Amorce, partie 1.


Marine se réveille en sentant ses cheveux retenu entre le matelas et le bras de Charles. S'il s'appelait bien Charles, cela dit. L'odeur de sueur séchée fini de la réveiller complètement, et elle prit soin de tirer sur sa crinière châtain claire coupée en carré. Si un jour on lui avait dit qu'elle aurait les cheveux assez longs pour devoir faire ça… Enfin, elle se dégagea complètement des draps en s'étirant alors que son partenaire finissait de se réveiller.

« Je t'offre le p'tit dèj' ?

-Non merci, ça ira. C'était cool cela dit.

-Quand une fille me dit ça c'est que j'ai aucune chance de la revoir après.

-Tu voulais me revoir ?

-J'aurais pas dit non.

-C'est gentil. »

Rapidement elle renfile ses sous-vêtements en tentant de se rappeler de la soirée de la veille. La même boîte que d'habitude, le grand brun qui dansait bien, le petit quarantenaire un peu bourré, et Charles qui gentiment, s'était fait passer pour son copain pour qu'il la laisse tranquille. Elle se tourna vers lui après avoir enfilé son t-shirt et détailla son visage qu'elle avait eu le temps mais pas l'envie de regarder cette nuit. Des cheveux blonds foncés bouclés, un visage d'homme, mâchoire assez large, et un air encore jeune. Et cette nuit, c'était … Bon. Pas extraordinaire, mais simplement bon.

N'empêche que ça restait de la baise. Ce qui fait que quand Charles planta ses yeux verts dans les siens, elle lui lança un sourire poli, peut-être un peu froid en y pensant après coup, et termina de se rhabiller. Il fallait qu'elle rentre à son appart' pour prendre une douche avant d'aller bosser.

Les yeux verts. Le point commun débile qui faisait qu'ils avaient accroché facilement hier soir. En fait, elle n'aurait pas dit non elle non plus, si elle devait le revoir. Mais elle sentait bien que ça ferrait con de lui demander. Alors elle a renfilé son jean en ignorant le fait qu'il la regardait partir, nu dans les draps avec un sourire bienveillant. Perturbant. Elle attrape son sac à main et s'élance vers la porte.

« Bon, bah à plus !

-Bonne journée », répondit-il, en sortant une clope du paquet posé sur la table de chevet.

La porte claque. Une fois de plus, Charles se sent à la fois étrange et bien. Bien parce qu'il s'est encore fait un bon coup cette nuit et qu'il reste encore un peu de l'euphorie de se sentir homme sans avoir à se soucier de quoique ce soit. Et étrange, comme tous les matins où il laisse partir une fille de chez lui sans un mot. Il avait beau faire genre, c'était bizarre comme impression. D'être proche pendant une nuit au point de s'envoyer en l'air, et puis le matin, les voir s'en aller comme des intruses. Il allume sa cigarette avec son briquet argent favori (cadeau du grand-père), s'étire comme un félin et passe ses mains derrière la nuque dans une grande inspiration. Comme on dit, il faut profiter de sa jeunesse … Et tout faire pour choper la syphilis. C'est le mode de vie qu'il avait choisi, et comme tous les autres, il l'assumait parfaitement.

Comme d'habitude, il était allé au bureau de rédaction du bon pied en faisant croire à tous ses collègues, en arrivant pour prendre le café, qu'il était encore tout à fait crevé et qu'il y venait à reculons. Il ne savait pas trop pourquoi, mais ça le rassurait d'arriver en se plaignant comme tout le monde. En définitive, il aimait son boulot, et le patron, bien qu'un peu calqué sur le stéréotype du boss sévère, était quelqu'un de bien, il le savait. Et puis, lui au moins, il l'avait accepté malgré son âge et ses habitudes de vie. Mais vous connaissez cette sensation ? Celle de ne pas être réellement dérangé par un fait mais de, théâtralement, faire comprendre à tous que vous êtes du même avis qu'eux, que la vie c'est dur, que le travail, c'est dur, que le patron est lourd, que la voisine est bruyante, que le café est mauvais, que la cantine ne sert rien de comestible… Dès le matin, Charles, jouait volontiers cette comédie, mais toujours avec le sourire. Il aimait sa compagnie. Il aimait ses collègues. Il était populaire, et travaillait efficacement sur des sujets qui le passionnaient.

« Bon, à quoi on trinque ce matin ?

-Au bouclage prochain du numéro de cette semaine ?

-J'approuve, levez vos gobelets de café trop court ! »

En levant son vert, Charles se retrouve en face de Sarah. Sarah, la stagiaire qui venait de gagner un poste permanent la semaine dernière. Sarah pour qui tout le monde avait trinqué, symboliquement. Sarah, la jolie Sarah, avec ses cheveux roux, volumineux, ses yeux bleus et son rouge à lèvre bien rouge, assez petite, toujours dans un tailleur de couleur pastel, les ongles toujours parfait. Il lui lança un sourire avenant et elle leva son verre en répondant à son sourire.

Sarah. Avec elle, si ça se trouve, ça pouvait marcher… Vraiment marcher…

Au moment de se disperser, Charles jette son gobelets dans la corbeille et sens une ombre peser à ses côtés quand un second vient s'y échouer. Il se retourne et baisse les yeux sur la jolie rousse qui la regarde avec un franc sourire.

« Sur quoi tu travailles, là ?

-Le dernier article. Tu sais, le truc avec un ballon et vingt-deux imbéciles en crampons.

-Tu n'aimes pas le foot ?

-Si. Si j'adore ça.

-Je connais pas trop, mais je reconnais que je n'ai pas un très bon à priori.

-Il y a des filles qui aiment le foot.

-Faudra m'emmener voir un match.

-C'est plutôt violent, comme truc, quand on connait pas.

-Peut-être pas alors…

-Tu veux que je t'emmène voir ? On pourrait inviter tout le monde, je sais pas, un samedi ?

-Ce serait pas idiot… Ça nous ferrait un prétexte pour faire un pot. »

Je sais pas trop pourquoi, mais j'ai envie de dire que la journée commence d'enfer.

En sortant du bureau, Charles était content de lui. Samedi dans deux semaines, tous les collègues, à peu de choses près, étaient opérationnels pour aller se marrer devant un match de foot. Il aimait bien les deux équipes qui allaient jouer (même s'il savait sur qui parier). Sarah avait eu l'air tellement enthousiasmé par cette sortie entre collègue… Et puis, c'était elle qui était venu lui parler. Quand une fille vous aborde comme ça, sans raison apparente, c'est qu'il y a quelque chose, non ? Enfin bref ; en mettant son écharpe, il se mit en route le cœur joyeux pour aller à la boîte de nuit habituelle.

Bah oui, c'est pas parce qu'il y avait une chance pour qu'il obtienne un rencard avec Sarah qu'il allait se priver de son exutoire favori. Comment ça, c'était un pur produit des années soixante-dix ? On vous emmerde ! En faisant gaffe à ne pas aller se promener sur les plaques de verglas, il sautilla joyeusement pour rejoindre sa voiture et s'engouffra dedans.

Manian l'accueilli avec de fortes basses alors qu'il entrait dans la boîte. Il pris le temps de se laisser gagner par l'ambiance, vibrant au rythme de la techno, et vint s'installer au bar.

« Coucou Dave !

-Salut Charles. J'te sers quoi ?

- Un martini. Je t'ai parlé de Sarah ?

- La stagiaire ?

- Ouais. Bah, on s'est parlé un peu… On a invité tout le monde, pour rigoler, à aller voir un match de foot. Enfin bref, on a pris une initiative tous les deux. Tu crois, tu crois que ça veut dire un truc ?

- Oh non, pas toi ! Bon, Charles, une soirée beuverie entre collègue, c'est pas un rencard.

- Mais c'est elle qu'est venue me parler !

- D'accord, d'accord, il y a peut-être le début d'un chouïa de quelque chose. Mais refrène des ardeurs jeune étal…

-Yes, yes, yes ! »

Charles n'écoutait déjà plus. Les poings serré, il effectuait sa petite danse de la joie. C'était con, mais même en sortant tous les soirs et en couchant tous les soirs avec une fille différente, savoir qu'il y avait peut-être quelqu'un qui s'intéressait à lui pour une relation longue le rendait euphorique.

« Charles, me sors pas que t'en es dingue à ce point !, lance le barman en lui servant son verre.

-Je sais pas. Peut-être. Dave, ça fait quoi d'être amoureux ?

- À peu de chose près c't'effet là…

-Je lève mon verre à la petite rousse la plus mignonne du monde ! »

Et alors que David soupire bruyamment en partant s'occuper de ses autres clients, Charles avale cul-sec son martini. Tout de suite après avoir posé son verre, il sent une main lui tapoter l'épaule. Il se retourne et fait face à une petite blondinette aux cheveux bouclés. Elle parait un peu jeune, mais à y regarder de plus près, c'est bien une jeune femme, et pas une ado trop maquillée. Avec un grand sourire, elle tire une de ses copine, visiblement, une fille aux cheveux noirs et bouclés aussi, morte de rire, et commence sans lui laisser le temps de dire ouf :

« Salut, moi c'est Clarisse. J'te présente Véronica. Tu t'appelles comment ?

-Heu… »

Les deux filles éclatent de rire et tiennent à peine debout. Sans doute un pari. Ou leur façon de procéder pour draguer. La brune redresse la tête, les joues rosées par son rire, et Charles voit ses yeux brillants dont la couleur change avec l'éclairage du club. Il la trouve mignonne, et sourit à son tour. À bien y réfléchir, il aimait bien ce genre d'ambiance. Elles n'avaient pas l'air de se prendre au sérieux. Elle avait une attitude de lycéenne, et pourtant, on sentait qu'elle tenait cette joie d'une réelle volonté.

« Enchanté, je m'appelle Charles.

-Une question Charles, est-ce que tu cherches une femme pour avoir des enfants ?

-Hein ? Quoi ? Non, pas vraiment …

-Aaaarg ! Mes rêves à l'eau de roses se brisent ! Véro, il est à toi. Bonne soirée !

- Clarisse, Clarisse attends ! »

Mais la Clarisse avait déjà forcé la brune à s'assoir à côté de Charles, et elle était plus morte de rire qu'autre chose.

« Ah, c'est pas vrai… Dave, un cocktail au hasard steuple ! Désolée hein, mais on est toujours un peu comme ça … Charles ?

-Ouais. Véronica c'est ça ?

- C'est ça. Ah merci Dave, je t'aime ! Rouge et bleu, mes couleurs préférées !

- Attends, je te le paye.

- Sérieux ! Merci ! Tu connais bien Dave ? »

Question subliminale : T'es un habitué ?

« Ouais. On est pote, avec Dave. Hein Dave ?

-Ouais, ouais. »

Véronica rit et goûte son cocktail. Elle a l'air d'être légèrement éméchée, mais encore pleinement consciente. Puis l'air très sérieux, elle fait pivoter son siège et se met bien en face de Charles.

« Bon, et bin c'est parti ! Votre âge jeune homme ?

-25.

-Ouille. Je suis trop jeune. J'ai 21 ans.

- Tu fais plus jeune encore.

-Je dois le prendre comment ?

-À mon tour, esquiva Charles. Quelle est la couleur de tes sous-vêtements ?

-Tiens, on me l'avait jamais sortie celle-là ! Bleu. Heu non, rouge aujourd'hui. Je dois comprendre que tu veux les voir ?

-Si c'est gratuit.

-Tout est gratuit chez-moi. Est-ce que tu cherches l'âme-sœur ?

-Hey, c'était mon tour !

-Pas grave. Allez dis.

-Ouais. Mais c'est pas comme si je la cherchais là tout de suite. Ton film préféré ?

- Black Hawk Down. Mais Hard Candy il était pas mal non plus.

- Connais pas. J'aime mieux les Hitchcock.

- Sacrilège. Il y a Ellen Page dedans. Celle de Juno, tu vois ?

- Inception aussi non ?

- Ouais c'est ça ! »

Enthousiasmés, ils rient aux éclats, Véronica reprend une gorgée de cocktail, puis de but en blanc, lance :

« Bon, tu couches sans histoire ?

-Avec préservatif.

-Parfait. Tu fais ça où ?

-Chez-moi. Mais si tu préfères…

-Nop, c'est très bien. Les hôtels, c'est cher, et j'aime pas montrer chez-moi.

-Alors c'est parti. »

Charles dépose la monnaie sur le comptoir pendant qu'elle vide son verre en se levant. Il la suit les mains dans les poches lorsqu'elle va récupérer sa veste auprès d'une table de filles. Elle les embrasse et l'attrape par le bras, ils sortent, et le son de la techno s'affaiblit, ne laissant vibrer dans la rue que les réguliers battements de cœur du bâtiment. Derrière son écharpe, Charles s'amuse à faire de la buée. Après plusieurs secondes, il s'aperçoit qu'elle le regarde avec un grand sourire.

Ses yeux sont gris. Et ils sont magnifiques. Sans raison apparente, ils se mettent à rire. Charles comprend qu'ils sont deux grands gamins. C'est pour ça qu'ils sont si bien. Dans la voiture, ils continuent à parler films, se lancent des répliques de dialogues cultes, se reproche de ne pas connaître telle ou telle œuvre. Ils parlent un peu de leur travail. Elle est standardiste. Ses copines, c'était ses collègues. Leur joie de vivre semble ressembler à sa vie au bureau. Il se sent euphorique à l'idée qu'il ne soit pas tout seul à vivre ainsi, sans trop se soucier du lendemain.

Définitivement, avec cette fille, ça se passe bien. Parce qu'ils ne cherchent rien, sans doute. Et qu'ils sont honnêtes l'un envers l'autre.

C'est un peu dommage en un sens, pensa-t-il. S'ils avaient été un couple, ils se seraient sans doute parfaitement complétés.

En descendant de la voiture, ils en étaient au pourquoi du comment d'en arriver à coucher avec n'importe qui. Charles répondit que c'était plus simple, sans faux-espoirs. Et puis, parce qu'il profitait d'être un mec : un homme qui couche avec pleins, de fille, c'est un Don Juan. Une femme, c'est moins accepté. Puis il lui retourna la question, et elle répondit simplement, après quelques secondes de réflexion à regarder le ciel marine :

« Au début, c'était pour me trouver un mec. Et puis maintenant, c'est juste pour minimaliser. »

Il l'observa encore longtemps alors qu'elle semblait plongée dans ses pensées, puis la vit redescendre ses yeux sur lui et lui sourire :

« Et puis, en plus, je passe souvent de très bons moments. La plupart du temps, les mecs sont sympas. »

Charles brisa le moment en appuyant sur le bouton de ses clés et la voiture émit deux petits couinements pour signifier qu'elle était close. Il lui donna le bras pour l'accompagner vers son immeuble, elle glissa sur une plaque de verglas et il la rattrapa de justesse. Ils éclatèrent de rire et continuèrent alors qu'elle posa la question :

« Tu penses à quelqu'un en ce moment ? Je veux dire, amoureusement. »

Charles laissa planer le silence pour ouvrir la porte et monter quelques marches. Puis, au moment où elle semblait avoir abandonné l'idée d'obtenir une réponse, il répondit doucement.

« Ouais. Mais je flippe un peu d'être sérieux pour rien. »

Elle ne dit rien, ne sourit pas. Mais elle sembla comprendre.

Arrivés devant sa porte, il prit ses clés pour la déverrouiller et se tourna vers elle sans l'ouvrir. Dans les yeux de la brune décoiffée, il vit soudain une lueur intense. Il s'approcha doucement et chuchota :

« T'embrasse sur la bouche ?

-Ouais. »

Et il passa ses bras sur les hanches de la jeune fille et fit tomber son visage sur le siens, happant ses lèvres, poussant sur la porte et emportant tous le corps de cette jeune femme qui passait ses bras autour de sa nuque.