Coucou !

Voici un OS qui date un peu et que j'ai repris dernièrement, histoire de me soigner de mon syndrome de la page blanche sur Firefly. Il est découpé en trois parties, mais je ne publie que la première le temps de reprendre soigneusement les deux autres. :)

Je tiens à m'excuser si des fautes ont persisté, je n'ai pas le temps de relire aussi bien que je le voudrais mais je promets de revoir ça très rapidement, histoire de ne pas laisser s'allonger le carnage.

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture et à moi une bonne de nuit de sommeil !

Coddy -

Somebody that I used to know

I.

Oscar

Oscar sort de la voiture et s'ébroue un moment avant d'adresser un vague signe de la main au conducteur. Un flic qu'il se tape pour un paquet de fric et un peu de tranquilité. Je le fixe et il me sourit avant de passer près de moi, les mains enfoncées dans les poches de son jean noir et déchiré.

Oscar sourit tout le temps.

Il s'appuye contre le mur et enfonce son nez dans son écharpe de laine en tirant sur les manches de son pull. Il crève de froid et ça se voit, et les flocons qui commencent à tomber sur le bitûme nous aident pas à nous réchauffer. Je donnerai tout pour une vraie clope. Mais j'en ai pas, et j'ai toujours pas eu ma passe de la nuit. Même pas un dollar pour me prendre un café dans la machine pourrave du lavomatic.

Je retourne mon regard vers lui et je le vois occupé à fixer la route sans ciller. Probablement que c'est ça qu'ils adorent les clients chez lui, son regard. Oscar a pas des yeux comme tout le monde. Peut-être parce qu'ils brillent plus que ceux de la moyenne, ou qu'ils donnent l'impression d'être au courant d'un truc que personne connaît. Peut-être aussi parce qu'il a les yeux vairons et que c'est pas commun, surtout dans ce quartier pourri.

Je lui donne un coup de coude dans le bras pour le réveiller et il lève les yeux vers moi en haussant les sourcils.

- T'aurais une clope ?

Il acquiesce et retourne ses poches à la recherche de son paquet, une capote tombe par terre mais il la fixe sans la ramasser avant de me tendre une cigarette.

- Merci.

Il me sourit de nouveau et pousse le carré de plastique du bout du pied. Il a des baskets pourries et avec son air de moineau j'ai envie de lui donner le penny que j'ai dans la poche.

- Tu la ramasses pas ?

- Non. Ça me donnera une raison de plus pour rentrer chez moi plus tôt.

J'hoche la tête alors qu'il commence à rigoler.

- T'es nouveau ?

Je sais pas vraiment ce qu'il entend par nouveau. Ça fait un bail à mes yeux que j'ai commencé à traîner ici, mais Oscar remarque rien. Trop occupé à sourire probablement. Pourtant, tout le monde le remarque.

- Tu t'appelles comment ?

- Sky.

- C'est ton vrai nom ?

Je le regarde sans répondre et tire une longue bouffée sur ma cigarette. Il semble s'en contenter et se rapproche de moi.

- C'est joli. Moi c'est Oscar.

- Je sais.

Il hausse les sourcils mais je dis rien. Ici tout le monde connaît Oscar. Parce qu'il est beau à en crever et que c'est le seul type à la ronde qui sourit sans discontinuité. Avant je me demandais ce qu'il foutait ici, puis un jour je l'ai vu acheter de l'héro à Pépi et j'ai compris.

Un junkie bien sûr. Y a que ces gars-là pour tomber si bas et continuer à sourire comme une merde. Il pose une main sur mon bras et je le retire d'un geste sec qu'il fait semblant de pas remarquer.

- Me touche pas.

Il hausse les épaules et me désigne une voiture gris métallique d'un signe de tête.

- J'crois que t'as un client.

Je regarde le type dans sa mercedes flambante neuve qui me fixe et je me demande si c'est vraiment moi qu'il veut et pas plutôt l'être de lumière fichu à côté de moi. Mais il me fait un signe et je comprends. Alors je me détache du mur et j'ouvre la portière côté passager en lui jetant un regard méfiant. J'aime pas trop les friqués même s'ils payent bien.

- J'étais pas sûr que t'en étais une, comme t'étais avec un pote...

Je réponds rien et colle mon front contre la vitre. Bien sûr Oscar a jamais l'air d'une pute. Il est trop solaire pour ce genre de conneries. Pourtant c'est une pourriture comme les autres. La pire de toutes.

Le type démarre alors que les flocons commencent à s'entasser sur le pare-choc. Derrière la vitre, Oscar me sourit et m'adresse un petit signe de la main.

.oOo.

- Tu veux une clope ?

Je lève les yeux du macadam pour tomber sur la main d'Oscar qui me tend son paquet et j'en attrape une. Je dis pas merci cette fois, parce que c'est lui qui m'a proposé et je me tasse contre le mur en observant une voiture passer et deux gars bourrés nous insulter. Ça me fait chier, mais Oscar a l'air d'en avoir rien à cirer -l'habitude peut-être. Et j'me demande combien ça fait de temps qu'il vend son cul pour se payer de l'héro. Mais je dis rien, parce que j'ai pas envie de lui parler.

- T'as quel âge Sky ?

A la façon dont je le fixe je crois qu'il pige que j'ai pas envie de répondre et il m'adresse un grand sourire avant de s'appuyer contre le mur. Il a toujours son écharpe en laine et arrête pas de tirer dessus pour la resserrer au maximum. J'ose pas lui dire qu'il va s'étrangler à force.

Un coup de klaxon et un type passe la tête par la fenêtre entr'ouverte de la bagnole pour faire un signe à Oscar. Je le vois plisser des yeux puis s'illuminer brusquement comme une lumière de néon avant de s'avancer d'un pas rapide. Mais il s'arrête et se tourne vers moi en souriant.

- Ca te dit qu'on aille boire un café quand je reviens ?

Il désigne le lavomatic d'un signe de tête et je tire la grimace. Rien que l'idée de boire un café avec lui me donne envie de gerber alors dans cette baraque insalubre, non merci. Je secoue la tête et ouvre pas la bouche.

Il arrête de sourire et hausse les épaules. Je l'entends à peine murmurer tant pis qu'il a déjà disparu derrière la portière et que le type lui vole un baiser contre le siège. Alors je m'éloigne un peu, de peur de les voir baiser devant moi. J'aime pas ce genre de délire.

Un peu plus loin Sissi est accoudée contre un poteau électrique, moulée dans une robe violette en satin et perchée sur des talons de douze centimètres. Avec sa taille de joueur de basket, elle fait tâche dans la rue et donne l'impression d'être une espèce de géant plein de paillettes dans la lumière des lampadaires.

- Salut.

Elle baisse les yeux vers moi et ouvre en grand la bouche, histoire de bien signifier sa surprise.

- Sky ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Je désigne la voiture où Oscar est occupé à embrasser son flic -enfin je suppose- mais elle a disparu et Sissi me fixe en haussant les sourcils. Je fais un mouvement d'épaule et m'appuie à côté d'elle. J'ai pas envie de lui expliquer.

- Tu vas faire fuir mes clients à traîner comme ça dans les parages.

- C'est tes poils au menton qui vont les faire fuir ma vieille.

Sissi tâte ses joues avec un air alarmé et éclate d'un rire rauque.

- C'est pas faux.

J'hausse les épaules et reporte mon regard sur la route. Les voitures passent sans s'arrêter, sans à peine nous remarquer. Je me demande ce qu'ils pensent, tous, dans leurs bagnoles. Les gamins qui posent des questions. Les jeunes qui se dégoûtent de voir un travelo et un pauvre gars dans mon genre obligé de faire sa tapette pour payer le loyer d'une piaule minable.

Mais Sissi m'arrache à mes pensées en me donnant un coup dans les côtes et je me tourne vers elle en fronçant les sourcils.

- Tu me donnes envie de chialer à réfléchir comme ça.

- Désolé.

- T'as une clope ?

- Non.

- Pourtant tu pues la clope.

Elle me fixe avec un air méfiant, comme si j'essayais de l'embobiner. Mais j'aime bien Sissi et pour l'instant je lui ai encore jamais menti. Surtout pour des conneries pareilles, elle qui me sort tout le temps de la merde.

- C'est Oscar qui m'en a filé une.

- Oscar ?

Elle tousse et se donne un coup sur la poitrine en se baissant pour me fixer dans les yeux.

- Ouais Oscar. On zone au même endroit.

- Pas facile pour tes affaires, non ?

J'hausse les épaules et Sissi me désigne un bar ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre où le serveur nous laisse nous réchauffer à l'œil. J'accepte et la suit en enfonçant les mains dans les poches de ma veste.

Elle fait un bruit d'enfer avec ses talons puis se laisse tomber sur la banquette rouge et molletonneuse en me désignant la place en face avec un air curieux.

- Alors sérieux ? Oscar ?

Je fronce les sourcils et me tasse contre le fauteuil.

- Et alors ?

- Mais enfin Sky ! Oscar !

- J't'avoues que sur ce coup-là, je te suis pas très bien.

- Oscar parle jamais à personne.

- Dis de suite qu'il est hautain.

Sissi plaque une main sur sa bouche comme la fois où j'ai dit bon dieu de merde et croise les jambes en jetant un regard circulaire au bar. Un type nous écoute, pas vraiment discret, accoudé au comptoir et je reconnais un gars que se tape parfois Oscar. Probablement que lui aussi est pas insensible à son charme, comme la dizaine de richards qui lui courent après. Le syndrome de Pretty Woman probablement.

- J'ai jamais dit ça ! J'adore Oscar.

J'hausse les sourcils. Sissi et ses amies passent leur temps à cracher sur le dos de tout le monde. Alors un type comme Oscar...

- Ca fait combien de temps qu'Oscar est ici ?

Sissi me fixe d'un air circonspect et appuie sa joue contre sa main manucurée.

- Quatre ans, je crois.

Quatre ans.

Je tire la grimace et Sissi acquiesce en observant ses ongles.

- Me demande pas ce qu'il faisait avant, j'en ai aucune idée.

- J'allai pas te le demander.

Elle me fait les yeux ronds et je fronce automatiquement les sourcils en détournant le regard. Je sais même pas ce que j'essaye de comprendre à propos d'Oscar. Je repense juste à sa façon de sourire tout le temps et à son tant pis avant d'entrer dans la voiture, et j'ai envie de vomir.

Le rire de Sissi m'éclate les tympans et tout ceux des clients endormis du bar accessoirement et elle me donne un coup dans la jambe du bout de son talon.

- Oscar est pas un type pour toi, Sky.

- Te fais pas d'idées.

Elle tire la moue et adresse un clin d'oeil à un de ses habitués qui lui fait signe.

- J'me fais pas d'idées. J'te dis juste la vérité. Crois-moi, y a rien de pire que les drogués. Surtout quand ils ont la gueule d'Oscar.

Elle se lève et attrape son sac à main avant de disparaître derrière la porte vitrée. Je regarde mes mains sur la table et j'imagine celles d'Oscar pleines d'engelures depuis quatre ans.

Tant pis.

C'est ça ouais, tant pis.

.oOo.

Sissi ouvre la porte en grand et m'attrape dans ses grands bras. Elle sent le jasmin et l'odeur particulière de la weed. Je ne l'entends même pas fermer la porte, happé par le brouhaha ambiant du salon de Trisha. Elle me pousse jusqu'au canapé où elle me tasse entre un travelo et elle et me sourit.

- Je suis trop contente que tu sois venu !

J'hoche la tête en jetant un regard circulaire à la pièce. C'est l'anniversaire de Trisha, une des copines de Sissi. Alors bien sûr les invités sont pas vraiment de marques. Y a même Pépi qui roule des joints et qui fait son business un peu plus loin et ça me donne envie de gerber. Comme quand je pense à Oscar.

Depuis l'épisode du café, je l'ai plus revu. Probablement parce qu'il a changé d'endroit. Je m'en fous, mais d'un côté j'aurai bien aimé m'excuser. Je fouille les poches de mon jean à la recherche de mes cigarettes mais ne trouve que mon paquet vide que je jette sur la table d'un geste brusque. Sissi me jette un drôle de regard et j'hausse les épaules.

- J'ai plus de clopes.

- Ah ça...

Elle hoche la tête gravement et je me lève en soupirant.

- Je vais sur la terrasse.

Sissi acquiesce et m'observe partir sans me suivre. Probablement qu'elle comprend que j'ai envie de voir personne et que si je suis venue ce soir, c'est juste pour lui faire plaisir. Derrière la porte de vitrée, le bruit de la fête est complètement étouffé et ça a l'air presque d'une soirée banale entre gens normaux si y avait pas toutes ces drag queen en train de picorer dans des assiettes en carton.

Pépi lève les yeux vers la porte et je le vois sourire alors que Sissi me jette un regard alarmé. Je fronce les sourcils et elle me fait un grand signe vers l'entrée du salon. Je suis son regard et je tombe dans celui d'Oscar qui me sourit.

Oscar.

- Oh mon dieu ! C'est Oscar !

Sissi referme la porte vitrée derrière elle et vu le regard que me lance ses amis, je suis à peu près sûr que tout le salon l'a entendu hurler.

- Tu te rends compte ?

J'hausse les épaules et me tourne pour m'appuyer à la rambarde. Sissi tape son talon contre les dalles et vient se poser à côté de moi.

- Mais t'en a rien à foutre ou quoi ? J'pensais que tu craquais pour lui ?

Je lève les yeux au ciel et pousse un long soupir. Sissi peut vraiment raconter des conneries parfois.

- Laisse-moi deviner, c'est pour ça que Trisha l'a invité ? T'es encore allée raconter n'importe quoi à tout le monde ?

Sissi se mord les lèvres, éparpillant un peu de son gloss sur ses dents.

- Te mets pas en colère Sky. S'il te plaît.

Je secoue la tête et m'appuie sur mes coudes. Je m'en fous, j'ai juste pas envie qu'Oscar se mette à croire n'importe quoi.

- Salut.

Sissi et moi on se tourne en même temps. Oscar est debout, en train de sauter d'un pied sur l'autre tellement la différence de température entre le salon enfumé et la terrasse givrée est importante. Sissi me jette un regard puis fait mine de répondre à un appel de Trisha et s'engouffre dans la chaleur de l'appartement en nous laissant tous les deux.

Il a toujours pas quitté son écharpe même si aujourd'hui il a l'air un peu mieux fringué que d'habitude.

- Ça va ?

Je réponds pas. J'ai envie de parler à personne et surtout pas à Oscar. Je voulais m'excuser mais de le voir là, avec son œil marron et son œil bleu ça me donne plutôt envie de crever dans mon coin que de lui adresser la parole. Il agite ses cheveux blonds en allumant une cigarette et me fixe en souriant. Il voit bien que je lui répondrai pas.

- C'est Trisha qui m'a dit que tu serais là. Alors je suis passé.

Oscar me fixe et je me mets à triturer l'intérieur de mes poches. Je sais pas quoi dire. Lui et moi on est pas amis, on s'est parlé deux fois à cause d'une clope. Mais ça fait six mois que je le dévisage, que j'essaye de comprendre pourquoi un type comme lui est tombé aussi bas. Et faut croire que piger qu'Oscar est un pauvre type accro à l'héro m'a un peu refroidi.

- T'étais où ?

Il hausse les épaules et s'appuie contre la rambarde à côté de moi.

- J'avais des trucs à faire.

Il a posé sa veste dans le salon et a remonté les manches de son sweat. De là où je suis je peux voir les marques des piqûres et j'ai un rire jaune. Il hausse les sourcils et je pose mes coudes sur le bord du balcon.

- Des trucs comme te piquer dans tes chiottes ?

Il a un moment de flottement puis finit par hausser les épaules de nouveau et me sourit.

- Je vais y aller.

- Tu veux pas une cigarette ?

Je le regarde. Le type achète littéralement ma présence. Ça pourrait être flatteur de la part d'un gars comme Oscar mais ça me gêne. J'aime pas Oscar. Il est trop minable pour être fréquentable. Alors je commence à m'éloigner mais il m'arrête dans mon geste et enfonce les mains dans les poches de son jean.

- C'est moi qui vais y aller. Bonne soirée Sky.

Il me sourit une dernière fois avant de disparaître dans la foule de l'appartement et la fumée opaque des cigarettes et des joints, et je pousse un long soupir. Sur la rambarde en pierre, je vois qu'il a laissé son paquet à moitié plein.

J'aurai peut-être dû m'excuser.

.oOo.

- Je t'ai mis toutes tes affaires dans ce carton.

Je lève les yeux vers mon proprio et m'étouffe avec la fumée de ma cigarette. Il me fixe les poings sur ses hanches et pousse le carton du pied sur le perron. J'ai envie de rire.

- T'es défoncé ou quoi ?

Je secoue la tête et je le fixe. Je suis pas défoncé, c'est juste que je sais pas quoi dire. Il fait à peine nuit et je dois aller bosser. Qu'est-ce que je vais foutre de mes affaires ? Où est-ce que je vais pioncer ce soir ?

Je lui dis et ça le fait marrer. Il écrase sa gauloise sur le trottoir et redonne un coup dans le carton. Je tire la grimace, y a mon pc dans tout ce bazar et c'est bien le seul truc qui compte un tantinet pour moi.

- J'en ai rien à foutre ! C'est ta merde mon vieux. Ça fait deux mois que t'as pas payé ton loyer.

- Je vous payerai. J'ai un prêt à rembourser alors...

- Je t'ai dis que j'en avais rien à foutre ! T'es bouché ou quoi ? Tu dégages maintenant. De toute façon j'ai trouvé un autre locataire.

- Putain ! Mais vous avez pas le droit de faire ça sans préavis ! J'ai signé un bail !

Il hausse les épaules et me jette un regard sombre derrière ses lunettes ovales. Bien sûr qu'il en a rien à foutre du bail.

- Ecoute, si tu continues à me faire chier je vais parler à la police de tes petites affaires. C'est pigé ?

Comme je réponds rien, il tourne les talons et claque la porte d'entrée sur moi. Une porte de merde pleine de trou de mites. J'attrape le carton et je fixe la rue derrière moi. J'ai aucune idée de quoi faire. Je gagne pas assez de fric pour me payer un autre appart, déjà qu'habiter dans cette piaule pleine d'humidité et de blattes c'était le grand luxe.

Je commence à marcher en même temps que les lampadaires commencent à s'allumer et sonne à la porte de Sissi à deux pâtés de maison.

- C'est qui ?

- C'est moi.

J'entends le bruit du crochet puis du verrou et vois la tête pleine de fard et de paillettes de Sissi apparaître dans l'embrasure de la porte.

- Oh Sky ! Qu'est-ce que tu fais là ?

J'hausse les épaules et jette un œil à mon carton. Elle suit mon regard et pousse un long soupir en s'éventant avec sa main.

- Quel enfoiré !

- Ça fait deux mois que je lui ai pas payé son loyer.

- Et tu vas faire comment ?

Je la regarde, un peu déboussolé. Je m'attendais à ce qu'elle me propose de rester chez elle un moment. Juste le temps de me retrouver un endroit où pioncer. Mais elle pose une main sur sa bouche et pousse un petit cri.

- Oh mon dieu ! Crois pas que ça me dérange si tu restes. Enfin j'aimerai bien te proposer de rester mais c'est pas possible. Y a déjà Kirianne et Fairy, et ma propriétaire n'est pas tout à fait d'accord... Enfin...

- C'est bon t'en fais pas. Je pense aller chez un pote à moi de la fac.

- T'es sûr ?

J'acquiesce et elle me fixe avec un drôle de regard. Probablement qu'elle sait que je mens. J'ai pas d'amis à la fac, pas le temps pour ce genre de connerie.

- Tu me mentirai pas par hasard ? Sinon, on s'en fout de ma proprio !

- J'ai autre chose à foutre que de mentir Sissi. Comme prendre le bus pour aller chez mon pote avant d'aller bosser par exemple.

Elle accueille ma réflexion avec un haussement de sourcils mais j'ajoute rien et lui fait un signe de la main avant de partir. J'ai pas envie qu'elle s'inquiète pour moi. Je déteste quand les gens s'inquiètent pour moi. C'est pour ça que j'essaye de jamais penser à ma mère.

Je traverse la route et retourne à mon point de départ à deux pas de ma zone. J'aurai dû demander à Sissi de garder mes affaires mais elle aurait senti l'embrouille et j'aurai été bon pour une longue séance d'explication. Alors je me pose contre mon mur habituel avec mon carton en me demandant quel client va bien vouloir me prendre avec tout mon bordel.

Oscar arrive quelques minutes plus tard et fait rouler ses épaules avant de se poser contre le mur. Il a l'air crevé mais affreusement sensuel. Je tousse et il tourne ses yeux vers moi en souriant.

- Salut. Tu vas bien ?

J'hausse les épaules et j'ai même pas le temps de lui répondre qu'un client s'arrête et baisse la vitre côté passager. Il se penche sur le siège et me fixe dans les yeux. Visiblement il a pas compris que l'appel à la débauche à côté de moi est bien sur le marché.

- C'est combien ?

Je tire la grimace et jette un coup d'œil à mes affaires. Le type acceptera jamais de me prendre si j'ai l'air d'un sdf. Surtout s'il pige qu'Oscar est aussi dans la partie. Pourtant j'ai besoin de fric. Alors je regarde Oscar en fronçant les sourcils. Il a pas l'air d'un sale type, comme ça. Mais ce gars couche pour payer sa came, alors j'hésite.

- Eh Oscar ! J'peux te demander un service ?

Il hausse les sourcils et j'en reviens pas de lui demander un truc pareil.

- Tu peux me garder mes affaires juste le temps que je...

Je jette un regard au type et laisse tomber. Oscar comprendra, ça sert à rien de lui expliquer.

- Ouais pas de soucis t'en fais pas.

Il m'adresse un grand sourire et je soupire en entrant dans la voiture. Bien sûr qu'il me les gardera pas. Comme si Oscar allait pas bosser de la nuit juste pour garder mon putain de carton.

Bordel de merde.

- Qu'est-ce que tu dis ?

Je me retourne et tire la grimace. Tout à fait le genre de gars que je déteste.

- Je dis que si tu veux m'baiser ce sera cent cinquante dollars.

- Ok.

Il ajoute rien et reporte son regard sur la route. Ça me rassure, je déteste leur parler, manquerait plus que ça.

Me souvenir de leur voix.

.oOo.

Je remonte le col de ma veste et soupire. J'aime pas me faire raccompagner d'habitude, mais pour une fois ça m'aurait arrangé. Mais le type avait l'air un peu paumé alors j'ai pas demandé.

Je tasse les billets dans le fond de la poche de mon jean et manque de m'étouffer en reconnaissant la silhouette d'Oscar occupée à crever de froid à côté de mes affaires.

- Qu'est-ce tu fous là ?

Il me jette un drôle de regard puis éclate de rire en me désignant le carton d'un signe de tête.

- Ben tu m'as demandé de te les garder non ?

Je me baisse pour regarder s'il manque rien mais tout est là. Mes bouquins d'anatomie, mes classeurs en vrac et mon ordi. Je le regarde et j'ose rien dire. J'ai passé trois heures à le suspecter d'être en train de me piquer mes affaires et d'être allé se piquer avec Pépi.

Je ferais mieux de m'excuser.

- Je suis désolée.

- De quoi ?

- J'ai crû que t'étais allé refiler tout ça à Pépi.

Pas besoin d'expliquer pourquoi. Il secoue la tête et me sourit. Visiblement ça lui fait rien, mais j'sais bien que dans le fond ça lui fait quand même quelque chose. Alors j'ai encore envie de m'excuser, ou de revenir en arrière et d'arrêter de penser tous ces trucs dégueulasses à propos de lui.

- T'as pas pu bosser à cause de moi.

- C'est pas grave t'en fais pas. Tu veux une cigarette ?

J'hoche la tête en m'appuyant contre le mur glacé. Je crève déjà de froid et c'est que le début d'un long moment à passer dehors mais la flamme du briquet me réchauffe un peu les mains et la présence d'Oscar aussi. Pour une fois.

Il me pose des questions mais je réponds pas, trop occupé à fumer et à profiter du moment. Oscar a une voix vibrante et chaude. Et de nouveau, j'ai l'impression d'avoir envie de lui. Je pense à mon fric dans ma poche, mais ce serait même pas assez pour lui demander une pipe. Alors je laisse tomber. Comme tout le reste.

- T'as été viré de chez toi ?

Je le regarde et je comprends qu'il essaye de comprendre depuis vingt minutes pourquoi je me trimballe avec ce carton. J'hoche la tête et Oscar commence à me regarder d'une drôle de manière en tirant sur les manches de son pull.

- Mais tu vas pas dormir dehors ?

J'hausse les épaules et finit par acquiescer en tirant une longue bouffée sur la tige de tabac. Oscar a une grimace.

- Tu peux pas dormir dehors, Sky.

Il fronce les sourcils et j'aime pas la façon dont il me parle, comme si j'étais un gamin et que j'avais aucune idée des fréquentations du quartier. Alors je gueule.

- Ah bon ? T'es pas très bien placé pour les morales à deux balles. Au cas où tu le saurais pas, j'te signale que tu baises pour te payer ta came, mon vieux. Alors quand on est arrivé à ton niveau merdique on a au moins la classe de se la fermer.

Je sais pas pourquoi je me mets dans un état pareil mais je suis en colère. En colère contre moi de m'être foutu dans cette merde, en colère contre mon père et ses principes à deux balles, contre mon banquier et mon proprio et leurs histoires de fric. Je suis en colère contre les États-Unis de coûter la peau du cul. Et je suis surtout en colère contre Oscar. Oscar, ses yeux à en crever et qui peut pas s'empêcher de se foutre en l'air.

- Je voulais pas te faire la morale désolé. Tu peux venir chez moi si tu veux. Ça me dérange pas. Au contraire.

Oscar me sourit et j'ai envie de vomir.

Oscar est trop con.

- Mais tu crois sérieusement que j'ai envie d'aller chez toi ? T'as toujours pas compris que tu me dégoûtes ? Je te supporte pas Oscar, merde !

Il devient livide et je le vois enfoncer ses mains pleines d'engelures dans ses poches parce qu'elles tremblent trop. Avec ses cernes et ses yeux rougies, il a l'air paumé. Alors je secoue la tête et écrase ma cigarette contre le bitume.

J'en peux plus.

- Je crois que je vais y aller.

Il veut ajouter quelque chose mais rien ne sort et son silence me rappelle celui de la fois où j'ai refusé de boire un café avec lui. Mais j'ai pas envie de le rattraper, comme la dernière fois. Alors il disparaît dans les petites rues, avec sa façon touchante de marcher en tremblant. Et je me sens comme un connard.

Un véritable connard en puissance. Comme mon père.

Je donne un coup dans le mur et je crie.

Bordel, en plus je lui ai même pas dit merci.

.oOo.

Il neige.

Je regarde le ciel et pousse un long soupir. J'ai pas eu de clients cette nuit et Oscar est pas venu non plus. Je pense qu'il reviendra pas.

Pourtant je reste là. J'ai gardé de la monnaie sur le fric que j'ai dépensé pour louer un casier au dépôt et laisser mes affaires. Je pensais lui proposer un café. Ou au moins lui demander pardon. Ou seulement lui dire merci.

J'en sais rien en fait. J'aurai juste bien aimé le voir.

Je ramène mes genoux contre moi et je pose mon menton dessus. Je crève de froid et il me reste plus que deux cigarettes pour la nuit. J'arriverai pas à dormir. Y a trop de bruits et je crois que j'ai quand même peur à l'idée de me faire planter.

Alors je reste là, à attendre. J'aimerai bien qu'on m'achète pour la nuit, je pourrais dormir dans un vrai lit puis prendre une douche, et demain à la fac, je me sentirai un peu moins pathétique.

- Salut...

Je lève les yeux et je reconnais difficilement la silhouette d'Oscar dans la lumière du lampadaire. Il a l'air un peu gêné et se griffe les mains sans se soucier de ses engelures.

- Je sais que t'as pas trop envie de me voir mais ça me tracassait.

- Écoute Oscar...

Il secoue la tête et tire un peu la grimace en remarquant qu'il saigne des doigts à force de s'être gratté.

- Tu devrais venir chez moi, vraiment. Je t'embêterai pas...

Je sais pas quoi dire. Il a les mains pleines de croûtes à force de se gratter tout le temps, et avec ses engelures ça lui donne un air d'oiseau tombé dans la neige. Mais il sourit pas. Il reste juste tout droit sur ses jambes à me fixer comme s'il allait tomber dans les pommes. Alors la seule réponse qui me vient à l'esprit c'est oui.

- D'accord.

Son visage s'éclaire d'un coup et je me lève en grimaçant. Il me sourit et resserre son écharpe autours de son cou. Il a les yeux vitreux et arrête pas de trembler mais j'ai pas envie de lui demander s'il est défoncé ou juste fatigué.

- Désolé, tu sais... Pour hier.

Il hausse les épaules et se tourne vers moi en marchant.

- C'est oublié. T'étais en colère, je comprends. Puis t'avais pas tort.

Je le fixe sans répondre. Y a rien à dire de toute façon et j'ai pas envie d'insister pour qu'il accepte mes excuses.

Je donne un coup de pied dans un mégot, et je le regarde rouler jusqu'à une plaque d'égout pendant qu'Oscar me parle de tout un tas de trucs inutiles mais qui semblent le passionner. Je vois les immeubles pourris de mon quartier s'éloigner et d'un coup je me demande où il habite.

Je l'imaginais dans une piaule glauque aux murs verdâtres. Un endroit plein de seringues et de garrots. Mais probablement qu'il est pas encore tombé aussi bas. Ou peut-être que si. J'en sais rien. J'espère pas.

Je pense toujours à ça quand il s'arrête devant un immeuble de briques rouges et je me rends compte qu'on a dû marcher pendant plus d'une demie heure parce qu'on est dans un quartier chouette de San Francisco et qu'il y a aucunes traces de sang sur le bitume et pas une seule pute aux alentours.

- C'est là que t'habites ?

Il hoche la tête et me tient la porte pendant que j'examine le hall d'entrée. Pas de murs verdâtres. Il me pousse jusqu'aux escaliers en rigolant, probablement qu'il m'a dit un truc que j'ai pas entendu, et tire la grimace.

- Désolé y a pas d'ascenseur.

J'hausse les sourcils. Visiblement, il avait aucune idée de la baraque dans laquelle j'habitais.

Les escaliers arrêtent pas de grincer. Mais j'aime bien ce bruit, ça me rappelle des souvenirs de ma maison dans l'Idaho. Et quand Oscar s'arrête au quatrième étage, j'ai presque envie de les redescendre en courant pour les remonter un à un.

- Fais comme tu faisais chez toi.

Il pose les clefs dans une espèce d'abri pour oiseaux accroché à côté de la porte et je reste immobile dans l'entrée à le regarder évoluer chez lui sans savoir où me poser.

C'est pas grand mais c'est beau. Y a du parquet partout et Oscar commence à me parler de la baie vitrée qui prend tout un mur du studio, et contre laquelle il a collé le matelas. Je pige dans son flot de paroles qu'il aime bien les grandes fenêtres et les endroits plein de lumière et j'ai du mal à comprendre ce qu'un gars comme lui peut foutre d'un appartement pareil.

- Tu veux un truc à manger ?

- Non, je suis fatigué en fait.

Il hoche la tête et se laisse tomber sur le matelas. Il a les pieds qui dépassent du lit parce qu'il a toujours pas enlevé ses baskets en miettes et me regarde en souriant. J'ai l'impression d'être sur le point de baiser avec lui et ça me gêne alors je me mets à tourner dans la pièce en faisant mine d'enlever ma veste, mon écharpe, mes mitaines.

- Je te laisse la place près de la fenêtre !

Il saute du matelas et tire le poêle portatif jusqu'au pied du lit avant de se rouler en boule sous la couette et je le rejoins en tirant un peu la grimace.

Bordel de merde.

J'entends le clic de la lumière et quand j'ouvre les yeux, l'appartement est plongé dans la pénombre seulement éclairé par les lumières des lampadaires que laissent filtrer les persiennes.

- Qu'est-ce que t'as ?

Je sursaute en entendant sa voix et il commence à me fixer avec un drôle de regard.

- Dis juste... On va pas coucher ensemble hein ?

Je le vois hausser franchement les sourcils et se relever un peu sur le matelas.

- Pourquoi tu dis ça ?

- Je sais pas. On est à moitié à poil dans un lit et enfin bref...

Il rigole et secoue la tête. Dans le mouvement il emmêle ses cheveux sur son front, mais il a l'air d'en avoir rien à foutre et se replonge sous la couverture.

- T'en fais pas Sky. Je t'ai pas dit de venir pour ça.

J'hoche la tête et me tourne contre la vitre sans lui répondre.

Je peux pas m'empêcher de penser à ses engelures et je me demande pourquoi il s'achète pas des gants plutôt que de l'héro.

Quatre ans. C'est la seule chose qui me vient à l'esprit et j'ai envie de vomir.

Oscar est trop con.