LE POISON

- Jeux Salaces et Sanglants -

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6

Alacar l'avait quitté depuis quelques temps déjà et ce fut avec amertume que Liar feignit d'ignorer le corps de son amant jouant avec d'autres. Lui-même n'avait pris personne après cela. Il s'était contenté d'observer les invités en action, et avait même cru un instant reconnaître son père entouré de trois jeunes garçons mais ne s'était pas attardé à l'analyse. Aussi, il évitait de poser un œil là où se trouvait le corps. Ce dernier, il ne l'avait pas déplacé, n'avait pas même cherché à le cacher aux yeux des autres car, plus tard, lorsque les domestiques commenceraient à ranger et à nettoyer, cette mort passera pour un jeu sexuel ayant mal tourné et personne ne sera recherché pour un tel acte, puisque la Mascarade était synonyme d'orgie et que c'était le risque à encourir quand on y participe.

D'une humeur devenue exécrable, Liar fixait intensément le corps d'Alacar dans les bras d'un autre tandis qu'un troisième homme se mêlait à leur ébat. Ses dents grincèrent de mécontentement et il tenta de rester à sa place, de ne pas intervenir pour les éloigner d'Alacar. Celui-ci aurait dut être sa propriété, être uniquement à lui. Ils se l'étaient promis quelques semaines auparavant et même si Liar avait bien compris qu'il n'aurait jamais l'exclusivité, il ne pouvait s'empêcher de le regretter.

Il en était dorénavant certain : il lui faudrait trouver quelqu'un d'autre, un homme ou une femme capable de lui faire oublier un temps soit peu son attachement pour cet homme volage, pour son frère. Il ne comprenait pas le sens de cette jalousie qui semblait vouloir l'étreindre puisqu'il savait pertinemment qu'il n'aurait pas dut pas ressentir cela, envers quiconque. Il lui fallait donc trouver un autre passe-temps, un jouet de remplacement pour ses désirs les plus enfouis, mais il n'était pas dupe : où trouver ce qu'il essayait de chercher pour la première fois ?

Il contempla quelques instants la masse de corps informe qui se trouvait à sa gauche puis celle qui dansait encore en ce milieu de soirée à sa droite. Où trouver un substitut ? Où trouver quelque chose de nouveau, quelqu'un qui réussirait à l'enivrer ? Liar comprenait bien qu'Alacar était le seul capable de le séduire, que le seul corps qui l'attirait réellement revenait à de l'inceste. Qu'il était son unique désir.

Divaguant encore quelques instants sur le lien qui l'unissait à Alacar, son attention fut retenue par un homme assis sur un fauteuil dans un coin de la pièce se faisant faire une fellation par une quelconque demoiselle de la cour, et il se rappela aussitôt de celui qu'il avait tout d'abord eut envie d'égorger un soir, cet homme sortant d'un cimetière en plein milieu de la nuit, cet homme imprégné dans l'esprit de Liar. Cela faisait certes de nombreuses semaines qu'il avait aperçu cette silhouette au loin mais le souvenir ne se faisait que plus précis encore alors qu'il observait les traits de cet homme.

— Est-ce toi… ? souffla-t-il pour lui-même, un infime sourire aux lèvres qui ressemblait plutôt à une grimace. Sauras-tu être mon substitut ? Voudras-tu être à moi pour cette nuit comme pour demain ? Pourrais-je te tuer un peu plus tard ?

Et comme répondant à cette supplication quasi silencieuse, au moment de l'orgasme, l'homme planta son regard dans celui de Liar, deux émeraudes troublantes qui le fixaient intensément. Au début, Liar ne comprit pas que l'homme l'observait depuis longtemps déjà et que c'était pour cela qu'il l'avait lui-même remarqué parmi tous les autres mais, lorsque l'inconnu rejeta la demoiselle à genoux face à lui, qu'il referma rapidement son costume et qu'il avança tout droit face à Liar que ce dernier s'aperçut qu'il n'y avait plus aucune fuite possible. Que c'était lui et personne d'autre.

— Pourrais-je vous toucher ?

Un sourire triomphant aux lèvres, l'envie grandissant dans son ventre, Liar semblait toutefois assez effrayé de ce qu'il venait d'interpréter. Il ne s'en préoccupa que durant quelques instants puisque déjà, il empoignait la nuque de l'homme aux yeux verts et à la barbe châtain claire naissante. Plongeant leurs deux regards l'un dans l'autre, Liar posa aussitôt ses lèvres contre celles rougissante de l'homme. Il suçota tout d'abord sa lèvre inférieure, y plongea ensuite ses dents de façon véritablement animale pour finalement, avec sa langue, aller chercher l'ouverture de sa bouche désireuse de sensations plus intenses.

La main de l'homme alla rejoindre le bassin de Liar, jouant par la même occasion avec la fermeture de son costume, allant jusqu'à l'ouvrir et y introduire ses deux mains infiniment baladeuses. Leur baiser continuait toujours sous les furtifs regards que leur lançait Alacar. Leur langue, avides de l'autre, se caressaient sensuellement, dansaient dans le feu primitif de leur passion. Sentant un début d'érection, comme l'homme ne faisait que le toucher, Liar décida de mettre un terme à leur baiser, léchant une dernière fois le filet de bave qui s'écoulait de la commissure des lèvres de son futur amant.

Liar reprit son souffle et se mit à lui sourire :

— J'en ai trop fait ce soir, si vous me voulez réellement, attendez jusqu'à demain.

L'homme frémit de mécontentement et la moue boudeuse qui fleurie à ses lèvres réjouit Le Poison.

— Et où vous retrouver demain ? Comment vous reconnaître sans ce subterfuge ? interrogea-t-il en pointant rapidement son visage.

Liar le traita mentalement d'idiot, un fin sourire sur ses lèvres pincées. Il attrapa ensuite ses deux poignets, remontant ainsi ses mains à son visage et le laissa envisager la suite par un :

— Retirez donc mon masque…

L'homme hésitait tant que Liar s'en aperçut :

— Qu'attendez-vous ?

La peur de l'inconnu ? Ou tout simplement la peur de cet inconnu, de cet homme aux yeux fous, aux gestes brutaux et à cette pointe colérique et hautaine toujours présente dans la voix.

— Avez-vous peur du laid ?

— Vous ne me semblez visiblement pas l'être, susurra l'homme en faisant délicatement glisser ses doigts de son épaule à son poignet fin. Non, vous ne l'êtes pas.

Sa main gauche avait frôlée la verge de son protagoniste.

— Devrais-je le retirer moi-même ? reprit Liar quelque peu troublé par la situation. Ou alors, Faîtes-le… avec les dents.

Cette idée sembla beaucoup lui plaire car il s'exécuta aussitôt, frôlant de ses lèvres ses joues puis ses paupières. Il embrassa celles-ci d'un geste victorieux et contempla le visage qui lui été offert lorsque Liar rouvrit les yeux.

— Vous… vous êtes Liar, c'est cela ?

— Demain. Dans le parc du château. Sous le vieux chêne.

Il récupéra le masque qui était tombé par terre puis se détourna de l'homme. Il atteignit la sortie sous les deux regards de convoitise de l'homme comme d'Alacar.

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Le lever se fit incroyablement difficile pour chacun des invités et le Roi ne rejoignit ses enfants qu'à l'heure du déjeuner afin de discuter de la soirée qu'ils venaient de passer. Autour de viandes grasses et juteuses et d'une bouteille de vin fraîchement ouverte, ils débattirent au sujet de la future épouse qui n'avait pas été trouvée.

— Il est vrai que ceci est étrange… railla Liar d'un air hautain.

Alacar rougit de cette remarque, pensant au fait que l'unique personne qu'il désirait était inaccessible, que leur union était prohibée par leur société et que c'était exactement elle qui venait de dire cela.

— Je devrais donc la faire venir d'un pays voisin, s'avisa sans grande conviction le Roi cerné et pantelant.

— Je n'ai pas besoin d'épouse pour l'instant, père ! objecta tout à coup Alacar, sorti de ses gonds. Vous me semblez être en pleine forme vu ce que j'ai pu entre-apercevoir de vos exploits d'hier soir, alors à quoi cela servirait de me faire prendre une épouse ? Mettez donc une catin sur le trône et que l'on en finisse !

— Je ne veux pas vous décevoir, père, reprit Liar, mais vous ne risquerez pas d'avoir de descendant, qu'Alacar prenne une femme ou non.

Il reprit son souffle avant de reprendre :

— As-tu déjà touché des seins, Alacar ? ricana-t-il. Des seins bien fermes ayants longuement vécus ou ceux tout juste frémissant d'une poussée soudaine ? As-tu déjà embrassé ces morceaux de chairs ? Caressés, sucés,…

Vexé par ce qu'osait dire Liar devant leur père, Alacar se contenta néanmoins de ne triturer qu'une longue mèche de cheveux tressée, sa nervosité se reflétant dans ses traits.

Il aurait aimé leur crier la vérité au visage, leur annoncer que jamais il ne toucherait une femme, qu'il serait seulement attiré par le reflet de la virilité, qu'il n'aurait le désir que d'être pénétré par un homme. Et que le seul homme qui l'attirait au point d'encore et encore quémander ses caresses, de se lover au creux de ses bras lorsqu'il le pouvait et de lui apporter de la tendresse lorsqu'il le fallait, cet homme n'était autre que son propre frère, Liar, pervers et meurtrier à ses heures.

De l'ironie, ça il y en avait dans sa famille comme dans ses amours. Aimer un homme qui ne faisait que l'enfoncer, un homme qui n'aimerait jamais personne et encore moins son frère avec lequel il jouait sans arrêt... Alacar comprenait cela et acceptait la situation quoique avec une certaine espérance qui l'empêchait de tout abandonner.

— Que veux-tu dire par là ? s'enquit leur père, faussement intéressé par la tournure que prenait leur discussion.

— Oh non, rien Père, conclut Liar, un sourire sarcastique aux lèvres.

Un peu plus tard, Alacar et Liar se rencontrèrent en dehors de la salle de séjour.

L'aîné, furibond, l'avait tout d'abord suivis dans les couloirs du château pour finalement le rattraper et le tirer par le bras alors qu'il s'apprêtait à pénétrer dans l'une des salles annexes. Liar s'était laissé faire, à demi hilare de voir éclater la rare colère de son frère.

— Te rends-tu compte de ce que tu fais ?

Pour toute réponse, Liar le fixa d'un regard qui tentait de camoufler son amusement. Il y laissa bientôt paraître une once de triomphe, puisqu'il savait pertinemment comment le faire taire et ce, de la meilleure façon qui puisse être.

— Embrasse-moi.

— Que... Pardon ?

Alacar semblait désarçonné. L'incompréhension se mêlant à la colère, il répliqua :

— Tu oses délibérément clamer que je n'ai jamais touché aucune femme alors pourquoi aurais-je envie de t'embrasser, toi ?

Il n'avait jamais vraiment été rancunier – et surtout pas pour Liar – mais la plaisanterie avait aujourd'hui tournée trop loin. Liar osa cependant un discret sourire, un de ceux qui laissait dire qu'il avait malgré tout gagné.

— J'accepte mes erreurs, ne nous voyons plus… susurra-t-il à son oreille.

Le cadet tenait les rennes et quelle ne fut pas sa surprise de voir son amant hocher positivement la tête :

— Et bien faisons cela ! claironna Alacar.

Liar s'en trouvait dorénavant décontenancé. Reprenant son souffle, il accepta ce qu'il avait lui-même affirmé dans le but de déstabiliser Alacar. Car il savait très bien qu'il reviendrait vers lui, car il savait très bien que Le Poison ne resterait jamais seul.