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CHAPITRE 06

Le soleil couchant illuminait le ciel gris et pâle de sa teinte orangée. Les reflets dansant sur la Tamise étaient estompés par la présence étouffante de la fine brume s'étalant dans la rue. Parcourant les ruelles sombres des bas quartiers, Clay se faufila à travers le flot de passants, ses pas se répercutant sur les pavés de pierre. Les images de cette nuit étaient encore ancrées dans sa tête : le corps du détective enlacé avec celui de son amant, lui faisant l'amour avec passion...

Ce genre de relation était contre nature, lui avait-on appris. Et si les gens de bonne éducation étaient au courant, ils n'en parlaient jamais. C'était un sujet tabou. La société elle-même préférait détourner les yeux plutôt que de faire face à ce 'problème', oubliant parfois jusqu'à leur existence. Le jeune homme soupira en s'engouffrant dans une nouvelle ruelle dont il connaissait chaque recoin, chaque pavé par cœur. Il reconnut enfin la façade tant désirée de la maison de jeu de Margaret, celle pour qui il était là ce soir. Pour oublier. Oublier Aaron, oublier ses rêves, oublier les meurtres…

— Clay !

Le jeune homme se retourna et vit Gunter courir vers lui, le souffle court et les joues rouges. Ses boucles blondes lui collaient au front. Il n'avait pas dû prendre de douche depuis des lustres. Gunter était un enfant des rues qui avait grandi en chapardant ici et là et qui, même aujourd'hui, continuait à accumuler les petits boulots pour essayer de s'en sortir. Leur amitié était improbable et sûrement ne se seraient-ils jamais rencontrés si Clay n'avait pas lui-même dû effectuer plusieurs menus travaux en sa compagnie.

C'était Gunter qui l'avait initié au monde de la nuit. Certains disaient qu'il avait une mauvaise influence sur lui mais Clay n'avait pas beaucoup d'amis. Gunter l'avait pourtant tout de suite pris sous son aile malgré les rumeurs à son sujet et, pour le jeune homme, c'était plus que suffisant. Ce soir encore, Gunter lui permettrait d'oublier pendant un instant tous ses problèmes.

Se saluant d'une brève accolade, les deux jeunes hommes entrèrent dans l'établissement. Celui-ci n'échappait pas à la règle des maisons de jeu : musique de fond, bavardage incessant et fumée omniprésente. La drogue, en particulier l'opium, y était en libre circulation, rendant l'atmosphère lourde. La première fois que Clay était entré ici, il avait été déstabilisé par l'endroit. Loin de tout ce qu'il avait pu fréquenter, l'établissement lui était apparu comme un lieu de débauche miséreux avant qu'il ne comprenne finalement ce que tous ces paumés, tous ces hommes mis de côté venaient chercher. Ici, personne ne les jugeait… Homme ou femme, ils ne cherchaient qu'à prendre un peu de plaisir avant de retourner à leur morne existence. Clay aussi avait fini par trouver ce qu'il recherchait. Un endroit pour oublier.

S'asseyant autour d'une table, le jeune homme commanda une bière pour lui et son ami. Ils discutèrent d'abord du nouveau travail de Clay puis, sur le ton de la confidence, le jeune homme commença à déballer ce qu'il avait sur le cœur.

— Hey, Gunter… Qu'est-ce que tu ferais toi si tu découvrais que… quelqu'un que tu apprécies est…

Il fait un geste équivoque de la main.

— Tu vois quoi !

Son ami fit la moue, l'air dégouté.

— Tu veux dire un inverti[1] ?

— Je crois bien…

— Dieu ! Je crois bien que je m'en éloignerais. Ce genre de personne… C'est pas bon de traîner avec ça !

— Et si c'était moi ? Est-ce que tu refuserais de me voir ?

— J'sais pas… Mais c'est pas le cas hein ?

— Non non ! dit-il pour rassurer son ami.

— Tu sais bien qu'ils baisent comme des animaux ! C'est pas naturel! On devrait les enfermer, la rue s'en porterait bien mieux !

Clay soupira en buvant quelques gorgées de bière. Gunter lui frappa le dos en souriant.

— T'inquiète pas, va ! Tant que tu le laisses pas s'approcher de trop près !

Il éclata de rire suite à sa blague puis changea de sujet, préférant discourir sur la magnifique anatomie des femmes en train de danser sur scène.

Clay resta silencieux, écoutant distraitement son ami. Après tout, ce n'était qu'un rêve… Ça ne faisait pas forcement d'Aaron l'un d'entre eux… Mais il n'arrivait pas à s'en convaincre. Quelle attitude devait-il adopter maintenant ? Aujourd'hui, il avait prétexté rendre visite à sa tante pour pouvoir éviter le détective. Il ne pourrait pas l'ignorer éternellement…

Ils furent interrompus par l'arrivée inopinée de Margaret qui, visiblement, ne les attendait pas. Délaissant un client plutôt entreprenant, elle se dirigea avec gaieté vers le jeune homme. De toutes ses maitresses, elle était sa préférée, et elle le lui rendait bien.

— Clay ! Es-tu venu me rendre visite ? demanda-t-elle de sa voix la plus séductrice.

— On dirait bien, répondit-il sur le même ton. S'asseyant sur ses genoux sans aucune gêne, la jeune femme entreprit de lui raconter les derniers potins dans les moindres détails tandis que Gunter s'éloignait en direction d'une table de poker. Poliment, il l'écouta jusqu'à ce qu'il l'interrompe pour passer à des choses plus… intéressantes, ayant été assez patient pour ne pas paraître discourtois. Margaret pouffa discrètement en targuant qu'il ne changerait jamais mais ses yeux brillaient déjà de désir.

Elle le prit par la main et ils se dirigèrent à l'étage, là où la jeune fille louait une petite chambre de bonne afin de ne pas perdre de temps entre deux clients. Mais alors qu'il lui faisait l'amour, des images du détective se superposèrent à celle de Margaret, troublant le jeune homme. Il parvint tant bien que mal à écarter ses pensées indécentes mais se sentit horriblement gêné, à tel point qu'il n'en ferma pas l'œil de la nuit.


Au petit matin, tandis qu'il rentrait chez lui – ou plutôt chez Aaron – Clay songea silencieusement aux mots qu'il ne manquerait pas d'échanger avec le détective. Ce dernier lui avait fait comprendre qu'il n'appréciait pas ses frasques nocturnes et, le jeune homme en était sûr, il lui en ferait de nouveau la réflexion quand il verrait le médium. Mais comment lui avouer qu'il était sorti pour le fuir ? Comment pourrait-il garder son calme quand l'homme qui lui reprochait sa vie décousue se vautrait lui-même dans la débauche la plus répugnante selon le clergé ?

Il soupira d'anticipation en franchissant la lourde porte en bois de l'appartement. Il trouva Aaron, assis à table en train de lire un quelconque journal, du café encore fumant devant lui. L'enquêteur l'avait entendu rentrer mais ne fit aucun mouvement indiquant qu'il put être au courant de sa présence. Il semblait jouer l'ignorance, ce qui agaça le jeune homme.

— Bonjour ! dit-il d'une voix trop forte pour être occultée.

— Bien, tu te décides enfin à me parler ? Où vas-tu encore disparaître une nuit entière ? répondit le détective sans lever les yeux de l'article qu'il lisait.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler... mentit Clay.

— Et bien quand tu auras enfin décidé de grandir, peut-être que l'on pourra avoir une discussion d'adulte ? soupira-t-il.

Le jeune homme se dirigea vers la cuisine en râlant. Il n'aimait pas être traité comme un gamin, Il avait passé l'âge ! Soulevant un ou deux couvercles, ouvrant quelques placards, il dut se rendre à l'évidence : il n'avait pas faim. Encore une fois, il était venu ici pour s'éloigner du détective qui avait un don certain pour le mettre mal à l'aise. Pour se donner un peu de consistance, il se servit une tasse de café à son tour et rejoignit Aaron dans la pièce à vivre.

Il s'assit délibérément en face de lui, comme pour se prouver qu'il n'était en rien impressionné par son attitude. Mais à dire vrai, un seul regard sur ses mains suffisait à lui rappeler son rêve et à le faire détourner les yeux. Avalant une gorgée du café encore chaud, il se rappela pourquoi il n'en buvait jamais. Le goût amer du liquide noir lui était insupportable. Discrètement, il recracha la boisson dans la tasse qu'il éloigna de sa vue.

— J'ai rêvé de vous, finit-il par avouer sans détour. Plus vite ils auraient fait le point sur cette petite complication, plus vite ils pourraient se remettre à travailler sur le véritable problème.

— Ah ? Et qu'est-ce que je faisais ? demanda-t-il en posant son journal sur le coin de la table.

Clay avait enfin toute son attention.

— Vous étiez… avec un autre homme, expliqua-t-il à demi-mot.

— Comment ça avec un autre homme ?

— Et bien… Comme ça… dit-il en mimant maladroitement ce qu'il voulait expliquer.

Mais Aaron n'y comprenait rien, visiblement, aussi rajouta-t-il, irrité:

— Vous partagiez son lit !

Il ne pouvait décemment pas dire qu'il faisait l'amour, puisqu'il s'agissait de deux hommes. Ce qu'ils faisaient était autrement plus immoral et contre-nature.

— Oh ! Je vois ! s'exclama Aaron, visiblement gêné pour la première fois.

Après quelques secondes d'un silence pesant, le détective reprit la parole.

— Et tu trouves cela gênant ?

— Bien sûr que ça l'est ! répondit Clay avec une grimace.

Il ne voulait pas paraître impoli mais… c'était un sujet beaucoup trop sensible pour lui.

— Cela fait partie de la sphère privée… Et ne doit pas influencer nos rapports professionnels, souffla Aaron, légèrement déçu mais pas étonné.

— Je me serais bien passé d'un tel rêve ! Mais je ne peux pas l'ignorer maintenant. C'est encore trop… récent, expliqua Clay avec honnêteté.

— Nous allons donc avoir un problème ? demanda Aaron, sans agressivité.

— Je ne sais pas…

— Très bien.

L'enquêteur se leva et, après avoir enfilé une veste, se tourna vers le jeune homme.

— Je sors un moment. Tu n'as qu'à réfléchir à la situation et… si tu veux démissionner, je comprendrais.

Enfin, il franchit le seuil de la porte, laissant le médium seul dans la pièce. Il ne voulait pas blesser le détective qui, même s'il pouvait parfois être agaçant, avait changé sa vie de façon plus que positive. Mais il avait subi des années et des années d'intolérance face à ce que certains considéraient comme une maladie mentale.

Le jeune homme n'était pourtant pas fermé d'esprit et ne faisait pas non plus partie de ce groupe de Radicalistes prônant le bannissement de ces dépravés, de ces sous-hommes. Lui-même avait dû subir l'aversion de ses proches envers la magie et envers son don. Le jeune homme se prit la tête entre les mains. Il ne se sentait pas dégoûté mais embarrassé, incapable de sortir les images d'Aaron et de son amant de sa tête. Cela passerait sans doute avec le temps… L'idée de quitter cette vie était en tout cas plus déprimante que celle de devoir à nouveau travailler avec le détective.

Il regrettait même d'avoir poussé Aaron à partir de chez lui et de l'avoir mis si mal à l'aise alors qu'il s'était donné tant de mal pour l'accueillir. Il avait subi l'injustice du rejet de ses proches pour ce don qu'il n'avait pas choisi pour au final agir comme son père à l'égard du détective.


— Ce n'était pas très gentil !

Se croyant seul, Clay se retourna avec surprise vers la source du bruit.

— Qu…

Les mots furent incapables de franchir le seuil de ses lèvres. Le jeune homme semblait avoir perdu ses moyens. De stupeur, il se leva avant de se rasseoir aussitôt. Faisait-il à nouveau un rêve éveillé ? Devant lui se tenait le corps d'une jeune fille. Elle était plutôt jolie si on ne tenait pas compte de l'alarmante transparence dont elle semblait souffrir et de son étrange pâleur. Était-elle une vision ? Une apparition ? Ou pire… Un fantôme ?

La jeune fille, blonde aux boucles souples, s'avança vers Clay, le visage empreint de sérieux. Sa robe, composée d'un corset noir rehaussant sa généreuse poitrine et d'un jupon gris, ne fit aucun bruit tandis qu'elle se déplaçait. Les draperies bouillonnées ainsi que la coupe particulière de la robe lui rappelèrent les années 1860 où la mode était encore aux drapés bouffants sur les hanches. Il se rappelait avoir vu sa mère portant une telle toilette sur d'anciennes photos d'avant sa naissance.

— Vous l'avez peiné ! dit-elle à nouveau, d'une voix lasse.

— Mais qui diable êtes-vous ? s'écria-t-il.

La jeune fille leva ses yeux vides vers lui, ses lèvres s'étirant en un mince sourire comme pour se moquer de son ignorance. Clay pouvait voir le papier peint à travers la revenante.

— Je suis Mary.

— Mary, répéta-t-il.

— Oui, c'est bien cela. Je viens de vous le dire.

— Mais vous…

— Êtes morte ! Vous êtes observateur…

— Je suis en plein cauchemar… se désespéra le jeune homme.

La jeune femme rit en traversant la table.

— Mr Browning est bien trop gentil avec vous… reprit-elle en disparaissant derrière un mur avant de revenir.

— Pouvez-vous arrêter de faire ça ? demanda-t-il, agacé par son va-et-vient incessant. Qu'est-ce que… Vous êtes un fantôme ?

— Je me demande bien pourquoi Mr Browning vous a engagé… En plus d'être déplaisant, vous êtes lent d'esprit…

— Qu'est-ce que vous faites ici ? Pourquoi je ne vous ai jamais vue avant ? demanda Clay en perdant patience.

— J'habite ici. Je suis même morte ici. Dans votre chambre, plus précisément. Mais ça ne veut pas dire que je passe tout mon temps dans cet appartement.

Le jeune homme grimaça face à une telle nouvelle.

— Comment est-ce arrivé ?

— Maladie…

Il y eu un silence durant lequel Clay digéra l'information. Il pouvait donc voir les fantômes. Si son père l'apprenait… Il sourit à cette pensée.

— Est-ce qu'Aaron peut également vous voir ?

— Non, peu de personnes le peuvent. Pourquoi réagir comme ça envers Mr Browning ? Après tout ce qu'il a fait pour vous…

Clay soupira. C'était bien son jour. Un fantôme lui faisait la morale. Mais la jeune fille n'avait pas tort. Aaron était quelqu'un de spécial, un peu marginal même sans ce… défaut… Mais il était aussi charmant et étrangement attachant.

— Je n'y peux rien… C'est… C'est quelque chose de difficile à accepter… J'imagine qu'il me faut du temps…

La jeune fille le regarda un instant, comme pour essayer de sonder la sincérité de ses propos.

— Je ne vois pas en quoi ? Il s'agit de sa vie privée. De toute manière, ce n'est pas comme si vous lui plaisiez…

— Est-ce que… vous savez s'il voit quelqu'un ? demanda-t-il en essayant d'imaginer sa réaction s'il devait rencontrer l'amant d'Aaron.

Ce n'était pas une pensée particulièrement plaisante mais il préférait encore que son patron soit en couple. Ce qui éviterait à son esprit de s'emballer et de se faire de fausses idées…

— De temps en temps. Un jeune inspecteur, je crois. Mais c'est rare qu'il invite quelqu'un. Je passe la plus grande partie de mon temps seule. C'est d'ailleurs pour ça que je préfère rendre visite aux voisins… Il ne se passe rien d'intéressant ici…

Clay resta silencieux, plongé dans ses pensées. Il ne pouvait pas blâmer Aaron pour être ce qu'il était… C'était à lui de s'adapter. Il lui faudrait du temps… Mais il finirait par accepter la situation. C'était juste trop soudain. La façon dont il l'avait appris, le déroulement des événements…

— Et qu'est-ce que vous faites de vos journées alors ? finit-il par demander après un long moment de silence.

Devant l'absence de réponse, Clay regarda autour de lui. Rien. Avait-il rêvé ? Ou Mary avait fini par se lasser de lui ?


Aaron erra un moment dans les rues de son quartier, s'arrêtant un instant pour écouter les dernières nouvelles braillées par un jeune garçon debout sur une caisse en plein milieu de la rue. Un moyen comme un autre de gagner son pain quotidien. Heureusement pour lui, il n'avait jamais eu à faire de métier aussi ingrat.

Finalement, las de tourner en rond, le détective finit par s'engouffrer dans la rue principale en direction d'un petit coffee shop. Une clochette, accrochée au-dessus de la porte, annonça son entrée, attirant le regard des quelques clients présents. Retirant son chapeau, Aaron pénétra dans la petite boutique populaire. Il fut accueilli par une douce odeur de café et de cannelle.

— Aaron ! s'écria une jeune fille en se dirigeant vers lui. Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle plus doucement après avoir reçu un regard d'avertissement de son patron.

Habillé de l'uniforme règlementaire de l'établissement, à savoir une robe noire à collerette et un tablier, elle le prit par le bras et l'entraîna vers une table à l'écart.

— J'avais un peu de temps libre. Dois-je forcement avoir une raison de voir ma sœur ?

La jeune fille rit doucement. Elle avait les mêmes yeux que son frère mais avait les cheveux couleur noisette qu'Aaron se désespérait de la voir porter si court. Il était persuadé qu'ainsi, elle ne trouverait jamais de mari, les hommes préférant les femmes douces, poudrées et aux longs cheveux soyeux. Malheureusement sa sœur était tout le contraire.

— Alors, qu'est-ce que je te sers ? demanda-elle en souriant.

— Un café, s'il te plaît, et… est-ce qu'il te reste un peu de pudding ?

La jeune fille regarda son frère un instant avant de soupirer. Les prix du coffee shop étaient relativement abordables mais elle savait que son frère n'avait pas les moyens de payer ce genre d'extra en ce moment. Pas sans sacrifier son budget.

— C'est d'accord, je vais voir ce que je peux faire.

La jeune fille disparut à l'arrière de l'établissement et revint quelques minutes plus tard avec une tasse de café fumante et une part de gâteau. Elle en profita pour prendre place face à lui.

— Alors ? J'ai quelques minutes à t'accorder. Tu t'en sors avec ton affaire ?

— Tu sais comment c'est… Il y a des jours avec et des jours sans… Mais je bosse sur un cas important en ce moment. Si je réussis à le résoudre, je devrais gagner en popularité. Ça ne fera pas de mal.

— Et tu arrives à t'en sortir sans ta secrétaire ? lui demanda-t-elle en riant, se souvenant des excentricités de son frère.

— Je m'en sors pas mal, répondit-il avec un mystérieux sourire. En fait… reprit-il après un moment de silence pendant lequel il en profita pour entamer sa part de pudding. J'ai un nouvel assistant.

— Un nouvel assistant ?

La jeune femme était surprise. Ce n'était pas vraiment dans les habitudes de son frère. Il avait même toujours mis un point d'honneur à ne recruter que des femmes… en dehors de la famille en tous cas.

— Tu me le présenteras ? demanda-t-elle avec un sourire plein de sous-entendus.

Elle n'avait pas vraiment le temps de faire des rencontres et son caractère ainsi que son physique décourageaient la plupart des hommes de l'approcher. Petite, elle rêvait d'entrer au Collégium et de devenir une de ces femmes sorcières fortes et respectées. Malheureusement, elle n'avait pas le Don. N'ayant pas les moyens de suivre des études, elle avait commencé à travailler très jeune, d'abord dans la petite épicerie de son oncle avant de finir ici. Son frère refusait catégoriquement de la mêler à ses affaires.

— Tu n'auras qu'à passer au bureau avec une part ou deux de ce délicieux pudding ! Mais fais vite, je ne sais pas encore combien de temps il restera…

— Si tu crois que je ne te vois pas venir…

Ils rirent ensemble un moment avant que la jeune fille ne reparte travailler.

— Hey, Isobel ?

— Oui ?

— Merci pour le café ! remercia Aaron avant d'embrasser sa sœur et de repartir en direction du bureau.

Discuter avec sa sœur lui avait fait du bien. Il regrettait de ne pas la voir aussi souvent qu'il l'aurait voulu mais son travail l'accaparait un peu trop fréquemment en ce moment.

— M'sieur Browning ! M'sieur ! Attendez !

Aaron se retourna et vit un jeune gamin des rues courir vers lui, retenant tant bien que mal son pantalon de toile qui menaçait de tomber de ses maigres hanches.

— Qu'est-ce que tu veux, Harry ?

Le jeune garçon avait perdu ses parents il y avait maintenant deux ans et, depuis, rendait quelques menus services au détective pour gagner un peu d'argent.

— Un homme a laissé ça pour vous !

Aaron récupéra le petit colis dont la hauteur ne dépassait par une main. Il n'y avait pas d'adresse, juste un emballage de papier et de ficelle. Il tendit une pièce d'un demi-shilling à Harry qui s'empressa de partir, avant de pousser la lourde porte de l'immeuble. Celle-ci avait du mal à s'ouvrir du fait de son ancienneté. Un jour, il la ferait changer, pensa-t-il pour la centième fois au moins.

Il entra directement dans son bureau, préférant laisser son assistant seul encore un moment. Après s'être débarrassé de son manteau et de son chapeau, le détective s'intéressa de nouveau au colis.

Pourquoi ne l'avait-on pas laissé à Clay ? Était-il parti ? Le bureau étant fermé pour la journée, il était impossible d'entrer dans l'immeuble sans clé. Mais si le jeune médium était encore là, il aurait entendu frapper… Il soupira, en s'efforçant de rester en place. Il devait lui laisser de l'espace, ne pas s'inquiéter. Si Clay devait partir, alors il partirait…

Finalement des bruits de pas en provenance de l'étage le rassurèrent. Il sourit et reporta son attention sur le colis. S'armant de son coupe-papier, il entreprit de l'ouvrir mais s'arrêta bien vite en apercevant des tâches sombres sur le carton. Observant ses mains, il souleva l'objet à hauteur d'yeux pour regarder en dessous sans le retourner. Ses soupçons se confirmèrent en voyant que le paquet s'était imprégné d'un liquide aussi poisseux et rouge que le sang.

Son cœur s'accéléra et, avec hâte, il défit entièrement l'emballage du colis et en sortit une lettre ensanglantée ainsi qu'un morceau de peau…


1 Personne qui est attirée par une personne de son sexe. Terme utilisé au 19e siècle.