La Promenade

La rue Francis Ponge est déserte lorsque Christophe se décide à sortir. Il n'y a guère que la pénombre pour l'accueillir une fois dehors la pénombre et le silence. Deux compagnons de longue date, que l'homme apprécie bien davantage que ceux qui se figurent être ses amis. Fermer la porte, remettre le paillasson à sa position et jeter un rapide coup d'œil circulaire les trois gestes rituels étant accomplis, il peut se mettre en route. Vers où ? Il l'ignore, et tant pis s'il doit errer des heures avant de se rappeler pour quelle raison il était sorti de chez lui, tout ce qui lui importe, c'est de marcher droit devant lui. Il tourne parfois à droite, quand la fantaisie lui prend, parfois à gauche, comme pris d'une étrange lubie. Au fond, ce n'est pas tant cette promenade qui lui plait, mais la nuit elle-même, et en particulier une nuit comme celle-ci, rafraîchie par une brise caressante

Marcher ainsi lorsque la ville étincelait sous le soleil n'aurait aucun sens. Que ce soit dans les quartiers commerciaux, noirs de monde, où il ne s'entend plus penser ou bien les quartiers résidentiels où le moindre passant qu'il croise semble le scruter et sonder son âme, il n'y a nulle part où il se sente véritablement au calme, la journée. Et puis les maisons, les arbres, les immeubles même sont comme investis d'un nouvel éclat sitôt l'astre disparu comme si cette beauté superficielle, d'apparat, que le paysage offre sous la lumière du jour disparaissait au profit d'un nouveau charme, plus ténu, plus timide, presque invisible à l'œil nu il suffit alors de discerner une façade au loin ou la silhouette d'un chêne dans une arrière-cour pour que l'imagination nous les montre mille fois plus agréables à l'œil que n'aurait pu le faire la vue elle-même.

Bien entendu, la nuit avait également sa propre faune, animale ou humaine. Ici un vieil homme, couché sur un simulacre de couverture, caresse une bouteille de vin de basse qualité dans un demi-sommeil hanté par de sombres cauchemars là une femme entre deux âges offre un corps peu harmonieux aux rares hommes qui seraient suffisamment désespérés pour succomber à ses piètres charmes. Parfois, le calme est brisé par une bande de jeunes, bras-dessus, bras-dessous, qui hurlent des chansons paillardes interrompues par des hoquets aux relents d'alcool et puis soit le groupe s'éloigne, emportant avec lui le trouble et le bruit, soit c'est un habitant en mal de sommeil qui s'occupe de les chasser du trottoir. Puis la rue redevient paisible. Tranquille. Silencieuse. Parfaite.

Et Christophe marche. Marche. Marche encore et toujours, jusqu'à ce que les lampadaires deviennent si rares qu'ils semblent alors comme des îlots perdus au milieu d'une immense mer sombre, qui menace de tout engloutir. Un adolescent, une quinzaine de mètres plus loin, se réfugie en toute hâte dans l'un de ces havres de sécurité. Encore un de ces gamins qui font le mur pour rejoindre une fête dont leurs parents les prive à juste titre, se dit-il. Et il le regarde partir, au loin, quittant avec regret le rassurant halo lumineux pour plonger plus avant dans les ténèbres.

Lui aussi continue son chemin, mais évite soigneusement le bain de lumière en changeant de trottoir. La pénombre, voilà tout ce dont il a besoin. La pénombre et le silence. Au dessus de lui, un hululement se fait entendre. Il lève la tête, la chouette qui en est à l'origine est perchée sur une tuile, au dessus du lampadaire. Derrière elle, un chat de gouttière s'approche, doucement, à l'affut. Il se glisse à son niveau, lève la patte, et… La chouette s'envole, non sans pousser un nouveau cri, comme pour narguer son agresseur. Christophe, lui, reprend sa marche toujours droit devant lui, jusqu'à atteindre ce qui semble constituer les limites de la civilisation. Au-delà de cette intersection, plus de lumière, plus de chaleur, mais un dédale urbain à la piètre réputation.

Il en faut pourtant bien plus pour effrayer Christophe, et puis il n'a pas envie de faire demi-tour. Pas encore. S'il tourne le dos à ces rues peu engageantes et qu'il rentre, il saura d'office quel chemin emprunter, il n'errera plus, ne se sentira plus aussi vivant que maintenant. Alors il continue, toujours silencieusement. Peut-être est-ce une erreur ? Au loin, il aperçoit un groupe d'une douzaine d'ombres. Il traverse la rue pour les éviter et se fait le plus discret possible. Raté. Ils le hèlent, mais lui les ignore. Ils le poursuivent, il presse le pas. Il court plus vite qu'eux, de toute manière il court plus vite que quiconque, lorsqu'il en fait l'effort. Quinze minutes C'est le temps qu'il lui faut pour les semer. Quand à savoir ce qu'ils lui voulaient, il n'en a aucune idée. Sans doutes des dealers, ou bien des voyous en manque de violence. Ça n'est pas son problème, ou du moins ça ne l'est plus. Tant qu'il peut poursuivre sa route au cœur des ténèbres, rien d'autre n'a d'importance.

C'est la première fois qu'il déambule aussi longtemps. Le quartier qu'il arpente maintenant est d'un tout nouveau genre, tant il lui semble irréel. Les nuages au dessus de lui se sont dissipés et, si le ciel reste sans lune, les étoiles se chargent d'éclairer la rue d'un faible éclat blafard. Il sursaute, une poubelle s'est renversée, derrière lui. Un chien. Ou est-ce vraiment un chien ? Et cette silhouette qui se dessine, perchée sur le balcon d'une maison désuète, cette queue velue qui dépasse d'une ruelle sombre, cette ombre qui, furtivement, traverse la chaussée avant de se soustraire à sa vue, sont-ce là bien des animaux ? Ou plutôt quelque espèce de créatures surnaturelles, jubilant de le savoir pris au piège ? La présence de telles abominations expliquerait la ruine du quartier. Y demeure-t-il encore des humains en vie ? Lui-même ne tarderait peut-être pas à succomber les bêtes voraces peuvent à tout moment se jeter sur lui, stopper net sa marche paisible, et jamais plus on n'entendrait parler de lui. Mais il ne regrette pas d'être venu. C'est un beau quartier, après, tout, si l'on utilise son imagination et non ses yeux.

Et puis bientôt, il laisse ce sombre lieu loin derrière lui et redécouvre des traces de vie humaine. Des lumières, en l'occurence, qui l'aveuglent. Il n'a jamais été dérangé par l'obscurité, lui, alors pourquoi devrait-on s'embarrasser à éclairer les rues ? Le jour a la lumière, la nuit doit avoir l'obscurité, sans quoi les deux facettes ne peuvent se compléter. Pourquoi chercher à dénaturer la nuit en plantant çà et là des tâches de clarté ? Cela dit, Christophe doit bien s'en accommoder. Depuis combien de temps marche-t-il, maintenant ? Trois heures ? Trois heures et demie ? Une porte s'ouvre à côté de lui, et d'un immeuble miteux sort une jeune femme emmitouflée sous plusieurs couches de vêtements. Il s'arrête pour l'observer. En levant la tête, elle le remarque, à deux mètres d'elle. Leurs regards se croisent. Elle est belle. Ses cheveux blonds dévalent sur ses épaules et remuent légèrement sous l'effet de la faible brise. Ses yeux verts le dévisagent, perplexes, avant de se détourner, moins par timidité que par gêne. Enfin elle tourne les talons et s'en va, mal à l'aise. Elle marche vite, se précipite, même. Christophe la regarde s'éloigner, et puis un sourire s'esquisse sur son visage. Il se souvient pourquoi il est sorti, à présent. La jeune femme se retourne, hésitante, et le voit la fixer. Elle part alors à toute allure. Aucune importance. Il court plus vite qu'elle, de toute manière il court plus vite que quiconque, lorsqu'il en fait l'effort.