans poser de question, se levant et se rasseyant sur ses genoux, cette fois dos à lui. Il l'attira vers lui, son dos contre son torse, et tendit le bras pour attraper la bouteille. Il en avala quelques longues gorgées en laissant sa main dériver sur le torse de l'autre, effleurant les pointes durcies par l'excitation, avant de lui passer la bouteille.

Le cadavre en verre roula sur le sol et partit se loger sous le siège passager alors que le garçon se démanchait le cou pour embrasser son ami, joignant leurs bouches enflammées par l'alcool.

Il songea vaguement que le contact un peu douloureux d'un truc dur comme de la pierre coincé sous son dos aurait dû le répugner mais qu'en fait il trouvait juste ça… que ça lui plaisait.

- C'est un peu… bizarre, non ? Haleta-t-il.

L'autre lui mordillait le lobe de l'oreille en continuant de caresser son corps offert. Il laissa ses mains glisser entre ses jambes et remonter et il se cambra soudain, en étranglant un cri.

- T'aime pas ?

La question semblait un peu malhonnête puisqu'il avait les doigts serrés sur son entrejambe à travers son jean.

- Ah… si… Je me demande juste… ce qu'on pensera de ça… demain…

- Pense pas à demain… C'est peut-être bizarre mais si ça doit être bizarre pour être aussi bon… Alors j'suis à fond pour la bizarrerie… Putain, ça me fait un effet dingue… pas toi ?

- Mmmh… s-si… j'avais jamais… senti des trucs aussi…

Il ne trouvait pas ses mots, que ce fût la faute de l'alcool, de l'herbe ou de ce qu'il éprouvait. Il avait l'impression que sa conscience avait été éjectée de son corps et qu'il n'était plus qu'une concentration pure de désir à l'état brut, tout ce qui comptait c'étaient toutes ces sensations… L'autre lui mordit doucement la nuque en accentuant la pression de sa main sur lui et il cria faiblement.

- Ah ! Oh, non, a-arrête…

- Pourquoi ? Tu veux pas ? T'y es presque, je l'sens…

Et il appuya ses paroles d'une caresse supplémentaire. Mais c'était trop apparemment, et l'autre immobilisa sa main de la sienne.

- Arrête, s'te plaît…

Sa voix plaintive doucha un peu l'autre qui s'arrêta aussitôt.

- Pardon, j'arrête. J'suis désolé…

- Non…

Le garçon remua et se redressa avant de se retourner pour se remettre face à lui.

- J'veux pas… comme ça…

- Qu'est-ce que tu veux ?

- J'sais pas…

Ils essayèrent de se coucher sur la banquette mais c'était bien trop exigu. Finalement, ils ouvrirent une portière et s'extirpèrent du véhicule avec la vague intention d'incliner le siège passager et de le reculer pour s'y installer, mais ils s'écroulèrent dans l'herbe sèche. Couché à plat dos en riant de l'état déplorable dans lequel ils se trouvaient, le garçon attira de nouveau son compagnon vers lui, sur lui.

Leurs bouches se retrouvèrent. Des doigts se glissèrent sous la ceinture d'un jean et caressèrent du bout des ongles la légère proéminence formée par le coccyx.

- Dis-moi ce que tu veux… S'il te plaît…

La voix du jeune homme s'était faite suppliante sous la caresse.

- J'sais pas... J'veux juste pas que… J'veux que… toi aussi, tu…

Un nouveau baiser fit taire ses débuts de phrases incertains. L'autre avait compris.

- On fait comment ?

- J'en sais rien…

- Tu veux que…

Silence entrecoupés de soupirs. Ils voulaient tous les deux la même chose, sans le formuler consciemment en cet instant précis, leurs deux corps tendus par le désir comme deux arcs bandés presque jusqu'à se rompre. Ils auraient voulu que le temps s'arrête sous ce ciel aveugle, que la nuit et l'ivresse durent toujours, pour qu'ils puissent continuer à se caresser sans jamais se demander s'ils n'étaient pas en train de faire une connerie.

- Tu veux essayer de… enfin, tu vois quoi…, Demanda une des deux voix, étouffée dans le baiser. L'autre réfléchit un petit instant avant de répondre.

- Non… J'suis pas assez déchiré pour pas m'dire qu'on pourrait l'regretter… J'veux pas te perdre…

- T'as raison…

- Je sais…

- On fait comment ?

- J'en sais rien…

Mais leurs corps savaient, eux. Le garçon attira son partenaire contre lui et écarta les jambes. Il avait juste eu envie de sentir sa peau nue contre le sienne mais la décharge de plaisir qui lui vrilla l'aine lui suggéra qu'ils tenaient peut-être quelque chose. Le contact avait arraché au jeune homme une plainte.

- Putain… c'est pas possible, c'est pas le truc… le plus excitant… que t'aies jamais fait ?

- Carrément.

Ils avaient fermé les yeux. La tension continua d'augmenter au rythme de leurs mouvements – un rythme qu'ils avaient rapidement trouvé, synchrone, juste ce qu'il fallait, sans même se toucher autrement qu'à travers leurs vêtements. Un rythme qu'ils ressentirent le besoin urgent d'accélérer, encore et encore, de plus en plus vite. Et la tension qui montait, encore et encore, de plus en plus haut.

- Je vais…

La phrase reste inachevée. Personne ne la finit jamais celle-là,de toute façon, c'est inutile. Tout le monde la comprend dès les deux premiers mots.

- Moi aussi…

La tension s'écrase sur le ciel comme un feu d'artifice. Ils étranglent un cri, ils tremblent, serrés dans les bras l'un de l'autre. Leurs cœurs cognent l'un contre l'autre, comme s'ils essayaient de sortir de leurs thorax pour se rejoindre et se toucher.

Le jeune homme se redresse sur les coudes. Ils sont en sueur en à bout de souffle. Il l'embrasse paresseusement, l'autre lui rend son baiser, puis il replie les jambes et parvient à se maintenir en équilibre vacillant à quatre pattes au dessus de lui. L'autre n'apprécie pas vraiment l'absence soudaine de contact.

- Reviens, quémande-t-il en tirant mollement sur sa nuque.

- Mec, je t'aime.

- Putain, vieux, t'es mort torché, dis pas de conneries…

- C'est pas des conneries… Je t'aime.

- Non, crois-moi… C'est les endorphines mixées avec l'alcool et la beuh qui t'font dire ça…

- J'ai envie d'un joint.

- Qu'est-ce que j'disais ?

- Je t'aime et j'ai envie d'un joint.

- Demain tu te rappelleras même pas avoir dit ça… Et si tu t'en rappelles, j'te promets de faire comme si moi j'avais oublié comme ça t'auras pas trop la honte…

- Là, c'est TOI qui raconte d'la merde… Je t'aime, j'te dis. Même que j'suis heureux, là.

Le garçon ne rit plus. Il a mal au ventre de le voir le regarder comme ça.

- Non, s'il te plaît. Arrête, c'est pas drôle. J'ai pas envie qu'tu m'dises ça.

L'autre est arrivé au bout de ses forces musculaires et se laisse à nouveau glisser sur lui, puis à côté contre lui, parce qu'il n'a pas envie de l'écraser et qu'il éprouve maintenant de l'appréhension.

- Pourquoi ? Ça te dégoûte, c'est ça ?

- Mais non, bien sûr que non… M'fais pas tes yeux d'chat perdu, après c'qu'on vient d'faire ensemble je serais gonflé d'prétendre que ça m'débecte, tu crois pas ?

Le jeune homme sourit de soulagement et l'embrasse sur la bouche.

- T'as aimé ? Il demande contre ses lèvres.

- Même plus que ça.

- Moi aussi… mais pourquoi tu veux pas que j't'aime alors ?

Le garçon plisse les yeux. Les nœuds dans son ventre sont encore plus serrés. Il veut qu'il l'aime, mais pas qu'il le lui dise et le regrette le lendemain.

- T'occupe, vieux. J'suis stone…

- Tu m'aimes pas ?

- Putain, me demande pas ça.

Et puis finalement, le garçon se dit que se son ami dit des conneries, il a le droit d'en dire aussi. Le lendemain de la veille, il est toujours temps de retirer ce que tu as dit, pense-t-il. Il regarde l'autre dans les yeux et passe un bras autour de sa taille pour se coller à lui.

- Je t'aime aussi.

Les deux amis s'endorment dans l'herbe qui pique mais ils s'en cognent. Leurs mains s'égarent encore dans leurs cheveux et sur leurs flancs jusqu'au moment ou ils sombrent définitivement dans le sommeil, sans se rendre compte que les nuages sont partis, chassés par le chaud vent d'ouest qui souffle souvent sur ces petites villes de Pennsylvanie, et qu'au-dessus de leur promontoire brillent maintenant un croissant de lune argenté et des étoiles étincelantes.