Ce soir, ma grande sœur organise une fête à la maison pour les dix-huit ans d'une de ses amies sans que celle-ci le sache. Elle a invité une quinzaine de personnes, dont quelques personnes que je connais un peu ou dont j'ai déjà entendu parler. La fille, Elodie, n'est pas encore arrivée. C'est beau de savoir qu'ils font tout ça pour elle, alors que dans quelques mois, après le bac, ils ne se verront plus, que dans quelques années, il ne leur restera plus qu'un souvenir vague et un prénom, que dans quelques décennies, ils ne pourront que dire à leur enfant en pointant une photo de classe vieillie et jaunie par les années Regarde, elle, on lui avait fait une fête surprise pour ses dix-huit ans. Je crois qu'elle s'appelle Hélène… Ou alors Elodie, je me rappelle plus très bien... ». Moi, je suis dans ma chambre, au deuxième étage à faire semblant de faire mon intéressante à les regarder s'affairer, apporter des plats, des boissons, du champagne…

Apparemment, elle ne s'entend pas avec ses parents ou quelque chose comme ça, et ils ne fêtent même pas la majorité de leur fille. C'est triste, mais ce ne sont pas mes affaires.

Ils commencent à s'impatienter, je le vois. Ils essayent diverses cachettes dans notre jardin, et continuent à attendre. Ça fait bientôt une heure, qu'ils attendent. Ma sœur et mon père sont enfin partis la chercher. Ils lui ont dit qu'elle venait simplement se faire une soirée télé avec d'autres amies comme la dernière fois.

La voilà enfin. Ils se cachent, deux ou trois amies s'avancent pour accueillir Elodie (c'étaient les filles qui étaient censées être invitées pour la soirée télé). Et soudain, tous jaillissent de leur cachette en hurlant joyeux anniversaire ». Elle écarquille les yeux. Elle est vraiment étonnée… Sa stupeur passée, elle les embrasse, un sourire de trois kilomètres de long collé sur son visage.

C'est vraiment beau, l'Amitié. A ce moment, chacun donnerait sa vie pour l'autre. Ce n'est pas parce qu'une chose est éphémère qu'elle ne peut pas être belle. Peu importe si dans quelques années, qu'aucun ne se souviendra de chacun, peu importe.

Moi, je suis toujours en haut, à les regarder, à faire semblant de faire mon intéressante, alors que tout ce que je souhaite voir, c'est l'amitié. Cette belle amitié, qui réchauffe tous les cœurs. C'est de la vraie amitié, parce qu'ils sont tous capables de faire n'importe quoi pour l'autre. L'amitié, les principaux trucs sont son temps et sa force. Et là, la force est énorme, malgré son peut-être manque de temps. Quelqu'un fera-t-il ça, un jour pour moi ? Faire n'importe quoi pour mon bonheur ? Mes parents font déjà ça, j'en suis consciente, mais je veux dire, quelqu'un d'autre que mes parents ? Parce que des parents ne sont pas des amis, ce sont des parents, qui ont cette place spéciale dans le cœur d'un enfant.

Moi, il me manque la force de l'Amitié, parce que je suis toujours en train de me plier en quatre pour mes amies, mais elles attendent toujours que tout vienne de moi, sans réfléchir à une solution. Leur truc, c'est de dire "Je sais pas, qu'est-ce qu'on peut faire?". Et moi, quand j'en ai vraiment marre, bah je les laisse mariner un peu en les imitant, et ça part en cacahuète. Si y'avait un devoir à rendre, bah je me retrouve à le finir toute seule, et elles me remercient, sauf que quand c'est elles qui ont le début de devoir, bah elles le finissent pas.

Ma sœur ? Non, c'est une sœur, pas une amie. Et m'a-t-elle déjà prise au sérieux ? Elle me répondra oui, mais je répondrais non. De toute façon, y'a qu'Elyece qui m'a déjà prise au sérieux. C'est une sœur et elle remplit son métier de sœur.

Qui me tendra la main quand je serais triste, me fera des anniversaires surprises ? Personne, je pense. Alors je reste à ma fenêtre à faire semblant de faire mon intéressante juste pour voir l'Amitié.

Ils pensent surement que je suis une petite débile qui regarde pour les imiter ou pour faire genre. Pour faire mon intéressante, bien que celle qui fait son intéressante n'avoue jamais qu'elle le fait. C'est pourquoi je fais l'innocente quand ma sœur débarque dans ma chambre en me balançant un bracelet cassé et en me disant que je suis chiante à espionner et que la prochaine fois, je n'ai pas intérêt à faire ça. Elle croit que je les espionne, eux, mais elle n'a aucune idée de qui j'espionne vraiment. La pauvre, si elle savait.

Elle vient avec seulement un bracelet cassé pour moi. Allons le donner à la petite puisqu'il n'est d'aucune utilité, comme ça on fera semblant d'avoir pensé à elle ! Mais je ne leur en veux pas. C'est tellement beau l'Amitié… Ce soir, je pardonne tout à ma sœur parce que j'admire l'Amitié qu'elle a pour ses amis.

C'est beau l'Amitié. J'ai sommeil, j'ai envie d'aller me coucher, malgré mes insomnies. Parfois, l'Amitié est un peu écœurante. Je ne sais plus si j'ai envie de les voir ou non, parce que je ne sais pas si j'aurais un jour une Amitié de cette force-là, qui résonne partout dans la ville. Mais c'est tellement beau l'Amitié…

Je reste encore cinq minutes à espionner l'Amitié, et après je vais me coucher sans elle pour me réchauffer. Pourtant, j'ai plein d'amis Lou, Solenn, Elyece, Quentin… Mais je ne sais pas s'ils penseraient à moi comme chacun pense à l'autre ce soir. L'Amitié, lorsqu'on en voit plus, on en veut plus. Et j'en veux toujours plus avec l'Amitié, parce que j'ai l'impression qu'elle m'échappe, j'ai perdu tellement d'amis…

Les cinq minutes sont passées, mais je reste à ma fenêtre, grelottante, en faisant semblant de faire l'intéressante pour voir encore la Force de l'Amitié qui commence à me rejeter.

C'est beau, l'Amitié.