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Fixer l'heure n'altèrerait en rien le cours du temps, mais il ne pouvait pas détacher ses yeux des chiffres bleutés qu'affichait son réveil digital. Tant pis si sa vue devait en pâtir, c'était la seule occupation qu'il avait. La seule qui lui vidait l'esprit, qui l'empêchait de ressentir la peur. Dans combien de temps le chiffre changerait… ? Maintenant ? Dans dix secondes ? Le 6 pouvait à tout moment se métamorphoser en 7. Puis en 8. En 9. Et ainsi de suite. Si la raison seule était insuffisante à arracher Tobey à ce petit jeu, la faim, elle, remplissait parfaitement cet office. Lorsqu'il se décida à ouvrir l'une de ses nombreuses boîtes de conserve, le cadran affichait 15 : 24.

Que faire ? Comment combler ces innombrables heures qui le séparaient de l'instant fatidique où il devrait retourner se coucher, la peur au ventre ? Machinalement, Tobey alluma son vieil ordinateur et attendit une dizaine de minutes, passant de temps à autres une main squelettique dans sa tignasse rousse et graisseuse. Pas de signal. Comme toujours depuis une semaine, depuis ce fameux jour, celui où le monde entier a sombré. Celui où ils sont arrivés. Celui depuis lequel il tentait de survivre vaille que vaille, replié dans ce studio minuscule qu'il louait depuis deux ans. Les murs épais ainsi que les stores, fermés depuis le début de la catastrophe, lui garantissaient l'isolation visuelle et sonore qui lui avait permis de survivre jusqu'alors. Aucune précaution n'était de trop pour leur cacher sa présence.

Il les avait toujours admirés, pourtant. Non, « admirés » n'était pas le mot juste. Il n'y avait vraiment rien d'admirable en eux. Cependant, chacune des fictions dans lesquelles ils apparaissaient avait provoqué plus d'un frisson chez l'étudiant. Tantôt de la peur, tantôt de l'excitation. Bien souvent, il s'était demandé ce qu'il ferait si, un jour, les morts se mettaient à marcher. Il s'était rêvé se frayant un chemin au couteau de survie parmi les cadavres errants, abattant un par un les monstruosités au fusil de sniper, menant héroïquement une troupe de survivants à travers des landes dévastées. Il avait établi tous les scénarios dans sa tête, à l'exception de celui-ci, de celui où il se terrerait chez lui, attendant… attendant… qu'attendait-il, au juste ? Peut-être sa propre mort, le jour où ses réserves « Spécial Invasion de Zombies ! » dont tous s'étaient moqués se retrouveraient vide. En attendant, il patientait, jour après jour, et ne vivait pas plus que les créatures funestes qui l'encerclaient dehors.

Il se trouvait pitoyable, et aurait volontiers mis fin à ses jours, si l'idée de mourir n'avait pas suscité en lui un tel effroi. Il n'était pas comme ces personnages fictifs que rien n'effrayait. Personne ne l'était. Ce n'était pas si aisé, dans le monde réel, de faire face à l'un de ces êtres sortis tout droit de l'enfer et de se convaincre que l'on peut survivre à un tel affrontement. Mais pourtant, voilà des jours qu'il s'était fait cette promesse folle de sortir. De les affronter. De mourir, oui, mais de mourir en homme. Et s'il parvenait à se débarrasser d'un ou deux d'entre eux, alors il pourrait mourir l'âme en paix. Évidemment, tout semblait si simple, dans la théorie… tout lui avait semblé si simple, quelques années auparavant, lorsqu'il se voyait en songe décapiter des hordes de macchabées au sabre.

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19 : 12

22 : 31

0 : 09

L'heure avançait, mais lui en restait toujours au même point. Sortir ou non ? Son cerveau était en ébullition. Que ferait-il une fois confronté à l'un d'entre eux ? Fuir ? Combattre ? Il n'en savait rien. Comment pouvait-il le savoir ? Comment même pouvait-il le prévoir ? Rien jusque là ne s'était passé comme prévu. Rien… Le vide. Le vide dans sa tête. Bien. C'était la seule façon de se calmer. Avant même de s'en rendre compte, il s'était surpris à fixer son réveil. 0 : 11. « Ce soir, je vais sortir », se répétait-il sans cesse. Dans une heure. Non. Maintenant. S'il attendait une heure, il changerait d'avis, comme les jours précédents. Maintenant ? Oui, maintenant. Sortir. Oui, c'est ça, se lever, prendre la batte de baseball, ouvrir la porte et affronter son destin, les yeux dans les yeux. Mais il ne fallait pas brûler les étapes : avant tout cela, il devait d'abord se lever. Ca, il savait faire, en principe. D'abord prendre appui sur ses pieds, et puis… mais s'il ne parvenait pas à se lever ? Il n'aurait pas besoin d'aller mourir là-dehors. Tout serait tellement plus simple s'il ne pouvait pas se lever…

Et pourtant, il se leva. Plus vite qu'il ne l'avait prévu. Comme si ses muscles avaient agi sans attendre l'aval du cerveau. La difficulté de ce premier geste surmontée, le reste suivit plus aisément. Le contact glacial de la batte de base-ball en acier le fit frissonner. Quelques minutes plus tard, elle serait maculée de sang... Quant à savoir si ce serait le sien… Non. Il ne fallait pas penser à des choses pareilles. Discrètement, il ouvrit la porte. Doucement. Sa vie en dépendait. Rien. Aucun bruit. Si ! Un frôlement. Puis plus rien. Toujours rien. Une minute s'était écoulée, une minute interminable, et le bruit ne s'était pas répété. L'avait-il rêvé ? Peut-être… Pas à pas, aux aguets, Tobey avança, jeta un coup d'œil dans les escaliers. Il les descendit, les entrailles nouées par la peur. Il n'était pas trop tard pour reculer. Tout ce qu'il avait à faire, c'était admettre sa lâcheté. Rien de plus facile. Cela ne demandait aucun effort. Pourtant, il continua, il le fallait. Une fois en bas, il regarda prudemment autour de lui. Toujours rien. Il rehaussa les lunettes sur son nez d'une rapide pression de l'index et poursuivit sa marche silencieuse, à l'affut. Et puis il s'arrêta. De nouveau, ce frôlement. Plus distinct. Plus proche. Il ne l'avait pas rêvé. Se mouvant au ralenti, il s'approcha de ce qu'il avait pu identifier comme sa source.

Et il la vit. Par la porte la plus proche de l'entrée de l'immeuble, restée ouverte, il regarda celle qui fut jadis sa concierge. Elle était de dos et ne l'avait pas remarqué. Mais si elle le remarquait ? Elle l'entendrait forcément, s'il se rapprochait d'elle. Sourde de son vivant, comment savoir si elle l'était restée ? Il n'y avait qu'un seul moyen de le découvrir. Plus lentement que jamais, il s'avança derrière elle et leva son arme. Le zombie ne l'avait toujours pas détecté, mais il hésitait toujours. Et si elle ne succombait pas à la première attaque ? Et si elle réagissait et contrattaquait dans la seconde ? Et si… et si…

« PRENDS CA ! »

Les mots étaient sortis tous seuls, il les avait criés presque aussi fort qu'il avait frappé la créature, pour faire taire les doutes qui lui envahissaient l'esprit. Le monstre, lui, gisait, le crâne fracassé, dans une mare de sang. Tobey s'était attendu à ressentir un énorme soulagement, mais son cœur ne le serra que plus fort. S'il avait ressenti une telle peur en prenant l'une de ces choses par surprise, comment réagirait-il s'il se retrouvait face à plusieurs d'entre elles ? C'était impossible… Il ne pouvait pas revivre un tel cauchemar. Il en avait abattu un, c'était suffisant, non ? Il avait prouvé qu'il n'était pas complètement bon à rien. Maintenant, il pouvait retourner se cloîtrer dans son petit studio et y vivoter jusqu'à l'épuisement de ses réserves.

Un bruit, dans l'appartement d'à côté. Quel erreur, d'avoir crié. Ils n'étaient pas tous sourds comme l'ancienne concierge. Bientôt, ils seraient là, attirés par le bruit, et lui… lui… lui serait déjà en haut, à l'abri du moins il l'espérait. En aurait-il le temps ? Ses mains trop moites lâchèrent bien malgré elles le manche métallique de sa batte. Si son cri avait pu alerter les créatures présentes dans l'immeuble, le bruit qu'avait fait l'arme en tombant sur le sol avait dû avertir tous les cadavres du quartier de sa présence. Ce choc lui servit de signal. A toute vitesse, Tobey traversa le couloir qu'il avait emprunté au ralenti, grimpa les escaliers en un temps record, et avait déjà refermé la porte de son studio lorsque de nouveaux bruits lui parvinrent d'en bas. Il en avait affronté un, oui, mais il était fichu, à présent. Ils n'étaient pas si idiots. Il leur suffisait de suivre l'odeur du sang qui avait éclaboussé sur sa veste pour retrouver sa piste. Tout ce qu'il pouvait faire, à présent, c'était attendre sa mort, plus imminente que jamais. Attendre. Attendre. Attendre.

0 : 32

1 : 53

3 : 41

5 : 38

7 : 01

8 : 28

Les chiffres bleus du réveil… Plus qu'un jeu, ils étaient devenus une obsession, en détourner le regard ne serait-ce que l'espace d'une seule seconde, c'était courir le risque que le temps s'arrête, que cette angoisse qui lui martelait les entrailles se fige et perdure pour l'éternité. Fixer l'heure, c'était le seul moyen de faire fuir le moment présent, même s'il devait pour cela se rapprocher de son trépas.

Bientôt, des bruits de pas se firent entendre dans le couloir. Ils étaient lents, presque hésitants. Une pensée lui vint en tête. Deviendra-t-il comme eux à sa mort ? Sans doute. Peut-être sera-t-il plus heureux, plus paisible ainsi. Les pas s'arrêtèrent devant la porte. Impossible de savourer ses derniers instants, l'effroi lui glaçait le sang. Il n'en pouvait plus d'attendre qu'ils viennent à lui, patienter lui devenait plus insoutenable à chaque seconde qu'il passait ainsi, en position fœtale sur son lit. Il n'avait plus peur de la mort, non. Il était même impatient d'en finir. Mourir, c'était faire cesser son angoisse. Mourir, c'était ne plus jamais s'inquiéter de rien. Il se leva, doucement, et parcourut les quatre mètres qui le séparaient de la porte. Puis il ouvrit. Deux mort-vivants se tenaient devant lui. Tobey ferma les yeux. La morsure viendrait à tout moment. Pourtant, rien ne vint. Il rouvrit les yeux et vit une plaque sur l'un des zombies. « Agent Johnson ».

« Police. Tobey Grimwire, vous êtes en état d'arrestation pour le meurtre d'Augusta Williams. »

Ils n'étaient pas des zombies.

Il n'y a jamais eu de zombies.