Chapitre 13

Le jour suivant fut jour de messe. La mère supérieure insista pour qu'Angélique n'en soit pas dispensée, aussi nous assistâmes toutes les deux aux offices de la journée. Angélique adopta une conduite exemplaire, comme toujours lorsqu'elle pénétrait dans la chapelle, mais elle ne chanta pas. C'était sa manière d'exprimer à la fois son respect pour nos croyances, et la divergence des siennes. Je l'avais accepté depuis longtemps, même si les autres sœurs ne l'entendaient pas de cette oreille.

Une nouvelle nuit de réflexion m'avait rendu ce constat d'autant plus choquant. Pour la première fois je prenais conscience de l'obstination aveugle dans laquelle la plupart des religieuses s'enfermaient. Je comprenais que nous prêchions notre foi, c'était naturel. Mais plus je les regardais faire, plus j'avais le sentiment que leur regard ne pouvait se tourner que dans cette seule direction, ignorant et méprisant toutes les autres voies possibles.

J'avais choisi mon propre chemin. Je croyais en Dieu, j'étais novice, je l'assumais entièrement. Mais je ne reniais pas le plaisir et la fascination avec lesquelles j'avais écouté Angélique, avec lesquelles je l'avais découverte, en un sens. Je comprenais qu'on se jette corps et âme dans la voie que l'on s'était choisi. Mais si cela revenait à se fermer tous les autres horizons possibles… A ne considérer qu'une partie de la question, et sous un seul angle, en un sens… Quelle immense fraction du monde les religieuses devaient –elles ainsi ignorer sans s'en rendre compte… J'en aurais presque eu pitié d'elle.

J'avais tenté ce débat avec la mère supérieure, le soir une fois les autres novices couchées. Je lui avais dit qu'Angélique avait peut-être tout simplement choisi une voie différente de la nôtre, et que la forcer dans les ordres n'y changeraient absolument rien. Après m'avoir une nouvelle fois regardée comme si j'avais été contaminée par la peste, voici ce qu'elle m'avait répondu :

« Il n'y a aucune opinion qui ne puisse être brisée avec du temps et de la patience, sœur Théodora. Surtout quand il s'agit d'un avis hérétique inspiré par le démon, sur une personne de mauvaise nature. »

Ces paroles, plus que toutes les autres, j'ignorais encore pourquoi et ne le saurais sans doute jamais, soulevèrent en moi quelque chose qu'Angélique n'avait fait que déterrer. Mon esprit les rejetait en bloc, avec un dégoût et une ferveur tels que je ne m'en étais encore jamais connus, c'était tellement étranger à tout ce en quoi j'avais toujours voulu croire, c'était tellement étranger à ma foi ! Je compris ce soir-là que je n'étais pas entrée au couvent pour entendre ce genre de discours, encore moins pour les suivre. C'est pourquoi je me retirai au dortoir, ce dimanche-là, en proie à la plus grande introspection de ma vie.

XXX

Je m'éveillai le lendemain sur les mêmes pensées que j'avais laissées la veille. Angélique, avec sa clairvoyance effrayante, le remarqua aussitôt et trouva le moyen de m'entretenir dès que nous fûmes seules devant le métier à tisser.

- J'ai essayé de faire entendre raison à la mère supérieure. A propos de ce que vous m'avez dit sur vos convictions.

- Théodora je regrette de te le dire, mais cette fois tu as vraiment perdu l'esprit.

- Je voulais vous aider… Je ne sais pas ce que la mère supérieure attend de votre séjour ici, pas plus que l'empereur. Combien de temps ils ont l'intention de vous enfermer ici, qu'est-ce qu'il faut que vous fassiez pour en sortir… Je sais très bien que vous ne vous conformerez à aucune de leur condition. Têtue comme vous êtes.

- Je prends ça pour un compliment.

Théodora tourna vers elle un regard on ne peut plus sérieux :

- Je vous assure, par moments, votre entêtement confine à la folie.

- A la foi.

Ces paroles bloquèrent ma répartie dans ma poitrine.

- Les premiers chrétiens faisaient preuve du même entêtement, il me semble, lorsqu'on leur demandait de renier leur foi dans l'arène.

- Ce ne sont pas des propos que vous devriez tenir ici, je vous assure…

- Je ne suis plus à ça près il me semble. Et reconnais que j'ai raison. Les sœurs et moi, nous ne sommes pas si différentes.

Mue par une pensée soudaine, je pris sa main entre la mienne :

- Moi j'en suis convaincue depuis longtemps, et vous le savez. Je n'ai plus peur de vous l'avouez Angélique. Je respecte votre point de vue, mais c'est loin d'être le cas des autres personnes qui vivent ici. Il m'arrive même de penser… Que je me sens bien plus proche de votre croyance que des leurs. Il y a tellement d'incertitudes, tellement de choses inconnues qui nous font peur… Vous m'avez ouvert les yeux à présent, et je vois… Je vois que certains aspects de ce que l'on croit ne sont là…que pour nous rassurer. Nous apporter des réponses. Ça part d'une très bonne intention mais…je commence à croire que toute foi mise à part, personne ne peut avoir la prétention d'affirmer quoi que ce soit. Vous avez la même croyance que la nôtre, quand on y réfléchit. Vous avez débarrassé notre foi de tout ce qui est incertain pour ne garder que ce dont vous pouvez être absolument sûre : la merveilleuse puissance de la vie, de tout ce qui fait notre existence… Il faut une telle force en vous pour accepter de ne vous contenter que de cela. Une grande majorité d'entre nous n'est pas prête à se voir entourer de si peu de certitudes. Vous êtes franche avec vous-même, et ouverte aux autres, c'est ce que j'apprécie en vous. Je ne crois plus à la moindre superstition. Je veux vous aider, même si j'ignore ce que vous recherchez.

- Est-ce que tu te rends compte de la portée de tes paroles, Théodora ?

Je gardai le silence quelques instants. Je repensai à ce que je venais de dire, j'avais plus ou moins revendiqué les convictions d'Angélique… Et je n'éprouvais rien d'autre qu'un étrange sentiment de libération. J'étais terrifiée par le changement qui s'opérait en moi, poussée en avant par la révolte que m'inspirait la mère supérieure, et en même temps, j'étais heureuse…de toucher l'esprit d'Angélique plus que je ne l'avais encore jamais fait.

J'avais toujours pensé que sa philosophie devait être un monde de solitude acceptée. Je me rendais compte aujourd'hui qu'en fait, elle était plus proche de moi que jamais, que j'étais beaucoup moins seule que depuis ces dix-huit derniers mois, depuis que j'avais quitté le village après la mort de mon frère…

C'est pourquoi j'eu la force de lui répondre sans hésitation :

- Oui j'ai conscience de ce que je viens de dire, et je l'accepte. Je ne saisis pas encore toute la portée de ce que ça implique, mais…

Le sourire qui s'esquissa sur son visage m'interrompit. Elle avait l'air profondément heureuse, sereine et sincère, ce qui me fit réaliser l'extrême solitude dans laquelle elle avait dû évoluer, elle aussi. J'étais sans doute sa première pèlerine convertie. Je regardai soudain autour de moi, vis l'environnement qui m'entourait, et je fus prise d'une terreur panique :

- Qu'allons-nous faire maintenant, Angélique ?

Elle serra ma main dans la sienne :

- C'est l'étape la plus difficile, Théodora. Reconnaître que tu as le monde devant toi, et pour l'instant tu ne sais pas quoi en faire. Je comprends, je sais ce que ça fait. L'avenir que tu t'étais imaginé, bien confortablement isolée du reste du monde pour le reste de ta vie, sans avoir rien d'autre à te soucier, tout cela est en train de s'écrouler. Il va falloir que tu retrouves tes rêves, Théodora. Et je suis contente si je suis celle qui peut t'y amener.

- Je n'ai nulle part où aller. Toute ma famille est morte de l'épidémie il y a deux ans, je ne peux pas retourner au village parce qu'il dépend du couvent, et…

- Calme-toi.

Angélique posa sur moi son regard si clair, si sûr. Plus que n'importe quoi d'autre à cet instant, j'aurais voulu posséder cette force.

- Tu es quelqu'un de bien, Théodora. Je ne peux pas te dire que tu ne seras pas seule. La vérité, c'est qu'on est seul la plupart de sa vie. Mais il y a plus de force en toi que tu ne l'imagines. La preuve, tu as su te remettre en question, toi seule au milieu de toutes les autres. C'est déjà une marque de courage, tu ne t'en rends même pas compte. Si tu le décides, tu peux construire une vie à ton image. C'est pour ça qu'elle t'a été donnée, pour que tu la façonnes de la meilleure manière possible. J'ai confiance en toi.

- Mais alors je fais quoi ? J'annonce à la mère supérieure que je veux partir ? Je ne peux pas vous laisser seule ici.

- Ne t'occupe pas des causes perdues.

- Vous n'avez pas le droit de vous considérer comme une cause perdue, après tout ce que vous venez de me dire.

Angélique me regarda droit dans les yeux, et je sus que ce qu'elle dirait serait irrévocable :

- Je n'épouserai pas Dacre. Même si on me conduit de force devant le prêtre, je dirai non. Si jamais on considère malgré tout le mariage comme valide, je chercherai à m'enfuir de toutes les façons possibles. Pour l'instant on me laisse ici, où je suis relativement en paix. Je n'ai aucune raison de m'enfuir. Toi non plus, tu ne devrais pas t'enfuir. Si tu pars fais-le la tête haute. Assume ton choix.

- Je ne vous laisserai pas ici.

Je tachai de mettre dans ma voix autant d'assurance qu'il y en avait dans la sienne. Elle se recula un instant sur sa chaise sans dire un mot, le regard perdu dans le vide. Lorsqu'elle fixa de nouveau son attention sur moi, ce fut pour un sujet bien différent :

- J'ai envie de prendre l'air. Pas toi ?

XXX

Nous sortîmes dans le petit parc du couvent, confiné entre quatre murs. Je ne fus qu'à demi-surprise de la voir se diriger vers le grand if qui dissimulait la brèche du mur : quand elle avait dit « prendre l'air », c'était au sens large.

Je n'éprouvais pas les mêmes réticences que la dernière fois. Je n'avais plus le sentiment de trahir un ordre auquel je n'appartenais déjà plus. Angélique ne prit pas le chemin du village, elle longea la muraille jusqu'à descendre par le petit chemin de forêt qui menait au torrent. Nous étions juste en-dessous du couvent. C'était sans doute par là que j'étais passée lors de ma crise de somnambulisme, les premières heures de son arrivée.

Angélique s'assit sur un rocher humide, en équilibre au-dessus du cours d'eau déchaîné. Le bruit était assourdissant et d'une extraordinaire tranquillité. Elle me fit signe de la rejoindre, sans un mot. Je ne mis pas longtemps à comprendre les raisons de cette promenade. Angélique regardait autour d'elle avec une profonde admiration pour chaque chose. On aurait dit que rien ne pouvait limiter son émerveillement, elle était… Une telle incarnation de compréhension, d'optimisme et de foi en l'existence. Je ressentis un sentiment nouveau : l'envie d'être comme elle.

Je comprenais à présent mon passé sous un angle différent : je m'étais jetée dans la foi par crainte, douleur et désespoir, pour le désir d'abandonner ma vie à quelque chose de supérieur, pour que plus rien ne dépende de ma décision. C'était là de mauvaises raisons. Je ne doutais pas qu'il existait en ce monde de véritables femmes d'églises, qui portaient dans leur foi quelque chose de plus pur et de bien plus profond. En comparaison, mon engagement ressemblait presque à un déshonneur.

Angélique me sourit comme si elle comprenait mes réflexions, ce qui était sans doute le cas. Elle avait su lire ce qu'il y avait en moi bien avant que je ne le réalise moi-même. Mais elle m'offrait bien plus, un cadeau dont elle n'estimait sans doute pas la valeur. J'avais un nouveau but dans l'existence : me montrer aussi forte qu'elle, aussi résolue et accomplie qu'elle, me montrer digne d'elle. Quel nom donner à cette nouvelle foi qui m'habitait… La foi des réprouvés ?

J'entendis les craquements de la forêt s'agiter derrière moi. Le temps de me retourner, je croisai le regard incisif de la mère supérieure posé sur nous, et tout mon rêve s'écroula.