Yo ! Nouvelle histoire. Ecrite y'a plusieurs années, je la remasterise en ce moment et vous la fait connaître par la même occasion.

En espérant qu'elle vous plaise et bonne lecture ! :)


LE POISON

- Jeux Salaces et Sanglants -

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1

Le silence et la brune encerclaient la dépouille depuis longtemps déjà. Méconnaissable, frêle et cependant forte évocatrice d'une ancienne beauté, elle se trouvait recroqueviller contre l'un des murs de brique rouge qui formait la ruelle dans laquelle elle avait été, un peu plus tôt, attirée. Son regard, voilé par la mort comme par les divers fluides qu'elle avait produit en se débattant, semblait se poser sur une tâche au loin, sur un infime mouvement – peut-être celui de l'aube grandissant ?

A ses côtés, dessinait un jeune homme. Follement, son crayon arrachait plus qu'il ne grattait la feuille. Tout d'abord quelques lignes de repères, à savoir : où s'agencerait cette jambe fracturée voire où se terminerait l'angle de ses doigts meurtris. Où reproduire une tâche de sang mais surtout, comme représenter la mort sur ses traits ? Oui, c'était pour cela qu'il voulait capturer la dernière image de cette femme. C'était d'ailleurs pour cela qu'il lui avait fait subir ces quelques souffrances, ces quelques instants où elle n'avait ressenti que l'étau de ses doigts sur son cou, que son sexe frottant contre son dos. Juste pour la beauté de son art, juste pour ce besoin, cette envie de contrôler quelqu'un qu'il aurait pu, dans une autre situation, considérer comme un égal. De décider à quel moment la vie serait enlevée par ses mains, par lui-seul. La ville pourrissait, Le Poison l'y aidait.

La putréfaction naissait des fondations de la ville. Lente et enivrante, elle s'amoncelait, se regroupait en un unique être, en un unique jeune homme s'étant pris d'affection pour la mort. Il salissait les ruelles de ses crimes et les amenait même parfois dans son propre lit. Il crachait sur la ville, sur ses habitants, sur eux qui croyaient qu'il était un justicier, qu'il mettait un terme aux agissements de montres alors qu'il avait lui-même crée la mort, faisant renaître le chaos et la peur de traîner au dehors la nuit. Il se régalait. Oh oui, il jouissait. Tout était si bon, si exquis lorsque l'on s'apercevait que le pouvoir n'appartenait qu'à soi et que l'on comprenait que personne n'était en mesure de contrer son avancée. La ville dormait, elle croyait rêver. Mais personne ne s'apercevait qu'ils étaient en train de sombrer, que le Poison arpentait déjà le dédalle de leurs pensées. Qu'ils étaient faits, que tout se finit un jour et que le Poison aime à ce qu'on lui résiste. Il s'émerveillait à égorger.

Il ajusta quelques détails à son croquis, prit le temps de reproduire quelques ombres qui mettraient en valeur l'aspect décharné de la demoiselle, de cette si belle demoiselle, si belle, si belle… Son cœur se serra. Elle avait tant ressemblé à sa mère quand ils s'étaient croisés au détour d'une rue et, à cet instant encore, elle le lui rappelait. Même cheveux sombres baignant dans leur propre sang, même mâchoire désarticulée, même perversité dans leur geste. Enfin, avant qu'il ne leur offre un nouveau sourire s'allongeant de part et d'autre de leur gorge. Ce sourire qui lui avait tant donné envie d'y laisser quelques baisers, puis de recueillir quelques gouttes de leur sang, du dernier fluide qui faisait d'elle un être doué de vie.

L'aube perça enfin. Il referma son calepin et se décida à se relever. Un léger vent s'infiltra entre sa peau légèrement engourdie par le froid matinal et ses vêtements. Il resserra ceux-ci contre son corps et chercha, un peu plus loin au sol, la cape qu'il y avait abandonnée ainsi que la fine dague d'argent gravée des armoiries de sa famille et incrustée d'un unique rubis en son manche. Il pesta contre ce que lui rappelait le blason ornementé de motifs floraux et se dit, profondément amusé, qu'un fils de comte ne devrait vraiment pas oublier une arme couverte de sang près d'un cadavre.

Venant de quitter les lieux, et tandis que le levée de soleil marquait le sol de quelques arabesques de lumières, le Poison reçoit un coup d'épaule de l'homme aux yeux verts qu'il venait de croiser. Celui-ci, lorsqu'il tourna un coin d'une rue, s'arrêta pour le fixer.

« Père croit que son fils est un innocent petit être égaré dans un monde de folie. Si cela ne tenait qu'à moi, je te ferais emprisonner par quelques soldats de ma connaissance ! Mais vois-tu Liar, une quelconque arrestation risquerait de le tuer. Comprends cela et arrête de… de… jouer ! Combien y'en a-t-il eu depuis le début de cette année ? Combien ?

Le Poison sourit au souvenir de chacune de ses victimes et entreprit de s'aider de ses doigts pour les compter. Face à lui se trouvait le seul être qui, ayant pris connaissance de ses activités, ait pu réchapper de cette réalité.

— Treize…

— Tu-… Comment ? » Le visage d'Alacar, premier fils du comte de Noisier se décomposa avant qu'il ne reprenne, bégayant sous le poids de l'horreur que cette unique réponse avait pu lui apporter. « Les comptes-tu réellement ? Monstre ! »

Son sang avait fait un tour dans ses veines avant que celles-ci ne se glacent définitivement. Il ne put s'empêcher d'appuyer son corps tremblotant contre le chambranle de la porte menant à l'extérieur de la pièce, prêt à s'enfuir si son frère décidait qu'il n'était plus nécessaire qu'il connaisse ces faits. Une unique pensée lui tournait dorénavant en tête : tenter de ne rien imaginer, tenter de ne rien…

« Alacar, calme-toi, voyons… » susurra-t-il en s'avançant de quelques pas vers lui, dans l'espoir qu'il ne paniqua pas. « Père risquerait de t'entendre. » ne put-il cependant s'empêcher d'ironiser.

Alacar reprit peu à peu le contrôle de ses esprits et se décida à ne pas lui montrer sa peur. Il se dit, comme à son habitude lorsqu'ils abordaient ce sujet, qu'il ne connaissait pas son frère, qu'il ne pouvait déterminer sa réaction, qu'il vaudrait mieux ne pas rentrer dans son jeu d'intimidation, qu'il pourrait lui réserver un sort tout à fait funeste s'il ne savait rester à sa place :

« Bref Liar, m'enlaceras-tu ce soir ? » s'empressa-t-il de quémander afin d'influer sur la tournure que prenait leur conversation. Il vira soudain au rouge s'apercevant, stupéfait, selon quelle franchise s'étaient construites ses paroles. Balbutiant, il mit quelques instants à cacher son embarras avant de reprendre :

« Puis-je aller à la rencontre d'une tierce personne ou devrais-je te retrouver dans mes appartements ? »

Connu pour ses charmes, Alacar se trouvait être le joyau d'une ville en décomposition. De nombreux hommes avaient appris à satisfaire son corps ils connaissaient son séduisant bassin, les différents sortes de cris qu'il pouvait pousser ainsi que l'expression qu'il arborait lorsque l'envie lui prenait de jouer avec eux. Tant imprégnés par la beauté d'Alacar qu'ils l'étaient, aucun de ses amants n'avait encore pu se dérober de son emprise : ils croyaient tous autant qu'ils étaient que cet homme définitivement volage les aimaient, qu'ils étaient unique à ses yeux. Oui, personne ne comprendrait qu'Alacar n'aimerait jamais que Liar, cet homme dont il partageait le père, son jeune frère, son sang. Que chacun de ses gestes, chacune de ses humeurs et de ses envies n'étaient tournées qu'en sa faveur, que tout son être ne se destinait qu'à une seule et unique personne : à un assassin.

« Ce soir, dis-tu ? … Savoir si je suis libre ne relève que de mes occupations de l'après-midi. » Il réfléchit quelques instants avant de reprendre. « Et bien, dans ce cas, tu peux toujours m'attendre.

— T'attendre ? Mon temps ne t'appartient pas ! » répliqua-t-il, feignant quelques accents d'arrogance.

L'ainé s'était petit à petit rapproché de la table de bois massif faisant office de point central de la salle de séjour dans laquelle ils se trouvaient. Liar avait alors pris position au dessus de celle-ci et se hasarda bientôt à empoigner, de ses doigts s'étant trouvés souillés jusqu'à il y a peu, quelques unes des longues mèches de cheveux qu'arborait Alacar. Celui-ci dû s'appuyer de part et d'autre du corps de son frère sur la table pour ne pas ressentir la douleur de ses cheveux tirés sur le devant. Prenant conscience de la position dans laquelle ils se trouvaient, Alacar s'immobilisa avant d'apercevoir les lèvres de Liar s'étirant en un sourire victorieux.

Il voulait jouer, ils étaient seuls et il voulait en profiter. Alors qu'Alacar semblait résigné à se laisser diriger, Liar entreprit de porter à ses lèvres les quelques mèches qu'il tenait fermement emprisonnées entre les doigts et se caressa lentement les joues des pointes de celles-ci. Liar aimait tant jouer, manipuler son entourage en faisant en sorte de contrôler leur désir. Alacar rougissait tant que Liar voulut accentuer son emprise en léchant, de façon sensuelle, les quelques mèches à sa disposition. Plongé dans son regard qu'il voyait peu à peu s'emplir de désir, il fit remonter ses doigts le long de la tresse, amenant toujours un peu plus le visage d'Alacar au sien. Ce dernier ayant sa virilité appuyée contre la cuisse de son vis-à-vis dû se retenir pour ne pas s'allonger définitivement sur ce corps tentateur et le bloquer sous lui. Et, tandis que ses dernières pensées de raison s'évaporaient et que son visage vint frôler celui de Liar, celui-ci le repoussa prestement.

« Ton corps m'attire. Tout compte fait, ce soir, je viendrai… » chuchota-t-il tout en descendant ses doigts sur son propre corps, s'amusant désormais à palper le membre dur d'Alacar coincé dans son pantalon.

« A… Arrête… » gémit-il difficilement, sentant ses membres perdre de leur robustesse.

Le grincement de la porte d'entrer de la salle de séjour permit à Alacar de reprendre possession de son corps comme de se reculer à temps, sans n'apporter aucun soupçon sur leur situation. Un homme entre deux-âges fit son entrée dans la pièce et détailla longuement la position de chacun de ses fils avant de questionner l'aîné, celui qui lui semblait vouloir lui camoufler son visage cramoisi :

« Alacar, qu'as-tu fait à ton frère ? »

Aussi bien abasourdi que pétrifié par la perspicacité du comte de Noisier qui était leur père, Alacar ne sut que lui offrir une réponse balbutiée. Il ne pouvait en aucun cas se défendre ni même inventer un quelconque mensonge. Il savait que Liar n'hésiterait pas une seconde à révéler ses penchants, à avouer une vérité qui ne devrait jamais être ébruitée. Il vaudrait mieux se taire et endurer la très certaine préférence qu'arborait leur père pour son cadet plutôt que de voir la fragile stabilité de son quotidien se voir partir en fumée.

Un sourire méprisant plaqué sur les lèvres, Liar ricanait.

Après la désastreuse conversation qui s'était écoulée à l'arrivé du Comte dans la pièce, Liar avait décidé de quitter la propriété. Sa seconde satisfaction de la journée, après le langoureux échange avec son frère, avait été d'entendre son père s'exprimer sur la mystérieuse et abominable mort d'une certaine jeune femme. Le visage de Liar avait été celui qui l'avait accompagné dans le néant, il avait été l'image de ses dernières seconde sur cette terre, son dernier – et peut-être unique – bourreau. Il s'en était profondément réjoui lorsque son père lui avait appris qu'elle avait même été approchée pour devenir son épouse.

La compagne de son propre meurtrier…, s'apostropha-t-il intérieurement. Ayant aussitôt assimilé le paradoxe de cette révélation, Liar avait laissé échapper un léger retroussement de lèvres qui n'était manifestement pas passé inaperçu de son frère. Il l'avait considéré d'une façon si hargneuse qu'il aurait pu en jouir de plaisir sans même s'être touché.

Désormais, il prenait l'air sous l'éclat d'un soleil de printemps et s'amusait à imaginer de quelle saveur serait la prochaine peau qu'il toucherait. Il savait qu'en ce jour, il se trouvait comblé. Sa soirée était prise par l'homme le plus attirant de la ville, il venait de déjeuner quelques viandes maigres et saignantes, on parlait de ses dernières frasques de façon épouvantée et il se dit que chercher une autre personne pour satisfaire cette sourde envie était chose facile lorsque l'on y était habitué.

Il en avait besoin, tellement besoin. Il fallait qu'il camoufle ses plus obscurs souvenirs. Au bout de sa dague aiguisée, il devait les sceller, les annihiler, les recracher comme l'on crache sur un met de faible goût. Il devait prendre la vie d'un autre pour satisfaire la sienne. Il devait punir ceux qui l'avait laissé vagabonder sur cette terre alors qu'il aurait préféré disparaître et pour cela, il devait amener avec lui des innocents, des idiots, des ignares, des salopes, des violeurs, d'autres meurtriers, et même des enfants. Ils devaient tous périr pour son salut. Il devait détruire ce qui l'entourait pour qu'enfin on décide de l'achever, lui. Il n'était pas assez fort pour prendre sa propre vie, ce fut pour cela qu'un honteux plaisir s'immisça en lui lorsque l'idée de repartir à la chasse lui vint à l'esprit.

De légers picotements apparurent au creux de sa main, sa peau sembla brûler là où était cachée cette arme qui ne le quittait jamais. Un sourire mauvais vint pourrir au coin de ses lèvres tandis qu'il s'attardait sur la foule grandissante de ce début d'après-midi. Son choix était multiple, son regard s'attarda quelques instants sur une vieillarde dont – très certainement – le fils venait de lui retourner une gifle au coin d'une rue et se dit que la violence qu'il exerçait ne pouvait être aussi néfaste que celle de cet homme sur sa mère. Mais bientôt, l'image de sa propre mère lui remonta à l'esprit : non, certaines mères méritaient la mort. Oh oui, et la sienne l'avait grandement mérité. Et il en avait grandement profité…

Divaguant encore quelques temps, tout en sentant des perles de sueurs se créer entre ses omoplates, Liar décida de s'installer sur la place du marché, de s'asseoir sur les quelques marches menant au cordonnier. D'ici, il contemplait à sa guise les allées et venues de cette population sous les ordres de son père. Cette boutique ayant une devanture bancale, au bois rongé par le temps et aux décorations de la façade semblant vouloir se rejoindre en un point central, faisait face à celle plus imposante, sophistiquée et entretenue de l'apothicaire. A sa droite, se trouvaient divers gamins semblant jouer avec quelques détritus qu'ils avaient dû trouver à même le sol, entre les étales du marché et, à gauche, se trouvait une paysanne d'un certain âge vantant les mérites de divers légumes de potager à un homme dont le crâne dégarni laissait entrevoir de nombreuses balafres partant du haut de son front et qui semblait se prolonger sous son veston de cuir sombre, jusqu'à ses avant-bras découverts.

Liar favorisait généralement des demoiselles sans défense les jours où il subissait quelque maladie l'empêchant de trop se mouvoir, de frêles voleurs et de jeunes bourgeois de passage en ville lorsque l'ennui le rendait las, et des hommes aux larges carrures pour des jours comme celui-ci, des jours où il faisait si bon vivre. Cette proie lui avait été destinée. Il semblait s'être présenté à lui dans cet unique but, comme si un martyr s'était offert de lui-même à son bourreau.

Empoignant discrètement la dague en surchauffe entre le tissus de son pantalon et de son aine arborant encore les griffures de la demoiselle du soir précédent, Liar en caressa les bords tranchants, masturbant de satisfaction comme d'impatience le manche sculpté. Il était désireux de l'utiliser au plus tôt, de savourer cette délivrance à venir, ce flot d'adrénaline qui ne tarderait pas à l'envahir.

Ce fut un jeu d'enfant. L'homme avait semblé s'accommoder de son sort, voire même de s'être impatienté jusqu'à ce qu'un jour se présente à lui un homme apte à l'achever. De ses membres couverts de cicatrices à sa jambe de bois, il arborait la parfaite silhouette de la victime, celle qui scandait à qui mieux mieux : viole-moi, torture-moi, égorge-moi, fais de moi ce que tu veux !

Tout d'abord, après avoir fait affaire avec la paysanne et s'étant retrouvé avec plusieurs pommes de terre emballées dans un morceau de tissus, il ne s'était pas retourné une seule fois afin de vérifier que les pas légèrement bruyant derrière lui n'appartenait pas à un homme lui voulant du mal – Liar sourit à cette idée : ce n'était pas le mal qu'il offrait à ces gens mais l'apaisement après avoir vécu une telle vie parsemée de souffrance –, obliqua aussitôt dans ce genre de ruelles sombres que personne ne fréquenterait de peur d'être mêlé à une affaire louche ou de trébucher sur les restants odorants d'un quelconque cadavre et ne cria ni même ne se débattit une seule fois.

Le Poison avait cependant espéré quelques coups de riposte en choisissant une victime de ce gabarit puisqu'ils se trouvaient en plein jour et que l'homme qu'il attaquait le dépassait de deux bonnes têtes. Il s'en trouva même déçu de n'avoir aucun sentiment de douleur à subir. Ce n'était pas qu'il était masochiste toutefois, l'instinct de survie de ses victimes apportait généralement du piquant et une certaine excitation de voir son animal, sa proie se contorsionner voire même se rebeller contre son chasseur. C'en était exaltant.

Là, il n'avait fait que repousser l'homme aux cicatrices contre le mur tout en brandissant sa dague. Surpris, ce dernier avait essayé de se baisser afin d'éviter le coup cependant, comme dans sa chute sa jambe de bois s'était enfoncée dans le sol boueux, cela l'avait déstabilisé et son cou avait été de lui-même se frotter contre la lame. Ses traits s'étaient crispés sous la douleur alors qu'il avait semblé davantage horrifié lorsque son regard avait croisé pour la première fois celui du Poison. Le sang n'avait pas tout de suite coulé. Liar, confiant, avait réitéré son geste, plantant sa dague dans la chair, au niveau de la carotide. Ayant ressorti l'arme comme ayant savouré la giclée de liquide rouge sur ses vêtements, il s'était empressé d'agrandir le trou qu'il avait crée puis y avait déposé ses lèvres. La peau s'était mise à boursoufler tandis que sa cage thoracique avait commencé à s'affaisser. L'homme n'avait émit qu'un grognement étouffé, la lame avait tranchée les cordes vocales.

S'essuyant les doigts sur le revers intérieur de son veston, Liar se demanda s'il devrait sortir son calepin. La journée était encore longue et qui sait quel imprévu pourrait se présenter à lui. Il devait être sur ses gardes, il le savait. Malgré ce désir qui l'animait sans cesse et le fait qu'il pouvait être protégé par le pouvoir de son père sur ces terres, il ne pouvait agir sans prendre en compte les conséquences de ses actes. Il avait déjà pris la vie de nombreuses personnes et voilà que ces morts n'avaient plus qu'une journée d'écart. Il ressentit un léger pincement au niveau de la poitrine avant que ne lui vienne à l'esprit la pensée qu'il était peut-être l'homme le moins en sécurité de cette ville… Combien recherchaient cette personne assassinant à tour de bras ? Quelle psychose avait déjà envie la ville ? Combien attendaient qu'un faux pas, qu'une erreur fatale soit commise ?

Au loin, il entendit des pas étouffés s'approcher de l'embouchure de la ruelle – l'autre se trouvait être un cul-de-sac. Soudainement pris de frayeur, il ramassa à la hâte ce qu'il avait bien pu éparpiller autour du corps – habitude qu'il devrait peut-être corriger, s'apostropha-t-il – et s'immisça le plus naturellement possible dans l'ombre du bâtiment. On tourna dans la ruelle, Liar perdit son sang-froid. Le verrait-on ? Il paniqua, se mordit les lèvres alors qu'une silhouette s'avançait jusqu'au corps qu'il n'avait encore pu dissimuler.

« Que… »

Le sang battant à ses tempes et la peur lui vrillant l'estomac – la peur n'était donc pas réservée qu'aux victimes ? –, Liar détailla le jeune homme qui s'était recroquevillé face aux restes ensanglantés. Celui ne sembla ni surpris ni encore moins écœuré, ou, tout du moins, sa silhouette élancée n'en laissa rien paraître. Les mains enserrant sa bouche de crainte que son souffle ne le trahisse, Liar se surprit à ressentir quelques soubresauts au niveau de son entrejambe. Stupéfait, il se concentra sur eux et s'aperçut qu'une érection risquait de poindre s'il continuait à subir cette étourdissante pression.

Il vit deux des doigts de l'inconnu qui se trouvait de dos lentement retracer, en partant de l'oreille droite, l'épais sillon que formait le liquide rouge qui coagulait déjà au niveau de la profonde coupure. Alors que l'homme se déplaçait afin de toiser de façon circulaire les alentours et que, par la même occasion, Liar se reculait afin d'être sûr qu'il ne s'apercevrait pas de sa présence, de profil à lui, il vit l'inconnu porter ses doigts à ses lèvres. Les battements de son cœur s'accélérèrent tout à coup alors qu'il sentit son souffle se couper. Allons donc…, faillit s'exclamer le Poison, un autre homme était-il capable d'accepter, d'apprécier, de comprendre ? Ce fut à cet instant qu'il crut croiser le regard de cet homme. De profonds yeux de couleur émeraudes semblèrent s'arrêter sur lui tandis que son sexe durcissait au fur et à mesure qu'il prenait conscience du fait qu'il n'était pas seul monstre de cette ville, qu'il n'était peut-être justement pas un monstre… D'intenses yeux verts, si beau, si beau…

Alors qu'il sentit peu à peu son corps se changer sous l'effet de son regard, une troisième silhouette sembla vouloir prendre le chemin de la ruelle, une troisième silhouette qui fit partir cet homme aux yeux verts à sa rencontre. Liar ne distingua pas plus qu'une large cape semblant recouvrir de frêles épaules et l'homme enivrant passer son bras autour de sa taille avant qu'ils ne disparaissent dans la foule.

Les membres toujours palpitants, Liar attendit quelques temps avant de sortir de l'ombre et, aux aguets, ne put cependant s'empêcher d'aller frôler ce que l'homme avait pu frôler, de poser sur ses lèvres le liquide que cet homme avait pu léché. Terriblement enivré, son sexe palpitant, Liar décida de finalement quitter les lieux.

La nuit était tombée depuis longtemps déjà lorsque Liar se décida à retourner au domaine. S'étant au préalable changé – qu'auraient pu lui révéler ses vêtements qu'Alacar ne devrait jamais apprendre ? –, il parvint jusqu'à la porte des appartements de son frère. A cette heure tardive, il ne frappa ni n'indiqua pas même sa présence. Ouvrant la porte à la volée, il entra de façon tout aussi abrupte dans la pièce et, peu surpris par ce soudain besoin qu'avait eut Liar de se faire remarquer, Alacar releva les yeux du roman qu'il tenait entre les mains. Il se trouvait être allongé sur son lit, adossé à d'innombrables coussins de soie couverts de divers breloques tape-à-l'œil. Refermant derrière lui, Liar avança furtivement dans la pièce tel un félin aux aguets.

« Allons, Allons… Préfères-tu lire bien sagement que de m'attendre en ayant fait quelques bêtises sous tes draps ? » l'interpella-t-il, sensuellement. « J'aime jouer, Alacar. Ne t'es-tu pas même touché une seule fois ? »

Lentement, il grimpa sur le lit, son regard tant aguicheur qu'affamé s'attarda sur les formes que laissaient paraître la large chemise de son futur amant. Alors qu'il s'allongeait sur lui afin de lui prodiguer quelques caresses, ce dernier le repoussa de façon si violente que Liar en resta abasourdi.

« Ton odeur me répugne, Liar ! » répliqua-t-il, visiblement dégoûté. « Tes ongles arborent quelques tâches de sang… et ces yeux fous ne t'ont pas encore quitté… »

Alacar se recroquevilla un peu plus contre la tête de lit, faisant bien attention à ne pas croiser le regard de cet homme qui l'enivrait tant, de cet homme qui aurait pu lui faire oublier, d'une simple caresse, ce pourquoi il le haïssait.

Embrassant délicatement la peau du cou légèrement parfumée qui lui était si généreusement offerte, Liar, cachant un léger ricanement, s'enquit :

« Me refuserais-tu ce soir ? »

Toujours sa tête enfouit dans le cou de son vis-à-vis, il dût bien admettre que seul Alacar s'était un jour aperçu quelles activités pouvaient bien l'animer et parfois même, n'hésitait pas à lui exposait quelques remontrances. Oui, seul Alacar s'intéressait à lui, à ses émotions, à sa vie. Seul Alacar…

Celui-ci considéra quelques secondes l'expression faussement attristé de son jeune frère avant de lier leurs lèvres par un soupir.

« Jamais… »

De retour dans ses appartements, Liar ouvrit son petit calepin à la reliure de cuir rouge, prit une plume et se mit machinalement à conter ce qu'il avait bien pu vivre le jour-même. Lorsqu'il avait sut lire, écrire et compris qu'il pouvait dessiner, il avait décidé de tenir ce carnet et d'y retranscrire chacun de ses méfaits, chacune des actions du Poison.

Quiconque lirait comprendrait.

Les boucles lyriques de ses lettres venaient griffer le grain du papier, lui-même compatissant à l'énoncé de tels actes :

Ses yeux sombres contrastants avec ceux merveilleusement enivrant de l'autre. Il fut si simple de l'anéantir, de le découper, de jouer avec lui, de l'aimer tout simplement. Son imposante carrure, son crâne chauve, tout ceci me rappelait un enfant. Un petit enfant. L'innocence même coulait en ses veines.

Des yeux verts.

De lui-même il s'est frotté à ma lame. De lui-même, les fantômes de son passé semblant flotter en ses yeux. D'où avaient pu venir ses cicatrices ? Qui avait pu les lui infliger et pour quelle raison ? Quelle sublime spectacle aurait pu être l'acte de ce précédent assaillant.

Des yeux verts.

Ses yeux sombres m'ont scruté d'une délicieuse façon. Ils semblaient ahuris tout autant qu'effrayés. Sa carrure avait beau être large, cet homme chauve ressemblait à un enfant. Un enfant d'où les boursouflures viendraient d'un chien l'ayant pris pour jouet à la naissance. Quelle amusante métaphore !

Brutalement enlacé par des crocs acérés…

Ses yeux ne reflétaient que les fantômes de son passé. Ce n'était pas moi qu'il regardait mais quelque chose d'autre, quelque chose de plus ignoble pour lui que le fait d'être froidement égorgé par Le Poison. J'aurais pu m'en déplaire si je ne m'étais pas ensuite dis que c'était moi, qui lui faisait revivre ses pires cauchemars et personne d'autre.

Les tortures psychologiques semblent si intenses, je devrais peut-être m'y atteler…