Désolée du temps fou que j'ai mis à publier ce deuxième chapitre. Tout me semblait bancal et j'ai beau eu le reprendre encore et encore, je ne suis toujours pas satisfaite (mais alors pas du tout) de cette partie. Enfin j'espère que vous l'apprécierez plus que moi. Plus qu'une partie et ce sera le clap final. J'espère que je serais moins tardive sur ce coup-là :)

Je réponds aux reviews ici (avec un énorme retard, désolée !) parce que j'ai un souci avec ma boîte mail.

Minoudole :Alors tout d'abord, un grand merci pour ta review. Je ne peux pas te dire à quel point elle m'a touché. J'espère que pour ton bac, tout s'est bien fini. Je l'ai passé l'année dernière et je sais à quel point ça peut-être tendu. J'espère que la suite ne te décevra pas, maintenant j'ai la pression hahaha. Pour ce qui est de Sky, c'est vrai qu'il n'y a pas de véritables descriptions physiques, comme c'est lui qui raconte. Mais on en apprend un peu dans ce chapitre sur son apparence. Même si ça reste toujours très vague. Le "dieu grec" m'a bien fait rire, je trouve que ça correspond plutôt bien à Oscar. Enfin bref, tout ça pour te dire un grand, un gigantesque merci et en espèrant que la suite ne te déçoive pas. Je croise les doigts !

Flambya : Merci pour ta review, je suis contente que la première partie t'ai plu et j'espère qu'il en sera de même pour la suite. Cette histoire me tient plutôt à coeur, vu le temps qu'elle a mit à mûrir dans mon cerveau et les mois qu'elle a passé à vieillir sur mon pc, alors c'est un véritable challenge pour moi de la finir. Et ça me rassure de savoir qu'elle est pas si à la masse que ça :) Gros bisous et à bientôt !

Meg-la-cacahuète : J'adore ton pseudo ! Ca me rappelle des souvenirs haha. Voilà la suite, même si je sais que j'ai sacrément de retard. J'espère qu'elle te plaira et que l'attente aura pas été trop longue. Merci pour ta review ! :)

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture ! Et bien sûr, merci aussi à tout ceux qui suivent cette histoire en mode Casper ! :)

xoxo

Coddy -


II.

Oscar et moi

- C'est quoi ton nom ?

J'hausse les épaules et attrape mon t-shirt. J'aime pas leur dire mon nom. Même s'il est faux. Des fois ça les fait chier, mais moi je m'en fous. C'est le seul privilège que j'ai dans ce boulot. L'anonymat.

- Qu'est-ce que ça peut te foutre ?

Il me regarde à travers la pénombre et fait un vague signe de la main. Il a posé le fric sur la commode et je me dépêche de le prendre avant de me casser. Je l'entends me dire au revoir mais je réponds pas. Sissi dit que c'est ça mon problème. Je les fidélise pas.

Fidéliser. Quand elle dit ça, j'ai l'impression qu'elle parle de chien ou qu'elle bosse dans un supermarché. Mais Sissi pige pas que j'ai envie d'en revoir aucun. Elle a beau me dire que je pourrais doubler mon salaire si j'étais un peu plus agréable, je m'en fous. Ils me font flipper, et à chaque fois que je me retrouve dehors à marcher dans la lumière mal foutue des enseignes de motels, j'essaye de les oublier.

Sissi dit que c'est parce que je suis pas une pute.

Pas une pute.

Ça veut rien dire. Pourtant ça me fait du bien. J'y pense tout le temps. Je me le répète quand je vais à la fac, quand je m'habille pour aller faire le trottoir. Je me le répète quand j'enlève mon jean, quand je les touche et quand ils me baisent. Je me le répète vingt-quatre heures sur vingts-quatre pour pas l'oublier. Pour m'en convaincre.

Je suis pas une pute.

Je suis pas comme Oscar.

Oscar, lui, il a plus rien. Je m'en fous de savoir s'il a jamais eu quelque chose parce que tout ce que je sais, c'est que maintenant il a plus rien. Et que tout le reste, ça compte pas. Ça compte plus. Sissi et ses copines se sont marrées quand je leur ai dit que j'habitais chez lui. Elles étaient pleines de sous-entendus.

Mais y en a aucunes qui pigent qu'Oscar me donne envie de vomir.

Je l'aime pas. Je le supporte même pas. Oscar c'est comme un fond de puits. Ça fascine parce qu'on sait pas ce qu'il y a au bout, mais personne a envie de tomber dedans. Moi c'est pareil. Je me demande tous les jours ce qu'il y a l'intérieur d'Oscar, mais j'ai pas envie de regarder. Parce qu'on ressort pas des puits, et que je suppose que le regard d'Oscar c'est à peu de chose près le même truc. Le même foutu truc.

Je monte les escaliers qui grincent, enfonce les clefs dans la serrure rouillée. Oscar est pas encore rentré. L'appartement est plongé dans le noir et j'allume la lumière lentement pour pas faire péter un fusible. Sur la table, il a laissé une assiette recouverte de papier d'allu et un mot. Je le lis pas et le froisse pour le jeter à la poubelle.

Je les lis jamais. C'est plus facile de vivre avec Oscar si je l'ignore. Je pars avant qu'il se réveille, je reviens quand il est pas là ou qu'il est déjà en train de dormir. J'ai pas envie qu'on se parle. J'ai pas envie non plus qu'on devienne amis. Sissi pige pas. Mais je m'en fous. Moi je sais. Oscar c'est un puits.

Et faut pas s'approcher des puits.

.oOo.

Sissi pousse un long soupir et s'appuie contre la paume de sa main. Elle a pas refait son vernis et le rose s'écaille sur sa peau brune. Elle le remarque, agite ses doigts avec un air alarmé et les glisse sous la table.

- Putain mais qu'est-ce qu'on fout là ?

- Quoi ?! Qu'est-ce que tu dis ?

- J'te dis qu'est-ce qu'on fout là ?!

J'hausse les épaules et reporte mon regard sur la piste de danse. J'en sais rien de ce qu'on fout là. C'est elle qui m'a traîné ici. Probablement qu'elle pensait que ce serait autre chose. La lumière des néons m'aveugle et je passe une main sur mes yeux, me coupant un instant de la masse humaine en mouvement.

J'ai envie de gerber.

- J'vais gerber...

- QUOI ?!

- J'vais vomir Sissi !

- Hein ?! Mais t'as même pas bu !

Je pousse un long soupir et me lève. Sissi fixe un type accoudé au bar et je reconnais le type qu'elle a l'habitude de saluer à notre café, alors je dis rien, et je la laisse là. Probablement que c'est pour ça qu'on est là.

De loin je vois Pépi, appuyé contre la porte des toilettes en train de parler avec Trisha et deux gars que j'arrive pas à reconnaître. Ils ont l'air de se marrer et Pépi pousse un des types par terre en se tenant les côtes.

Une vraie merde.

- Hé Sky !

Il se marre et Trisha m'attrape par le bras pour me serrer contre elle. Je me dégage d'un geste brusque.

- Hola calmos !

- Qu'est-ce tu me veux ?

- C'est qu'il sort les griffes le chaton... Rien rien... J'te veux rien Sky. On peut pas parler entre amis ?

J'hausse les sourcils et Pépi donne un coup de coude au type à côté de lui en se marrant. Ce gars je le connais, c'est un des dealers qui traînent dans la rue où je bosse. Un grand clou avec des yeux enfoncés dans le crâne qui se fait appeler Trevor mais que j'appelle La Vis.

- Et ben Oscar, tu te relèves même pas pour saluer ton pote ?

Oscar.

Je regarde par terre, et il est là. Le pauvre type qui est tombé. Mais il me regarde pas, il fixe le sol et je vois ses mains qui s'agrippent à son pull trembler. Pépi et La Vis se marrent et font semblant de lui tendre la main.

Bordel.

- Mais attrape ma main enfin !

Oscar tend le bras mais Pépi le repousse. Il éclate de rire à chaque fois, d'un espèce de son granuleux qui sort du fond de son corps et qui me donne envie de l'éventrer pour le faire taire.

Je fixe Oscar, ses cheveux châtains mouillés de sueur et emmêlés sur son front et j'ai envie de gerber. Alors je le pousse et je rentre dans les toilettes pour vomir dans le lavabo.

Bordel, bordel.

- Bordel !

Je gueule, donne un coup dans le mur. Même derrière la porte, j'entends encore Pépi qui se marre et ça me fait péter un câble.

J'ai envie de crever.

Dans le miroir, j'ai l'air d'un gars malade. Mes cheveux bruns tombent sur mes yeux comme de vieilles branches d'arbres, et j'ai le regard délavé. Y a plus rien de vert là-dedans, je suis juste complètement décoloré.

Pas comme Oscar.

Je tire la grimace et laisse l'eau s'écraser sur mes cheveux. J'ai envie de me casser d'ici, de laisser tomber ce mode de vie de merde et repartir dans l'Idaho. Revoir mon chien, mes frères. Ma mère.

Je déteste penser à elle. Ça me donne envie de m'arracher le cœur et de le jeter à la mer. Alors j'y pense jamais. Enfin j'essaye. Parfois je peux pas m'en empêcher et après je me sens automatiquement comme une merde.

Je pousse la porte et j'écoute le bruit. Sissi a disparu. Le type du bar aussi. Trisha embrasse La Vis et je manque de retourner gerber dans les chiottes, mais Pépi m'arrête du regard et me fixe en souriant.

Je l'ignore et regarde Oscar par terre. J'ai peur qu'il se mette à chialer ou que ce soit moi qui me mette à pleurer. Alors je l'attrape par l'épaule et je le relève. Il tangue un moment et fronce les sourcils en me regardant. Mais il dit rien et essaye de tenir sur ses jambes.

- Ah ben enfin...

- Eh Pépi !

Je me tourne et il arrête de se marrer en même temps que je lui colle mon poing dans le nez. J'entends son cartilage qui pète contre mes os en même temps que je sens la peau de mes phalanges qui se déchire. Mais j'en ai rien à foutre, et j'espère secrètement être un de ces types qui pourraient buter quelqu'un rien qu'avec ses mains.

La Vis me fixe en écarquillant les yeux alors que Pépi se relève d'un coup, la main sur le pif. Il a du sang qui coule sur son menton et ça me donne envie de lui en recoller une.

- J'vais te buter, Sky !

Il sort une petite lame de sa poche et me fixe, l'air furax. Je me dis que s'il a pas de flingue il pourra pas me buter mais c'est pas approprié de lui faire remarquer alors je me recule et avance les mains en tremblant. Manquerait plus que je me fasse planter.

- C'est bon Pépi, j'suis désolé.

- T'es désolé ?! Tu m'as pété le nez enfoiré !

- J'ai pas fait exprès...

Il fait les gros yeux alors que Trisha essaye de pas se marrer derrière lui.

- T'es qu'une fiotte Sky ! Une petite tapette qui vend son cul... Pour... Pourquoi d'ailleurs, hein ?

Il commence à se marrer en agitant son couteau vers moi.

- T'es qu'une merde !

- Ok, ok. T'as raison.

- Bien sûr que j'ai raison ! Dis-le !

- Je suis qu'une merde, t'as entièrement raison.

Pépi continue de rouler des yeux, il passe de moi à son couteau puis il fait un pas brusque. Il a enlevé la main de son nez et c'est franchement dégueulasse à voir. Mais il s'en fout et pointe la lame vers mon ventre.

- J'vais te planter, Sky.

Je reste immobile mais rien se passe et c'est en entendant le bruit du métal contre les dalles que je pige qu'on a arrêté la musique. Oscar tient le poignet de Pépi et le fixe de ses yeux vides avant de le lâcher.

- Laisse tomber Pépi, il t'a dit qu'il était désolé. Si t'as un truc à régler, règle-le avec moi.

Pépi se dégage et crache par terre. Le sang a tâché son t-shirt vert et il enfonce les mains dans les poches de son jean délavé en faisant signe à La Vis de se baisser pour récupérer son couteau.

- Ça va pour cette fois, Oscar. Mais dis à ta chienne de se tenir la prochaine fois.

Oscar hausse les épaules et Pépi s'éloigne en jurant. Je sens mes jambes trembler alors que j'essaye de marcher vers la sortie et Oscar m'attrape par le bras pour m'empêcher de tomber. Mais il a les jambes en vrac aussi, et je me dis que de loin, à marcher tous les deux comme ça, on doit ressembler à un vieux phare mal foutu et bancal.

Quand j'étais gamin, je voulais devenir gardien de phare. J'y aurai habité avec mon cleps et ma mère et mes frères seraient venus me voir en bateau. Mon père supporte pas la mer, tous ces trucs-là. Je me disais que si j'habitais dans un phare au milieu de nul part, il viendrait pas, qu'on se verrait plus, et qu'il y aurait plus de raisons que je le haïsse depuis le fond de mon ventre.

Mais finalement je suis là.

Loin de la mer.

La porte en fer claque derrière nous. Dedans la musique a repris et fait vibrer les battants, mais dehors rien. Personne pour traîner dans cette rue mal fréquentée, même pas ces enfoirés de dealers qui attendent les sorties des boîtes pour vendre leurs cames. Juste rien. Le néant.

Les flocons de neiges s'écrasent sur les pavés, et je peux pas m'empêcher de penser qu'Oscar doit crever de froid, alors je resserre ma prise sur son sweat, me glisse en dessous. Il a un petit mouvement de tête, mais pas de regard et je retiens un soupir. Il a la peau brûlante et douce. Comme un petit bout de feutrine. Si je remonte, je sens le dessin de ses côtes, légèrement saillantes, parce qu'avec tout ce qu'il se fout dans le sang, il a jamais faim et bouffe comme un moineau.

Je redescends mes doigts et je me cogne contre la bordure de son jean. Oscar tourne le visage et me fixe, il a les yeux brumeux et les pupilles complètement dilatées.

- Sky...

Il gronde et je retire ma main d'un geste brusque, gêné. Je bande, bordel. Mais je peux pas m'en empêcher, de l'imaginer. Dans ces moments-là, j'ai envie de le lécher, de le mordre et de l'entendre dire mon nom.

Le vrai.

- Où est-ce que t'as appris à faire ça ?

Oscar hausse les épaules et se détourne en me jetant un drôle de regard. Un truc entre la surprise et le renoncement.

- Faire quoi ?

- Désarmer quelqu'un comme ça. Pépi s'est foutu de ta gueule mais après j'ai bien vu que tu l'as fait flippé. Alors t'as appris ça où ?

Il hausse de nouveau les épaules et marche en traînant des pieds.

- J'sais pas... J'sais faire ça depuis longtemps.

J'ajoute rien et acquiesce d'un mouvement de tête. Je suppose qu'Oscar aussi, aime pas répondre à certaines questions.

- Pourquoi... Pourquoi tu me parles ?

Il s'est arrêté et me fixe en plissant les yeux. Probablement qu'il arrive pas à bien me voir. Je pousse un long soupir et fait un vague mouvement de la main pour balayer le sujet. J'ose pas lui dire que j'essaye d'arrêter de bander.

- J'en sais rien. Si tu préfères, j'te parle pas. Ça me dérange pas.

Oscar fronce les sourcils, il a l'air penaud, complètement paumé au milieu de la neige à me fixer avec son air triste. Je secoue la tête, lui aussi j'ai envie de lui en foutre une.

- Non... Non, ça me va...

Il marque une pause et se met à fixer le sol, le bout de ses godasses pourries. Mais même comme ça, il a pas l'air d'un junkie.

- Merci...

J'hausse les épaules et grimpe sur le perron pour continuer de marcher sur le trottoir. Les phares d'une voiture nous aveuglent puis disparaissent derrière un croisement. Oscar fixe toujours ses baskets, et je marche lentement, un peu derrière lui.

- Y a pas de quoi... De toute façon, au final c'est toi qui m'a sauvé la mise.

Il rigole et secoue la tête, emmêlant ses cheveux sur son front. On dirait un môme à le voir se marrer comme ça, et même quand il s'arrête, il continue de sourire.

- C'est un échange de bons procédés.

J'hoche la tête et le laisse avancer. De dos, il a l'air d'un petit oiseau triste qui avance en crevant de froid dans la neige. Un hiver, quand j'étais môme, Benedict et moi, on avait un trouvé un moineau mort en bas de chez nous. Mon frère avait chialé toute la journée et j'avais été obligé de lui tenir la main jusqu'au soir. Ma mère m'avait demandé pourquoi je pleurais pas. J'avais rien répondu. J'en savais rien. Ça me donnait juste envie de crever de l'avoir vu.

Je lui ai jamais dit. Mais j'y ai pensé au moins jusqu'à mes dix ans. Je restais pendant des heures allongé sur mon lit ou dans notre jardin et je me posais toujours cette question. Pourquoi les oiseaux meurent de froid ?

- ...arrivés.

- Quoi ?

Oscar se tourne et s'arrête pour qu'on se retrouve au même niveau. Il a les lèvres gercées et le nez rouge. Et j'ai une foutue envie de l'embrasser.

- On est bientôt arrivé.

J'hoche la tête et on continue de marcher, comme ça, l'un à côté de l'autre. A trembler chacun de notre côté, comme deux feuilles mortes.

- Tu sais... J'aurai aimé que tu me vois jamais comme ça.

Je relève les yeux et croise ceux d'Oscar. Je lui demande pas pourquoi parce que je sais qu'il me répondra pas et que dans le fond, j'ai pas envie de savoir. Je m'en fous d'Oscar. Je m'en fous des puits.

J'ai plus dix ans, je m'inquiète plus pour les moineaux.

.oOo.

- Tu prends quoi le matin ?

Oscar me fixe en plissant des yeux comme s'il essayait de lire à l'intérieur de moi. Je me relève sur les coudes et regarde le radio-réveil posé à côté du matelas. Il est neuf heures du matin et ça me fait bizarre de voir Oscar alors que le soleil est levé. D'habitude je l'évite.

- J'ai du café, du chocolat en poudre, euh... Du thé ? Qu'est-ce que ça fait là ? Du jus d'orange, du...

- C'est bon, j'prends rien le matin.

Il s'arrête dans l'ouverture d'un placard et me scrute. Visiblement ça a l'air de lui foutre un coup. A croire que son monde tient qu'à trois repas par jour.

- T'es sûr ? Faut pas te gêner.

Je soupire et passe une main sur mon front, j'ai chaud et je me rends compte que le poêle est resté allumé toute la nuit. Je me baisse pour l'éteindre mais Oscar me fait un geste de la main.

- Qu'est-ce que tu fais ?

- J'crève de chaud, pas toi ?

Il hausse les épaules et je remarque qu'il porte un pull en laine et son écharpe alors je fais rien. Je reste juste là à le fixer, à me demander pourquoi est-ce qu'il a froid comme ça.

- Tu supportes pas l'humidité hein ?

- Pourquoi tu me demandes ça ?

Je me lève en me grattant la nuque et me laisse tomber sur une chaise.

- T'as mal aux articulations quand il pleut ?

- Des fois ouais.

- C'est pour ça que t'es frileux. Tu supportes pas l'humidité.

Il pose une tasse de café fumante sur la table et s'assoit en face de moi, l'air sceptique.

- Comment tu sais ça ?

- Qu'est-ce que t'es venu foutre à San Francisco si tu supportes pas l'humidité ?

Oscar me scrute et tourne sa cuillère dans sa tasse.

- Pourquoi tu réponds jamais à mes questions ?

- Tu réponds pas aux miennes non plus.

- Si j'y réponds, tu me répondras ?

J'hausse les épaules. J'ai pas l'intention de m'épancher sur ma vie auprès d'Oscar mais y a bien des trucs qu'il finira par apprendre, comme comment je sais qu'un type qui supporte pas l'humidité peut être frileux. Alors j'hoche la tête en le regardant dans les yeux. Au pire, je pourrais toujours lui mentir.

- On fait comme ça.

- Je suis venu pour le Golden Gate.

Je le fixe sans rien ajouter. Ce type est complètement à côté de la plaque.

- C'est de la merde ta réponse.

Je soupire et visiblement ça le fait marrer, parce qu'il se met à rigoler dans sa tasse de café.

- A ton tour.

- Tout le monde peut savoir un truc pareil.

Il pose sa cuillère dans la sous-tasse et me fixe en fronçant les sourcils. J'ai bien envie de lui dire que je m'étais levé plutôt du bon pied mais qu'avec ses histoires de ptit déj et ses blagues à la con, j'ai fini par changer d'avis et décider de lui répondre un truc bien vague. Mais la gueule qu'il tire me fait tellement marrer que j'abdique en posant mes coudes sur la table.

- Je suis étudiant en médecine. C'est des trucs qu'on étudie. Entres autres...

La nouvelle semble l'électrocuter et il me regarde avec intérêt. Ça me trouble venant de la part d'un type comme Oscar qui doit fréquenter des hommes tellement friqués et bien placés que ça doit lui donner le tournis. A commencer par Clayton J. Harper, un gars absolument riche doublé d'un des plus grands spécialistes d'Alzheimer du pays.

Mais l'idée qu'Oscar le regarde pas comme il me regarde en ce moment-même me console un peu.

- Tu dois être super intelligent...

J'hausse les sourcils mais je me dis qu'avec sa gueule et ses ambitions, Oscar s'est jamais dit qu'il pouvait faire des études.

- J'étudie pour, c'est tout.

Il hoche la tête et me fixe avec sérieux, les mains posés contre sa tasse de café encore brûlante. Il a dû se gratter pendant la nuit parce qu'il a plein de nouvelles croûtes.

- Tu devrais aller voir un docteur pour ça...

Il regarde ses mains et les cache sous la table. C'est bien la première fois que je le vois avoir honte d'un truc. Enfin la deuxième. Je repense à la veille, et je tire la grimace.

- T'en fais pas, ça va aller...

Je réponds rien et me lève. Je sais plus quoi lui dire et je me rends compte que c'est le première fois qu'on parle autant lui et moi. Oscar, lui, reste silencieux à fixer l'intérieur de sa tasse vide et je me demande s'il essaye de lire la suite de son destin de merde dans le marc de son café, mais il lève vite les yeux vers moi et me sourit. Alors je suppose qu'il avait juste un moment de vide, comme tous les gars dans son genre.

.oOo.

Sissi ramène ses longues jambes bronzées contre elle et pose sa tête sur ses genoux. Elle a l'air con comme ça, avec son corps de deux mètres pliés en deux comme un origami. Mais je lui dis pas, et elle continue de fumer tranquillement, les yeux fixés sur son mur en placo.

Elle a pas de paillettes ni de pinces dans les cheveux. Seulement ses boucles brunes coupées courtes pour mettre des perruques qui lui donnent un air d'afro-américaine et ses yeux noirs qu'elle a agrandi avec du khôl et du mascara.

Ça lui arrive parfois. Elle s'assoit et elle reste juste là. A ne rien dire, à fixer le mur. Je me dis qu'elle aussi parfois, elle doit avoir le cafard. Un truc terrible et brûlant qui la bouffe de l'intérieur et l'empêche de se saupoudrer les joues de paillettes comme on fout du sucre sur une crêpe.

- Je suis fatiguée.

Elle se mord les lèvres puis pose ses yeux sans fonds sur moi, remplis d'un tas de choses dont elle m'a jamais parlé mais qui l'ont dévoré depuis longtemps.

- Sissi...

- Siméon.

- Quoi ?

- Je m'appelle Siméon. Ma mère aimait bien ce prénom.

J'hoche la tête et reste un long moment la bouche entr'ouverte sans savoir quoi dire. Siméon. Sissi. Elle agite ses mains comme si elle avait des fourmis et étend ses jambes devant elle qu'elle juge d'un regard sombre.

- Je suis fatiguée Sky. Fatiguée de cette vie de merde, fatiguée de me sentir sale, fatiguée de savoir que j'ai raté ma vie, fatiguée de me sentir enfermée dans un corps que je hais. Tous les matins, je me réveille avec cette image de moi. Avec des petits seins, de longues jambes fuselées et une voix de femme. Tous les matins, je me vois dans le miroir et j'ai l'air d'un autre. Un autre qui n'assume pas, qui se déguise. J'aimerai...

Elle finit pas sa phrase et ramène ses genoux, ressemblant de nouveau à un origami. Mais elle s'en fout Sissi. Elle s'en fout et elle se met à pleurer, la tête contre les os de ses jambes brunes et mal rasées.

- Je veux partir... Je veux partir...

- Allez Sissi pleure pas... Sois pas triste s'il te plaît.

Elle s'agite et secoue la tête en s'essuyant les yeux.

- Je suis pas triste Sky. Je suis fatiguée. Mais ça va aller. Je vais partir.

Je fronce les sourcils et elle me fixe dans les yeux, la bouche tremblante. On dirait une gamine avec son mascara sur les joues et ses cils collés par paquet.

- T'as bien entendu. Je vais partir.

- Mais où ça ?

- Avec Yoshua.

- Yoshua ?

Sissi acquiesce et sourit. Elle est toute maigre, et comme ça elle ressemble à une grande allumette cassée. Mais elle agite ses mains qu'elle a vernis soigneusement et m'attrape le bras tout doucement.

- Oui.

- Tu veux dire ton habitué ?

- ...Oui.

Je fais claquer ma langue contre mon palet et me recule contre le canapé. Je sais pas quoi lui dire. Et j'ai peur. Peur pour elle, peur d'être sans elle. Alors je reste là, à la fixer sans ciller. Et je me répète, Sissi va s'en aller.

Sissi va se casser.

- Tu te souviens de la soirée où...

Elle me fixe et éclate d'un petit rire grave avant de secouer ses boucles dans tous les sens.

- Bien sûr que tu te souviens ! T'as pété la gueule à Pépi pour les beaux yeux d'Oscar.

- N'importe quoi.

Elle me sourit d'un air que j'ai du mal à déchiffrer et se laisse aller contre le coussin du canapé.

- T'as vu Yoshua ce soir-là ?

Je coupe la conversation et Sissi le remarque en haussant les sourcils. Mais elle ne dit rien. Parce que j'ai pas envie de parler d'Oscar. J'en ai jamais eu envie. Et encore moins depuis qu'on s'est mis à partager des moments de notre journée.

- Oui. Il m'a demandé de venir avec lui.

- Et t'as accepté ?

Elle hoche silencieusement la tête, l'air concentrée.

- Yoshua est pas comme les autres. Lui et moi on se complète. Alors oui, j'ai accepté. Ça fait trop longtemps que je suis ici, Sky.

Je sais pas quoi dire et je reste là, crispé sur son canapé gris à tirer sur la peau de mes doigts.

- Je suis content pour toi.

Elle éclate d'un rire rauque et me donne une grande tape dans le dos.

- Mon œil ! T'es dégoûté oui ! Tu vas faire comment sans ta brave Sissi ?

Je souris et Sissi aussi. Pourtant je sais bien quand le fond, j'ai juste envie de chialer. Je m'imagine le matin, les yeux ouverts sur le plafond. Et je me dis ça y est mon vieux, t'es de nouveau seul. Et je sais bien que c'est vrai, parce que même Oscar et ses yeux vairons pourront pas combler ce vide. Y a personne qui peut combler ce genre de choses. C'est comme un trou au milieu de la poitrine qui a la forme d'une chose précise et inexistante. Un truc insoluble qui me donne envie de crever.

Un truc comme Oscar.

.oOo.

Sissi parle avec ses copines au fond de la pièce et se marre, dévoilant sa rangée de dents blanches et impeccables. J'ai toujours envie de chialer, toujours envie de crever. Je me dis que quand elle sera plus là pour de bon ce sera encore pire. Alors j'essaye de me tempérer.

J'aimerai pas me jeter du haut du Golden Gate.

- T'en veux une ?

Oscar se laisse tomber à côté de moi et me tend une cigarette en souriant. Je l'attrape sans le remercier mais je sais qu'il a prit l'habitude et que ça lui fait plus grand chose, alors je l'allume sans me soucier de lui. En essayant de pas croiser ses yeux complètement dingues dans la lumière de mon briquet.

- C'est chouette pour Sissi...

J'hausse les épaules et m'appuie contre la rambarde. Oscar me lance un pauvre sourire et enfonce les mains dans les poches de son jean noir.

- Tu veux en parler ?

- Faut que je te paye la consultation ?

Il rigole et secoue la tête en agitant ses cheveux châtains, presque blonds à la lumière des lampions accrochés à la terrasse de Trisha. Alors j'en profite et je l'observe. Et j'ai envie de vomir tellement j'ai mal au cœur. Mais ça il s'en fout, il en a aucune idée. Oscar se rend pas compte.

Il me rend malade.

Vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

- J'aime pas te voir comme ça.

Je pousse un long soupir et tire une longue bouffée sur ma cigarette.

- Tu veux pas aller voir ailleurs si j'y suis ? Tu me fais chier, sérieux...

- C'était pas mon int...

- Mais casse-toi merde ! J'en sais rien moi ! Va pousser la chansonnette au karaoké ou baiser avec Pépi mais je m'en branle, ok ? Laisse-moi tranquille !

- Ok.

Je reste un moment à le fixer, à me demander si Oscar va enfin me casser la gueule ou s'il va simplement partir comme il en a l'habitude.

- Ok ?

- Ouais. Ok.

Il écrase sa cigarette sous son talon et pousse la porte vitrée pour se glisser dans le salon. La fumée des cigarettes l'enveloppe et je me demande si je suis arrivé à bout d'Oscar. Ça me laisse une impression bizarre alors que je le vois disparaître dans la foule.

Quand j'entre dans l'appart, la fumée me donne immédiatement envie de me marrer mais je continue de chercher Oscar et ses foutus yeux vairons. Il est appuyé contre un mur et je vois ses mains qui tremblent dans les poches de son jean. Probablement qu'il a envie de se gratter. Ou de se piquer. Il me jette un drôle de regard quand je m'approche, comme s'il s'attendait pas à me voir là, et finit par secouer la tête.

- Désolé...

- Pourquoi ?

- Pour c'que j'ai dit. J'avais pas à t'envoyer chier comme ça.

Il hausse les épaules et allume une cigarette.

- T'as les mains qui tremblent.

Il les regarde et les agite avant de les enfoncer de nouveau dans ses poches. Mais je vois bien qu'il est patraque et je me demande ce qu'il se passe à l'intérieur de son corps pour qu'il se sente aussi bancal.

- C'est le froid.

Je réponds rien et il ajoute :

- C'est l'humidité !

Il se marre en me fixant de ses yeux brillants et j'esquisse un truc qui ressemble vaguement à un sourire. Ça semble lui suffire parce qu'il arrête de trembler et recommence à me regarder comme d'habitude.

- Tu viens d'où Sky ?

- On va pas recommencer avec le jeu des questions.

- Comme tu veux.

Il me sourit avec son air de môme et fait tomber la cendre de sa clope dans le cendrier sur le guéridon à côté de lui. J'ai l'impression qu'on est seul, dans son petit appart plein de parquet et de lumière. Oscar, ses yeux vairons et ses fossettes.

- Qu'est-ce que tu fais ?

Je le regarde sans ciller, les bras crispés le long du corps et Oscar s'arrête tout près de mes lèvres. J'ai déjà embrassé des gars. Je veux dire par plaisir. Mais ça doit faire un an que j'ai pas recommencé. Alors je sais pas trop quoi faire. Je dois avoir l'air tendu parce qu'il se recule et se met à me sourire avec un air penaud.

Et je me dis que pour une fois c'est moi qui suis trop con.

- Rien, t'en fais pas. J'y vais. J'suis crevé.

Je le fixe sans savoir comment lui dire au revoir et il finit par m'adresser un signe de tête avant de s'effacer derrière les gens qui dansent et le bruit de la musique.

De loin, je vois Trisha qui me fixe en parlant avec d'autres travelos, mais je m'en fous. Même de Pépi qui me fusille du regard au fond du salon, son foutu pansement sur son nez tordu, je m'en fous. Je revois juste Oscar, sa façon d'être un pauvre type en souriant. Sa façon unique d'être trop con. Et pour la première fois j'ai pas envie de gerber en pensant à lui.

.oOo.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Mon nouveau numéro.

Je regarde le bout de papier sous toutes ces formes alors que Sissi en face de moi nous commande un café et un chocolat chaud. Comme au bon vieux temps. Elle a rien du travelo bariolé qui attendait sous le lampadaire sa passe de la nuit pour payer son loyer et ça me fait bizarre de la voir dans ce café, habillée comme si elle allait faire ses courses.

- On se reverra, hein ?

J'hoche la tête même si j'y crois pas trop. Je sais bien qu'on se reverra pas. Sissi va partir avec Yoshua. Loin de tout. Loin de moi. Et quand elle me reverra ça lui rappellera seulement cette vie dégueulasse, pleine de prospectus de motels glauques et d'étreintes moites et pégueuses. Elle oubliera les cafés à minuit, les rades de clopes et le reste. Elle oubliera tout ça, parce que les petits riens à côté de la misère ça compte pas. Ca compte plus, une fois qu'on s'est sortis de là.

- T'en fais pas. J'espère d'ici là que t'auras de vrais nibards.

Elle se marre et se met à parler de Yoshua avec de grands gestes de mains. Je pige qu'il est russe et qu'il habite dans la banlieue de New York dans un manoir immense. Je pige aussi qu'ils ont jamais couché ensemble et qu'ils pourront jamais le faire. Puis je finis par comprendre entre les lignes qu'il est malade et qu'un jour il va mourir sans que personne ne s'y attende. De trop de battements de coeur, Sissi dit. Et je vois qu'elle est triste. Alors elle agite ses mains et attrape sa tasse de chocolat chaud en soupirant.

- Tu comprends ?

Je dis oui même si j'ai du mal à tout saisir et elle me sourit en posant sa tasse vide sur la table.

- Toi aussi ça ira pour toi.

- Manquerait plus que ça.

- Je suis sérieuse. Ça ira. Une fois que ta fascination pour Oscar te sera passée.

Je pousse un long soupir et elle se tasse dans la banquette en rigolant.

- C'est bon Sky. Tu peux te l'avouer. T'es carrément en train de sombrer pour ce type.

- On en a déjà parlé.

C'est à son tour de soupirer et elle commence à se masser les tempes avec deux doigts.

- Ouais et tu passes ton temps à me mentir et à te mentir. Mais je te l'ai déjà dit, Oscar est pas pour toi. Et franchement tu f'rais mieux de passer à autre chose. Ça fait des mois que je t'écoute me parler de lui. Des mois que tu te caches derrière du dégoût alors que t'es juste raide dingue de ce type. Tu dis qu'il en vaut pas la peine mais tu te pendrais pour lui. Bordel Sky, ouvre les yeux. Et casse-toi vite de cette merde par la même occasion.

- Qu'est-ce t'en sais ?

Je fais claquer ma langue contre mon palet et allume une cigarette en tremblant des mains.

- Parce que moi aussi j'ai vécu tout ça...

Elle pose sa main à plat sur sa tasse comme pour empêcher l'air de rentrer et se lève un jetant un billet sur la table.

- Tu crois vraiment que j'ai passé ma vie à faire le trottoir ? Je t'en prie Sky. Réveille-toi et barre-toi tant qu'il en est temps. T'as tout et lui il a rien. Ce type a que son physique. Et il va continuer de se casser la gueule pour le reste de sa vie. Tu mérites mieux que cette vie-là !

Sissi s'est mise à gueuler et je me lève à mon tour, même si elle me dépasse toujours de quinze centimètres.

- Bordel mais qu'est-ce qui te prend ?! Tu crois que je suis heureux comme ça ? J'vais me casser Sissi ! Oscar ou pas, j'en ai rien à foutre. T'as pas à me gueuler dessus comme ça !

Elle pose sa main sur sa bouche et se calme. Je vois bien qu'elle a envie de chialer alors je la tire hors du café. Dehors, y a la voiture de Yoshua garée près du lampadaire et je me souviens qu'on était censé se dire au revoir, pas qu'on se mette à se gueuler dessus. Alors je pose ma main sur son avant-bras lisse et je soupire.

- Sissi... Tu vas me manquer.

- Fais attention à toi, d'accord ?

J'hoche la tête alors qu'elle me prend dans ses bras gigantesques. Je sais qu'elle pleure dans mon cou et qu'elle est en train de foutre en l'air mon écharpe avec son mascara mais je m'en fous. Sissi va se casser et à partir de ce moment-là, alors j'aurai plus rien.

- Allez merde on va pas chialer hein...

- Trop tard pour moi.

On se marre et je m'éloigne d'elle. Je sais qu'elle pige que c'est pas méchant, que c'est juste que j'ai pas envie de me transformer en flaque dans ce quartier de merde et elle me sourit.

- On se reverra.

- Ouais t'en fais pas.

- C'était pas une question.

Elle me sourit et détache la chaîne qu'elle porte toujours à son cou pour me la tendre.

- Tiens.

- C'est quoi ?

- C'est Saint Côme, le saint patron des chirurgiens.

Je rigole alors qu'elle se met à me sourire d'une façon que j'ai du mal à déchiffrer.

- Pourquoi t'as ça ?

Elle hausse les épaules et s'éloigne vers la voiture de Yoshua, perchée sur grandes jambes.

- A ton avis.

Je l'observe ouvrir la portière sans vraiment y croire. De loin, je vois Yoshua qui m'adresse un petit signe de la main en me regardant dans le rétro. Sissi passe le bras par la fenêtre ouverte et je pige juste une fois que la voiture noire a disparu derrière un immeuble dans un appel de phare.

Y aura plus de paillettes, de cafés et de cigarettes. Sissi s'est cassée.

Derrière la médaille, y a écrit "A mon Siméon" . Et je me rends compte que je lui ai jamais dit mon vrai prénom.

.oOo.

- Oscar ?

Un bruit dans la salle de bains me répond alors que je ferme la porte du bout du pied. Je sais bien ce qu'est en train de foutre Oscar et ça me donne la gerbe. Alors je me sers une bière et j'ouvre la baie vitrée pour passer la tête dehors. J'ai jamais vu Oscar vraiment défoncé. Pas à l'héro en tout cas.

Dans ces moments-là, il s'enferme juste dans la salle de bains et il en ressort que trois heures plus tard, le teint pâle et les yeux rougis. Je me demande ce que ça lui fait. Y en a qui parle de grand flash, comme des orgasmes. Mais des fois, lui, je me demande si ça le rend pas juste malheureux.

Je regarde la médaille de Saint Côme que m'a refilé Sissi et je souris. Elle et moi on s'est jamais vraiment parlé de notre vie d'avant. Elle sait que je me suis cassé de chez mes parents. Je sais qu'elle a pas fait pute toute sa vie. C'est tout, ça s'arrête là. Un jour je suis tombé sur une lettre et sur son nom de famille. Je me sentais con d'y avoir jamais pensé, de lui avoir jamais demandé. C'était pas qu'un pseudo cette femme.

Maintenant je recolle les morceaux. Sissi. Siméon Lockart. Mais j'ose pas regarder sur internet. Je me dis qu'il doit y avoir des choses comme ça qui ont besoin de rester à leur places.

J'entends un bruit mat et je me mets à fixer la porte de la salle de bains sans savoir quoi faire. Oscar a jamais eu à me le demander mais j'ai pris l'habitude de jamais chercher à savoir ce qu'il foutait là-bas. Si la porte de la salle de bain est fermée, ça veut dire qu'Oscar est en train de se piquer et moi, ça me suffisait de le savoir. J'avais pas besoin de le voir. Je sais pas si je m'en serais remis. De le voir, je veux dire. Son air livide, presque mort, la seringue dans le bras et le garot serré. Je sais pas.

- Oscar ?

Je l'appelle depuis le lit. Mais il me répond pas et je pose ma bière sur le parquet avant de toquer à la porte.

- Oscar ? Ca va ?

J'entends rien et je commence à tambouriner contre la porte.

- Oscar ! Ouvre cette porte bordel !

Je vois des tâches sur le battant et je me rends compte que je suis en train de m'éclater la main, alors je me recule en tremblant.

- Oscar ! Merde ! Tu vas me répondre oui ?... Si tu me réponds pas, je défonce ta porte tu m'entends ?!

- C'est bon... Ca va... Ca va...

Je l'entends marmonner et je me mets à gueuler alors qu'il déverrouille la porte et que je le vois assis sur le carrelage en train de vomir dans la baignoire.

- Mais t'es malade ou quoi ?!

Il penche la tête sur le côté et je me calme quand je vois qu'il a les mains en sang et qu'il arrête pas de trembler. Je vois qu'il fait des efforts pour pas se gratter et je me laisse tomber à côté de lui en soupirant.

- ...Ca va ?

Je pose ma main sur son dos et me mets à écouter sa respiration. J'ai déjà vu les copines de Sissi faire des sales trips, d'habitude je m'en fous. Mais là je sais juste pas quoi faire à part poser ma main comme ça. Il souffle et écrase sa tête contre le rebord de la baignoire. Ses cheveux collent contre ses tempes et j'ai peur qu'il meurt tout près de moi.

- Je sais pas...

- D'accord. Ça va aller...

Je continue de frotter son dos alors que je le vois froncer les sourcils.

- Sky...

- Quoi ?

- Tu pleures ?

Je sursaute et j'ai un rire nerveux.

- Non. T'es défoncé Oscar.

Il passe sa main sur ma joue et sourit. Probablement que ses doigts laissent plein de sang sur mon nez et mes pommettes mais je m'en fous.

- Si tu pleures...

- J'ai crû que t'étais mort.

Il hoche la tête comme si ça expliquait tout, toujours collé contre la baignoire puis se met à marmonner des trucs que j'ai du mal à comprendre et qu'il finit par se mettre à répéter.

- Tu devrais y aller...

Je secoue la tête en soupirant et je prends ses mains pour qu'ils arrêtent de les gratter.

Ses doigts plein de sang tâchent mon sweat mais je m'en fous et je continue de les tenir contre moi alors qu'il commence à somnoler contre la baignoire. Alors je repense à Sissi. Puis au trou dans ma poitrine qui a toujours eu la forme de ce truc inexistant. Ce truc que j'ai toujours crû inexistant et qui est juste là, à côté de moi, en train de gerber dans sa baignoire, les cheveux collés aux tempes, les mains pleines de croûtes et des trous dans les avants-bras.

Ce vide qui a exactement la même forme que le corps d'Oscar.

Je passe une main sur mes yeux et je mets à me marrer alors qu'il se met à me regarder, l'air ailleurs.

- Qu'est-ce que t'as ?

- Rien...

Je continue de lui serrer les doigts et j'ai un rire nerveux.

Je suis complètement raide dingue de ce type.