Art Territory

Je me suis avancé lentement dans l'appartement plongée dans la pénombre. Le mur où s'empilait les toiles à peine sèche était l'écran d'un pantomime des arbres derrière la baie vitrée d'en face. N'osant ni allumer la lumière, ni fermer la porte derrière moi, ni même prendre une inspiration trop forte, je respectais une terreur ambiante qui s'insinuait en moi par les ports de ma peau.

Je maudis mentalement Natalie. Même à midi en plein été, ses toiles sont bien assez morbides comme ça. Si en plus il faut qu'elle me fasse chier à me foutre la trouille en laissant sa porte ouverte et ses lumière éteinte, il va falloir que je l'étrangle.

Et je ravale mes menaces silencieuses. Parce que au vu de la tignasse noire et grasse qui coule comme de l'encre sur la rambarde de la mezzanine d'un crâne inerte semblant indépendant du corps tout aussi inerte auquel il est sensé appartenir, quelqu'un s'en est déjà chargé pour moi. Je hurle son nom en me précipitant sur les escaliers, me cognant la hanche sur le canapé, défonçant presque le bureau avec la chaine hifi et l'ordinateur quand je dérape, mais peu importe. Je ne m'entends même plus crier. Ma gorge ne semble plus m'appartenir. Ma tête s'envole et mon corps non plus. Après trois rétamages sur les marches et deux halètements plaintifs, je tire le corps inanimé en tunique noire sur moi et le secoue dans tous les sens. Enfin, mon corps, pendant que moi, spectateur impuissant, je décroche complètement du scénar débile de ce mélodrame foireux qu'est ma vie, secoue comme un taré le corps de la petite brune histoire de lui décrocher complètement la tête. Mon cerveau devrait envoyer des signaux du type « calmos, appelle les pompiers avec ton portable, ne la secoue pas si fort »… Des trucs de bases quoi. Mais comme rien ne vient, j'en déduis que mon cerveau a décidé de se mettre en mode Off, de prendre des vacances, ou d'enregistrer le spectacle en se fumant un bon gros joint.

Un frisson traverse ma colonne vertébrale et je m'arrête, regarde le visage tout pâle de ma folle en dégageant ses cheveux emmêlés, histoire de voir ses fines lèvres toujours rouges et gercées entrouvertes, son trop petit nez aquilin et ses cils noirs peut-être trop épais, ou alors son éternelle ride du lion entre des sourcils effacés. À la place, je vois une paire d'iris bleu-vert, gris dans l'éclairage du soir, me fixer d'un air instruit pendant que sa bouche renverse une écume plus que suspecte. Je sursaute en hurlant, la repoussant dans mon impulsion, et elle se cogne dans un grand bruit raisonnant la tête contre les barreaux de la mezzanine.

« Nathalie !

-Buhwaaaaa ! 'Tiiiiiiin tu fais pas chier Daniel…

-T'es vivante ?

-Non, je suis morte, merci de ton enthousiasme. Ça fait super mal bordel de m… Mmmmh ! »

Elle se redresse comme un pantin désarticulé, en tailleur en se frottant l'arrière de la tête avec les deux mains. Il me faut quelques secondes pour réaliser que je suis passé à deux doigts de l'arrêt cardiaque pour…

« Nath, tu foutais quoi au juste ?

-Hnnnnnnnn… 'Sais plus. Ah, si. Avant de dodoter, j'voulais voir si ma dernière toile rendait bien avec l'éclairage, et puis j'ai eu faim… Un peu… »

Je désigne d'un air dubitatif l'espèce de mousse blanche qui déborde du coin de ses lèvres et elle ramène machinalement ses doigts en plein dessus. Ses yeux s'agrandissent d'un demi-millimètre et ses sourcils se soulèvent.

« Dentifrice. Je me brossais les dents et… Ma brosse ! »

Elle se retourne brusquement et passe la tête pardessus la rambarde et lâche un gémissement de désespoir.

« Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaann, l'est tombée. »

J'ai failli faire une crise cardiaque pour une demi-émo capricieuse qui ne mange jamais quand c'est le moment et qui ne dors qu'une fois par semaine pendant à peu près dix minutes. Normal quoi.

.(=w=). .(°*°). .(-). .(3). .('_').

Quelques mois plus tôt...

« Et c'est pas trop chiant les papiers ? Perso je m'y retrouverais pas.

-Non mais en fait, tu la loues combien ta piaule ?

-Dan, laisse-moi vivre avec toi !

-Ok, je viens de téléphoner à Greg, il est opé' pour mercredi : on va te les monter tes meubles ! »

Deux jours avant mon déménagement, voilà à quoi ressemblait ma vie. Un groupe d'ami plutôt solidaire, mixte, joyeux qui grâce à leur pouvoir de consommation d'étudiants/travailleurs en précarité/stagiaires (rayez la mention inutile) renflouaient les caisses du petit bistrot en s'asseyant à six ou huit autour d'une table pour trois consommateur. Si je devais vraiment me plaindre de quelque chose, je dirais que j'avais exactement la vie d'un jeune adulte moyen en devenir dans un pays développé venant d'un milieu aisé : une bande de pote qui vient du lycée, un petit boulot, une pension alimentaire de parents attentionné qui m'aiment, que j'aime, mais avec qui j'ai décidé de prendre mes distance afin de devenir adulte, ou plus libre, ou peut-être plus insouciant, j'en sais trop rien. Et une formation avec des cours deux jours par semaine pour devenir psychologue. L'ennui quoi.

Ok je sais. Je veux devenir psychologue, et mon petit boulot, c'est mannequin. Ça vous va comme ça ? Bon. Ma vie était à peu près normale, et je la contrôlais plus ou moins. Ou alors je me laissais tranquillement couler dans mon système qui contrôlait tout pour moi. Peu importe. Je me sentais quand même à peu près bien. Je me sens à peu près bien deux jour avant mon déménagement dans un petit appart' d'un immeuble vétuste de couronne extérieur parisienne. Vive la France, vive Paris et le désert français, vive le niveau de conscience moyen qui m'a poussé à louer une chambre minuscule dans ce vieil immeuble parce qu'il n'était pas loin de la station de métro.

Et non, des filles beuglantes qui me pouillent depuis tout à l'heure d'une main en buvant leur café de l'autre, aucune n'est ma copine. Non, même pas celle qui me charrie sur mes capacité de gestion de papiers administratif en posant sa tête contre mon épaule et en battant des paupières comme une biche. Elle s'appelle Sandrine, elle est super belle, de très beaux yeux noirs et oui, elle est bien gaulée. Mais avec son papillonnement des yeux, il y a un sourire de diablotin qu'il s'étire d'une oreille à l'autre, de quoi jeter un froid dans vos envie de vous jeter sur elle sans réfléchir. Ce n'est pas ma petite-copine. Je n'ai pas de petite copine. Ni même de petit copain. Sandrine, c'est la quatrième partie de « Greg, Mike, Dan et Sandrine ». Sandrine, c'est l'intouchable.

« Et bin… heu… Merci Mike. Sandrine tu veux quoi encore ?

-Mais rien du tout !

-Sandrine, tu as essayé de me payer mon chocolat chaud.

-Bon, ok, dégote-moi un rendez-vous avec ton pote James ! »

James, c'est un des mannequins de l'agence. Un de ceux qui apparaissent souvent dans les pubs pour parfum. Vous voyez le genre ? Ouais, ouais, c'est bien ça, c'est bien ceux qui avec un peu de chance portent un jean, mais qui sont obligatoirement toujours (oui, j'assume l'expression pléonastique) torse-nu. Ouais, le même genre que ceux des slips Hugo Boss. Je vois que vous avez tout à fait compris.

« D'accord, je vais l'inviter à sortir en boîte, et d'accord, comme par hasard, je vais ajouter que je vais venir avec quelques amis.

-T'es un cœur mon amour.

-Moi aussi je t'adore Sandrine. »

Et moi qui aimerais éviter de me brouiller avec lui pour une bêtise… Bon, considérons que c'est foutu : après m'avoir mis dans la même case sociale que Sandrine, il est impossible qu'il ne se méfie pas de moi et de mon groupe d'amis…

Et puis qu'est-ce qu'elle croit Sandrine ? Moi aussi j'aimerais rester en bon terme avec lui ! Tous mes supers parfums, c'est lui qui m'offre les échantillons ! Et c'est un peu grâce à lui que j'ai eu l'appart : le proprio serait une connaissance, et dès qu'il a entendu parler de mon besoin pas très urgent de changer de piaule, il a été bien gentil de me parler des chambres à louer.

Ne me demandez pas s'il y vit lui aussi, dans cet immeuble. En fait, si c'était le cas, je prierai pour qu'il soit bi. Parce que peu importe le sexe, une bombe reste une bombe, et j'avoue être pansexuel quand ça m'arrange. Michaël, en face, me sauve de mes dérives mentales qui étaient bien parti pour me mener devant un poster de James pour baver un peu.

« Dan, c'est demain que tu dois allez voir ton proprio ?

-Mouip.

-Tu veux que je t'accompagne ?

-Non maman, je peux faire une signature tout seul. Et demain soir, t'as ton truc là, non ? Le cours avec le prof que t'adore…

-Ok, d'acc'. Bon, moi j'vais pas tarder. À vendredi les filles !

-Salut Michaël !

-Salut salut ! »

Bon, j'ai un peu menti quand j'ai dit qu'on était un groupe mixte. En fait, on est trois mecs et demi et cinq filles. Je dis et demi, parce qu'on a un pote qui est parti à l'étranger, dont on garde des nouvelles (Facebook, votre meilleur ami pour vous la jouer « keep in tuch » !) et à qui on téléphone tous ensemble au nouvel an et aux anniversaires. C'est Fab. Fabrice. Ce traitre, il fait les ONG et il part faire de la compta en Amérique sans faire un saut pour nous voir. Ce qui fait que les mecs sont en minorité. Et c'est qui qui en profite ? C'est Sandrine. Et c'est qui qui trinque à chaque fois que les filles ont besoin d'un mec pour se faire valoir en soirée ? C'est bibi ! Bah, vous pensez que Mike et Greg sont trop occupés pour ça. Et puis, ils ne sont pas mannequins, eux.

Mike fait le tour de la table pour me taper dans la main d'un geste viril puis fait mine de cacher ses lèvres avec sa main libre pour me lancer avec un clin d'œil :

« Je te laisse payer ma part. »

Je lui broie la main en mimant un magnifique « sale traitre » sur mes lèvres et le laisse partir en tirant mon portefeuille. En le voyant en état de fin de mois imminente, je fais les yeux doux à Sandrine en lui prenant brusquement le menton :

« Dis, c'est pas toi qui disais que t'allait payer mon chocolat ? »

Et les yeux pleines de paillette, une trémolo dramatiquement romantique dans la voix, elle me saisit la main, tendrement, et me répond :

« Tu peux toujours courir mon coco d'amour ! »

Et je meure sur ma chaise dans un mouvement théâtral. Si, si, je vous assure que sans elle, je suis quelqu'un de timide.

.(=w=). .(°*°). .(-). .(3). .('_').

Les mains dans les poches en descendant la rue, j'aperçois la rue qui mène à mon futur chez-moi. Après avoir vite calculé ce que j'avais à faire de ma fin d'après-midi ou de mon début de soirée, je suis arrivé à la conclusion que je n'avais pas quand chose à perdre à revenir faire un petit tour là-bas, histoire de visiter une dernière fois sereinement la cage d'escalier avec le tout petit assesseur l'ancienne, et puis peut-être, je sais pas, dire bonsoir aux nouveaux voisins ?

Je plaisante.

Dans tous les cas, je me dirige droit vers le bâtiment. Je vous mentais aussi un peu quand je disais qu'il était vétuste. En fait, de l'extérieur, ça a juste la gueule d'un bâtiment vétuste. Je vous assure que, à l'intérieur, c'est rénové depuis pas trop longtemps. C'est propre, et il y avait intérêt à ce que ça le soit, parce que je suis allergique aux acariens. Quand j'arrive bien en face, je suis comme toujours un peu choqué par la césure très nette entre les quatre premiers étages, avec de toutes petites fenêtres à l'ancienne, et les deux derniers, qui du côté gauche, n'en forment qu'un seul : c'est ce que je peux dire en voyant les deux grandes baies vitrées. Je suis sûr que ceux qui vivent en face voient tout ce qui se passe dedans. Je n'aimerais pas être à la place de celui qui vit dedans.

Ou plutôt si, parce que ça à l'air super grand. Je veux bien me balader à poil devant ces baies vitrée si ça me permet d'y loger gratuitement. J'ai beau dire que ma petite chambre me convient, le concept de « si t'as trop d'espace pour l'occuper en entier, c'est que t'es pénard » est imprimé dans ma culture d'enfant du capitalisme.

Je franchi donc avec un air que je qualifierai de « neutre joyeux » la porte qui n'est jamais fermée et commence à gravir les marches du couloir vertical. Il y a un détail marrant à vous raconter. J'en profite : à côté de toutes les portes qui côtoient l'escalier, il y a des cadres dans lesquels il y a une feuille A4 imprimée. On peut y lire écrit en gros et centré « La fumée, c'est dehors », « Ne pas pisser sur les murs », « On laisse les enfants et les femmes enceinte monter dans l'ascenseur », « Interdit aux plus de quarante ans », et « Ne pas faire pousser de champignon dans sa chambre ». Un différent à chaque étage. La première fois que j'ai visité, avec Greg, on a eu un peu peur, d'abord, et puis on a fini par éclater de rire. James derrière, les mains dans les poches, nous observant comme deux gosses. À le voir, on aurait dit qu'il trouvait ça amusant, mais que ça ne le dérangeait pas plus que ça. Et puis Grégory a lancé un truc comme quoi le proprio était un peu dingo, et il s'est complètement désintéressé de nous.

En écoutant distraitement le « American Idiot » de Green Day qu'un des locataire doit se diffuser un peu trop fort, je retrace le chemin qui me mène au cinquième étage, dernier accessible par cette voie, et me place en face de la porte de ma future (minuscule) chambre. Je sais d'office qu'il n'y aura que deux pièces : de quoi mettre vite fait un lit et un téléviseur et une petite salle de bain. Je me force à rester motiver en me disant que c'est proche de la station, proche de la station, pratique, utilitaire, vraiment pas cher, et très porche de la station.

Dîtes-le. Je suis déprimé à l'idée de vivre en face d'un appart immense. Je me retourne pour, par satisfaction personnelle, tirer la langue à la porte d'en face, mais m'arrête soudainement en la voyant entrouverte, une ligne de lumière traçant son chemin jusqu'à la porte de mon voisin de palier. Je réalise que c'est de là que vient la musique, en fait. Pour une raison que je ne m'explique pas, que je ne m'expliquerai d'ailleurs jamais, je suis resté pendant peut-être deux minutes inutiles à fixer la porte ouverte.

C'est qu'une putain de porte ouverte. Pas de quoi en faire un drame. Comme si une porte ne pouvait pas être ouverte. Comme si une porte d'appartement devait obligatoirement être fermée !

Et puis comme je me suis un peu inquiété pour le locataire du grand appartement (et d'accord, parce que c'était l'occasion d'y jeter un coup d'œil sans avoir l'air d'un voleur), j'ai fait deux pas et j'ai tiré la porte.

J'ai alors vu l'immense baie vitrée inonder de lumière une pièce à plafond haut, visiblement un living-room décoré pour être pris en photo pour « La maison de la Décoration », avec les canapés blancs designs recouvert de fringues en boule et en carré, le sol lisse d'une bâche de protection avec des sceaux en plastiques et en ferrailles plein de pinceaux, de couteaux de peintures, de rouleaux, de peinture jaune, un plateau repas à demi entamé, un sac de chips, trois bouteille d'eau pas finies, un pan de mur recouvert de toiles empilées les unes sur les autres, et dans le fond, un escabeau levé pour atteindre une grande toile tendue au-dessus du niveau du sol de la… Mezzanine, Gash, il y a une mezzanine… Bref, pratiquement collé au plafond. Assise sur l'escabeau, il y a un être humain, vraisemblablement un être humain, habillé en djellaba et pull noir, avec des couettes hautes noires et bouclées. Et avant que, de ces informations, je puis déduire que c'était une fille, elle s'est retournée et a fixé ses yeux bleu-vert visibles même à six mètres de distance dans les miens, et a lancé pardessus la musique que je réalise être en train de me broyer les oreilles :

« 'Scuzez-moi, la musique est trop forte ? »

Je m'appelle Daniel, j'ai vingt-et-un ans, majeur et vacciné, étudiant en psychologie et mannequin masculin dans une agence encore pas trop connue. Je me suis toujours sentit inconsistant face à mes amis, malgré mes activités. J'aime bien l'art, mais je ne m'y suis jamais trop intéressé, idem pour la musique. Je suis allergique aux acariens, et sors souvent en boîte avec mes potes, plus pour déconner que pour me chercher une copine.

Je m'appelle Daniel Basthe, j'ai vingt-et-un ans, et je vous assure que je me portais très bien avant de rencontrer Nathalie.