Disclamer : La chanson de Joan Osbourne ne m'appartient pas. Les paroles de la chansons à la fin de l'histoire ne sont qu'un rappel et sont postées à titre indicatif.


One of Us 'smile


Je suis rentré dans le bus, parmi la foule, comme tout le monde, me rendant à peine compte que j'existais. Je ne faisais que suivre le monde dans l'ordre qu'il s'était donné au fil des millénaires, je ne faisais que faire ce que j'avais à faire dans la société, dans le quotidien dans lequel on m'avait mis. Et je l'acceptais parfaitement. Je suis monté dans le bus pour rentrer chez-moi sans penser à rien, à rien d'autre que ce gris constant qui plane lorsqu'on n'a pas vraiment envie de se rendre compte qu'on existe.

Je ne savais sans doute pas que j'étais vivant.

Et puis j'ai fait comme parfois, on le fait, une fois dans sa vie au moins. Encore plus à l'adolescence. On se « réveille ». On se sent vivant en observant ce qu'il y a autour de nous. On ne fait que remettre le monde en couleur dans notre tête et le regarder « dans les yeux ». J'ai scruté attentivement le visage des passagers, eux qui normalement n'en ont jamais. Leurs visages graves, leur visage qui ne sourient jamais, leurs yeux à peine coloré par la lueur qu'on appelle « regard ». Tout le monde fait la gueule dans le bus. Personne ne sourit. Nous sommes tous trop serrés les uns contre les autres, mais nous ne sommes pas ensemble ; nous sommes tous solitaires, nous sommes tous seuls les uns à côté des autres. Je me suis demandé quelques secondes quelle vie ils pouvaient avoir. Je me demandais s'ils se rendaient compte, comme moi ne ce moment même ;

Qu'ils étaient vivant.

Une fille en t-shirt noir qui avait des écouteurs dans les oreilles, accrochée à la barre, appuyait sur les touches de son téléphone rose et blanc, fixant l'air grave l'écran. Une autre regardait un cahier en parlant à voix basse, comme pour réviser ses cours. Sa voisine, en sweater gris et en t-shirt vert, chantait en playback en regardant par la vitre sale et rayée.

Un garçon un peu plus vieux que moi, vêtu d'un impair noir, était simplement assit le dos vouté sur la banquette dépliable. Il fixait droit devant lui comme pensant à quelque chose … Et en même temps, il ne pouvait penser à rien. Les sourcils légèrement froncé, comme tous ceux qui sont ici. Je me suis demandé, rien qu'une seconde.

Pourquoi sommes-nous là ?

Je n'y ai pas trouvé de sens. Évidemment, nous avons tous une vie. Nous avons tous des amis, ou une famille. Des projets, des devoirs, des rêves. Nous sommes là parce que nous voulons un avenir. Nous sommes tous rassemblés dans ce bus, serrés avec une sensation désagréable parce que la société a trouvé ce moyen pour nous dépanner, pour nous aider à vivre ensemble. Nous avons fait cette société pour pouvoir être heureux.

Tous. Chacun.

Ce monde est loin d'être parfait. Combien de fois je me suis demandé pourquoi continuer à se fatiguer ? À vivre ces jours monotones, les uns après les autres, à perdre l'objectif de vu. À ne plus savoir pourquoi on continue.

Pourquoi on vit.

Je ne me sens pas vivant. Je me sens vivoter, survivre … Je n'appelle pas ça vivre. Malgré toutes les fois où je me sens bien, j'ai comme un manque. Comme s'il me manquait quelque chose.

Ne suis-je pas heureux ?

Je suis dans ce bus à me demander pourquoi toutes les personnes ici ont-ils un air si triste sur le visage.

Je suis dans ce bus à me demander pourquoi, si les journées sont si fatigantes, suis-je encore là pour m'en rendre compte.

Je suis là à me demander quoi faire.

Faire quelque chose ?

Un garçon en jean et en sweater, avec des écouteurs, a le front collé par la fenêtre, le visage tous aussi mélancolique que celui des autres. Dans ses yeux je pouvais voir le paysage défiler. Il était comme vide. Il était sans doute vide. Comme tous les autres. Et pourtant il avait certainement une existence, comme moi, tout comme moi ! Alors pourquoi toutes ces personnes était-elle si creuse, si vide sinon de stress, de colère, de fatigue, de tellement d'émotions négatives et pourtant si simple à contracter qu'on en perd de vu le simple fait de vivre bien, d'avoir tout pour être heureux ?

Et puis ce garçon a soudainement cligné des paupières. Ses yeux sont devenus brillants, plein de couleur, ou plein tout court d'ailleurs. Ses pupilles se sont tournées vers moi. Il m'a regardé dans les yeux.

Il était vivant.

Je crois que j'aurais certainement détourné mon regard, comme tout le monde, si je ne l'avais pas vu faire ça.

Il a ri, puis il a souri.

Je suis resté tétanisé, sans comprendre, complètement attardé. Et lui, il a fermé les yeux et m'a fait un si grand sourire que je n'ai pas pu me détourner. Il ME souriait, il S'ADRESSAIT à moi.

Quand je suis sortie du bus, j'ai cherché son regard. Mais il n'était plus là. Je n'ai jamais raconté à personne l'impression que j'ai eue ce jour-là. Une impression étrange, et pourtant pas vraiment désagréable. J'avoue que les jours suivants, je l'ai cherché du regard, sans jamais le retrouvé. Je me suis même dit que je l'avais imaginé. Alors j'ai regardé ces mêmes personnes, avec ces mêmes visages contracté par le quotidien, la monotonie, l'impression de ne pas avoir besoin d'être conscient d'être vivant, puisqu'on a toujours quelque chose à faire, quelque chose à préparer. On n'a plu rien à ressentir, maintenant, dans le présent. On fait tout pour demain. Demain.

J'ai sans doute imaginé ce garçon qui m'a souri. Et je me suis demandé pourquoi cela m'a paru si étrange. Si tout le monde souriait, souriait aux autres comme ça dans le bus, ce serait étrange, n'est-ce pas ? Je me suis dit « ce serait vraiment étrange. Trop bizarre. ». Et puis un jour, un jour où de nouveau je me suis réveillé, j'ai regardé ces mêmes visages contracté, renfermé, le coin des lèvres en chute libre, tous énervés contre quelque chose, tous à ne rien faire qu'attendre. Qu'attendre que vienne leur tour de descendre à la destination qu'ils attendent. Souvent sans grande conviction, souvent vers un endroit qu'ils détestent, où ils n'auraient pas spécialement souhaité se trouver. Le travail, l'école, les cours, à la maison … Et puis ils descendent tous selon la règle du mouvement de masse. Par automatisme. Le regard vide. Pas d'envie, rien. Juste parce que c'est comme ça.

Alors un jour, ce jour-là, j'ai pris une inspiration, et j'ai forcé le coin de mes lèvres à remonter, mes zygomatiques à se contracter. J'me sentais con. Très con. Mais j'ai continué à sourire, et j'ai tenté d'accrocher le regard de ces personnes vides dans le bus. Soudain, cette fille avec son téléphone prend une couleur ; elle fronce les sourcils et se retourne pour me tourner le dos. Évidemment, qu'est-ce que je peux être con parfois. Qui de normal réagirait autrement en voyant un zigoto dans mon genre lui sourire à pleine dent comme un imbécile qu'en se froissant et en se détournant ? C'était une réaction normale ! Sans explication plausible, mais tout à fait normale !

Si j'avais été quelqu'un d'un minimum censé, je m'en serais arrêté là. Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai continué de sourire ; sourire au moins pour moi ; pour avoir un visage différent que ces gens qui tirait une tête de trois pied de long. Et puis au bout de quelque minute, j'ai accroché sans faire exprès le regard d'une fille, une fille toute mignonne, celle avec son t-shirt vert sous son sweater gris, qui chantait en playback l'autre jour. Elle m'a fixé un peu, pendant que je souriais encore comme un imbécile heureux ; et puis je ne sais pas trop comment, elle aussi, elle s'est mise à me sourire.

Et puis tous les deux, on a détourné le regard, comme sur un commun accord. La seule chose qui avait changé, c'était qu'elle souriait toujours. J'ai regardé le grand mec avec l'impair noir : au début, il a un peu grimacé en détournant les yeux. Et puis au bout d'un moment, au bout d'une dizaine de minutes je crois, il était en train de sourire.

Et puis j'ai regardé à la place du garçon de l'autre fois, et je l'ai vu ; je l'ai vu, un sourire tendre au visage. Il était debout, les mains dans les poches, le regard droit. J'ai cligné des paupières, et puis je ne le voyais plus. Sa place était vide.

J'ai jamais rien compris à ce jour-là. J'en ai pas parlé à qui que ce soit. Je me suis demandé si j'avais pas rêvé. Mais depuis, je ne sais pas pourquoi, j'avais l'impression que sourire me donnait le pouvoir de donner aux gens une couleur. Que leur réaction soit bonne ou mauvaise, j'arrivais à les animer. J'arrivais à sentir qu'ils étaient « vivants ».

Il y a quelque mois, j'ai entendu parler d'une rumeur. Comme une légende urbaine qui circule.

Un mec s'est perdu il y a environ un an. Perdu dans le sens où il errait, de bus en bus, de train en train, dans notre région, pour trouver sa maison. Pour rentrer chez lui. Et ont dit que ce garçon, parfois une fille, ne pouvait pas rentrer chez lui, parce que la rue qui y menait avait disparu, à cause de grand travaux dans son quartier. Alors il essaye toutes les rues, tous les moyens de transport, pour y retourner.

On dit que cette fille, ou ce mec, on sait pas trop, sa maison, c'était les Cieux.

On dit que cet ado, c'est Dieu.

Et on dit que Dieu cherche le chemin pour rentrer chez lui.

Et que le chemin s'est effondré parce qu'on n'a trop voulu grandir en tant qu'Humanité, et pas qu'individu. Et l'humanité à perdue son humanité, a perdu le pouvoir d'être heureux.

On a perdu le pouvoir d'être heureux.

Alors Dieu erre pour retrouver le chemin de sa maison. Il erre, cherche le bon moyen de transport, le bon chemin vers sa maison. Il cherche, et parfois, il a l'impression de voir un coin de rue qui lui rappelle l'endroit.

J'ai entendu cette légende, et sans vraiment comprendre comment, j'avais compris.

Depuis, j'ai continué à sourire dans le bus, quitte à paraître con.

J'ai plus jamais rencontré ce garçon. J'ai juste espéré, tout au fond de moi, qu'il ait réussit à retrouver son chemin.

Depuis tout ce temps, j'ai gardé dans mon lecteur la chanson « One of Us », que j'écoute de temps en temps. Pas toujours. Juste quand je me sens un peu gris. Juste quand j'ai besoin de sentir qu'il est temps que je me remette à bloc dans la mission que je me suis donné :

Être heureux.

Toi aussi tu cherches pourquoi, n'est-ce pas ?

Pourquoi malgré ce qu'est devenu la vie, nous sommes tous là, à avoir le visage de quelqu'un qui revient d'un enterrement, à vivre au vingt-et-unième siècle.

Pourquoi plus personne ne rit lorsqu'on est ensemble.

Pourquoi plus personne ne se rend compte qu'il a tous pour être heureux.

Pourquoi nous ne respirons plus.

Pourquoi nous ne nous sentons plus vivant.

Toi aussi tu t'es dit parfois que c'était trop épuisant.

Toi aussi tu t'es dit parfois qu'il valait mieux tout arrêter.

Mais finalement, c'est juste pour ça.

Pour sentir ça.

Pas pour un avenir, pas pour demain.

Pour aujourd'hui, pour la seconde que tu vis, pour la sensation que tu recherches en permanence.

Celle d'être heureux.

Nous sommes tous, assit ou debout dans ce bus, à la recherche du Bonheur.

Et aujourd'hui, ce bonheur, c'est celui de se rendre compte que nous somme vivant, dans un pays et un milieu où personne ne souffre de la faim ou de la soif.

Où la mort n'est plus un obstacle.

Où personne n'as besoin de survivre et où tout le monde a le droit de vivre.

Et aujourd'hui, ça passe pars ça.

Sourit-moi, à moi, l'étranger dans le bus qui te ramène à la maison.


« If God had a name, what would it be
And would you call it to his face
If you were faced with him in all his glory
What would you ask if you had just one question

[...]

What if God was one of us
Just a slob like one of us
Just a stranger on the bus
Trying make his way home

If God had a face what would it look like
And would you want to see

[...]

What if God was one of us
Just a slob like one of us
Just a stranger on the bus
Trying make his way home
He's trying make his way home
Back up to heaven all alone
Nobody calling on the phone
Except for the pope maybe in Rome

And yeah yeah God is great yeah yeah God is good
yeah yeah yeah yeah yeah

What if god was one of us
Just a slob like one of us
Just a stranger on the bus
Trying to make his way home
Just trying make his way home
Like a holy rolling stone
Back up to heaven all alone
Just trying make his way home

Nobody calling on the phone
Except for the pope maybe in Rome »

Joan Osbourne