Oups...

« Avez-vous bientôt terminé ? »

Le peintre soupira : comme beaucoup de clients fortunés, ce magistrat impatient ne savait guère apprécier la délicatesse de son art. Devant eux, un grand miroir, dressé en pleine nature, reflétait l'image d'un parc paisible, d'un lac argenté et de bosquets romantiques.

« Vous êtes sûr que c'est... possible ?

― Voilà vingt ans que je fais ce métier, Votre Honneur...»

Le peintre acheva de disposer ses petits pots de terre emplis de pigments colorés. Bleu ciel, vert feuillage, brun terre, blanc nuage... des teintes plus belles, plus intenses que celles qu'offraient le monde.

Le petit homme, dont les vêtements de toile brune s'étoilaient de tâches chamarrées, puisa à pleines mains dans les poudres éclatantes et les lança vers le miroir : en lumineuses arabesques, elles se répandirent sur la surface de verre, rehaussant le reflet de la réalité et la figeant dans une onirique beauté.

Pris dans les bourrasques colorées, le magistrat fut éclaboussé d'une pointe d'azur dans ses cheveux gris, d'un soupçon de rouge sur ses traits fleuris, d'un poil de vert dans la fourrure de ses habits. Mais il n'oubliait pas l'essentiel :

« Et mon château ?

― Attendez un peu », répliqua le peintre, agacé.

Sortant un pinceau et un flacon de liant, il prépara les couleurs sur sa palette puis, à coups délicats, esquissa un bâtiment de marbre bleu dragée, aux larges baies délicatement ciselées. Ses tourelles blanc nacré étaient incrustées d'arabesques de pierres fines et couronnées de coupoles argentées.

Une fois son œuvre achevée, il reposa palette et pinceaux, leva les deux mains et se lança dans une longue incantation. Bientôt, autour d'eux, la réalité commença à refléter celle du miroir : le ciel, la terre, les arbres revêtirent les mêmes douces couleurs pastel, le petit château de dentelle minérale prit lentement substance sur la rive du lac, sous les yeux ébaudis du magistrat.

Le peintre nettoya soigneusement son matériel, en donnant ses dernières recommandations :

« Gardez le miroir dans un endroit soigneusement protégé. Tant qu'il sera intact, le château et tout ce qui l'entoure resteront identiques à l'image que j'ai créée. »

Le magistrat paya au peintre ses émoluments, puis fit soigneusement envelopper le miroir. Une fois rentré dans sa sombre et austère maison de ville, il le dissimula au fin fond d'une pièce non utilisée. Dès qu'il le pouvait, il s'éclipsait avec une créature aux longs cheveux de lin et à la peau délicatement rosée au bord du lac argenté.

Ce bonheur dura six mois. A l'aube du septième, alors que le magistrat et sa maîtresse se prélassaient dans la plus haute tour du château, entre des draps de soie rose, ils se sentirent chuter brutalement; ils heurtèrent le sol épineux avant de rouler dans les eaux froides et boueuses du lac seule la chance leur évita d'être gravement blessés. Les teintes dragée et le château s'étaient évanouis, comme s'ils n'avaient jamais existé.

Au même instant, la digne épouse du magistrat, dans son habit de lin empesé et de velours brun, contemplait les fragments étincelants répandus à ses pieds...

« Oups... », murmura-t-elle en portant la main à ses lèvres, qui esquissaient un mystérieux sourire.