Le dernier jour de Katal-Mahé

Une foule immense s'était assemblée au pied de la Tour des Oracles ; hommes, femmes, enfants, vieillards, chiens, chèvres... Des heures durant, ils avaient attendu ; la boule ambrée d'un soleil vieillissant s'était élevée dans les cieux, s'y accrochant désespérément avant de finalement lâcher prise et retomber vers les montagnes desséchées de la faille de Katalup.

La Tour, dans laquelle de profondes fissures se ramifiaient un peu plus chaque jour, ne tenait encore debout que par la volonté du Dixième Oracle. Les neuf autres s'étaient éteints, comme des flammes soufflées par le vent. Le dernier survivant, plus jeune d'une décennie, n'en était pas moins un frêle vieillard, pareil à une feuille desséchée par l'automne. Caché derrière les moucharabiehs, il hésitait à se montrer ; quand il se trouverait sous les yeux de son peuple, il serait contraint de lui annoncer la terrible vérité.

Les signes étaient apparu voilà déjà longtemps, quand la poussière avait commencé à se déposer sur les bâtiments de pierre blanche de Katal-Mathé ; quand plus aucun futur Oracle n'avait été découvert parmi les enfants de la cité ; quand les caravanes avaient cessé d'arriver aux portes de la ville... Mais à présent, il en avait la certitude absolue : Katal-Mathé sombrait dans le néant.

Il se terrait dans les ombres de la tour, adressant une prière muette à ses dieux indifférents, quand il sentit soudain une force vivifiante affluer dans ses membres. L'avaient-ils enfin entendu ? Revenaient-ils sur leur terrible décision d'annihiler un peuple innocent ? Un sourire étira ses lèvres parcheminées. Il se dirigea vers les marches qui menaient au belvédère, ragaillardi à la pensée de transmettre cet espoir aux siens...

Il gravissait les premières marches d'un pas léger, quand ses jambes se dérobèrent sous lui. Il tomba à genoux sur les pierres disjointes, privé de forces. Le Dixième Oracle de la tour rendit son dernier souffle, scellant le destin de Katal-Mahé.

ooOOoo

J'avais retrouvé cette feuille par hasard, en mettant de l'ordre au fond d'un tiroir. Je ne pus réprimer un sourire à la lecture des lignes à la mine de plomb sur une feuille arrachée d'un bloc, plus de vingt ans plus tôt. La cité de Katal-Mahé, la Tour des Oracles... D'où avais-je bien pu tirer tout cela ?

J'avais autrefois décidé de me lancer dans la rédaction d'un roman fleuve situé dans cet univers. Rattrapé par les tracas du quotidien, accaparé par d'autres passions, j'y avais renoncé sans vraiment le réaliser. Tandis que je contemplais ce vieux synopsis, je fus soudain saisi par l'envie de m'y replonger, corps et âme.

Non, je devais me rendre à l'évidence : je n'avais rien d'un écrivain. Je ne possédais ni le talent, ni la constance nécessaire pour aller au bout d'une œuvre d'une telle ampleur. De toute façon, quel éditeur en voudrait ?

Haussant les épaules, je chiffonnai le papier jauni et l'envoyai au fond de la corbeille. J'éprouvais bien quelques regrets, mais il fallait que je passe à autre chose... Après tout, ce n'était pas la fin du monde !