Phase trois : Réveil.


Généralement, lorsque vous vous réveillez, vous interrompez un processus. Votre sommeil n'a pas arrêté l'activité cérébrale, bien au contraire. C'est l'heure du tri dans votre vie. L'heure de faire le point pour que, une fois les yeux ouverts, vous puissiez voir le monde avec une nouvelle objectivité, et vos connaissances avec une logique plus fine.

Avez-vous l'impression qu'en vous réveillant, votre vision du monde devient plus claire ?

Il y a pire. Comme par exemple se réveiller au beau milieu d'un rêve. Ou d'un cauchemar. Voir qu'on a assisté à une réalité qui n'a pas de prise sur le monde physique : il alimente votre imaginaire, en bien ou en mal, et s'écrase contre la réalité au moment où vous réalisez qu'il est temps d'arrêter de dormir.

Se réveiller n'est pas toujours agréable. Surtout quand on vient d'un rêve.

Véronica, ce jour là, s'est réveillé le soir, à environs vingt-et-une heure. Clarisse, Paula et Gabriella et elle ont entrée en trombe dans la boite habituelle avec leur habituel enthousiasme débordant. Et en plein vol, les tympans de Véro ont été percutés par l'onde de son.

"Starships, are in the high

Hand up, to tuch the sky"

Sa vitalité, face aux mauvaises lumières, au son mal mixé, aux corps suants mal emboîtés qui dansent mal accordés, s'envole brusquement. Les couleurs criardes, les visages des clients, le sourire faux de David au bar, la musique clichée de boîte plus ou moins à la mode, avec la musique déjà simplement potable au départ devenant inaudible après remix, tout semble sourd, extérieur, factice… Sa joie évaporée, son sourire se fige comme brisé sur une falaise, la pression des vagues l'écrase pour maintenir cette forme biscornue. Son âme, pour une seconde, à découvert au travers de ses prunelles s'est cassée comme un verre de cristal.

Réveillée.

Les filles sont déjà partie dans la foule, et sa voix reste coincée dans sa gorge. Plutôt que de les appelée, elle cède à une tentation moderne : elle sort son téléphone, te tape en quelques secondes « Je vais nourrir mon chat » sur l'écran, puis le range et s'en va vers la sortie. S'enfuie. Dehors, elle lève les yeux au ciel, inspire douloureusement, et constate encore que même ce soir, malgré l'ombre surplombant la rue, malgré la nuit semi nuageuse, le ciel est bleu.

Elle repère l'arrêt de bus. Elle ferme les yeux, entendant derrière elle le grondement vain d'une musique techno qu'elle sait ne pas aimer, au final.

Elle rentrera directement.

Le bruit de la serrure fait s'agiter l'oreille de l'animal farouche. Son territoire, composé d'un canapé, est approché. Si ça se trouve, il sera très bientôt envahi. Mais ce bruit de clé qui tourne est caractéristique d'un élément connu, dont on est plus ou moins certain qu'elle (car c'est bien elle) ne représente pas un danger. L'être fugace lève la tête pour scruter l'horizon arrêté par le mur de l'entrée. Shit. Cet appart est définitivement trop petit.

Véronica entre lentement dans l'appartement, et le son de sa démarche évoque plus de lourdeur d'une éléphante matriarche en bout de bout de fin de vie. Son maquillage a même un peu débordé lorsqu'elle retire son écharpe orange. Ludovic, dans son habituel ton blasé, lance distinctement une injection forçant la jeune femme à retourner sur terre. Ou plutôt sur le parquet de l'entrée.

« Salut. »

Véronica, le temps d'un instant, se tend. Il lui faut quelques secondes, le temps d'inspecter les yeux bleus de Ludovic pour se souvenir que désormais, elle ne vit plus seule. Et cette vérité ne lui arrache pas une pensée de curiosité pour se remémorer le pourquoi du comment de la cohabitation : c'était Ludo, il était là, et c'était tout.

« Salut.

-Ça va pas ?

-Hein ? Heu, si ! Enf… »

Son discours s'arrête. Non, soyons honnête, ça va pas très fort. A la limite, un « so so » anglais conviendrait assez bien. A l'extrême limite. Pourquoi ? Rien n'avait, fondamentalement, changé. C'était juste comme si d'un coup, son esprit avait reculé de vingt-mètre par rapport à son corps et qu'elle s'était vue, et avait trouvé ça …

« Ridicule. »

Ludovic se redresse, les sourcils légèrement froncés. Qu'est-ce que c'était que ça encore… Il se lève, elle ne lève même pas les yeux sur son sous-pull noir trop moulant pour être fait pour un homme, sur sa coiffure de Bad-boy, et ses yeux ultra-bleus. Elle qui d'habitude était toujours un peu mesmérisée par l'apparence du garçon, sans baver sur le parquet (sauf le matin), elle avait comme une absence. Et ça, c'était pas bon. Il la prit doucement par les épaules et la conduisit sur le canapé, la fit s'assoir comme on manipule une poupée, puis entreprit de lui retirer son manteau. Cette scène fit écho dans leurs deux mémoire, ils se regardèrent, quelque secondes, puis il sourit, et elle sourit, et ils sourirent à deux, puis ils commencèrent à rire, ne sachant plus qui avait commencé, et se trouvèrent ridicules, ce qui les fit rire plus fort, et ils finirent tordu chacun d'un côté du canapé à tenter de reprendre leur souffle, et chaque regard vers l'autre leur montrait une grimace encore plus hilarante, et c'était impossible.

Après quelques minutes allongés à ne rien dire, Véro fini par demandée à voix intelligible :

« Pourquoi t'as changé de boîte ce jour-là ?

-Je te l'ai dit. Pour pas croiser des gens que je connaissais.

-D'autres mannequins ?

-Entre autre, entendit-elle dans une amertume lancinante. Mes patrons, les photographes, les rédacteurs de magazines… Les gens de ce monde, quoi.

-T'en parles comme d'une dimension parallèle.

-Pour moi c'est chez toi la planète Uranus.

-Tu pouvais dire Pluton, ça m'aurait pas vexée.

-Pluton n'est pas une planète.

-Une planète naine, c'est la même.

-Bien sûr que non c'est pas la même.

-Mais on s'en fout de ça.

-Pourquoi tu me reposais la question ? »

Véronica se redressa en retirant complétement son manteau et s'ébouriffa les cheveux (comme si ce n'était pas suffisamment galère comme ça d'avoir des cheveux frisés) en inspirant bien fort. Oui, on en était là.

« En fait… C'était quel genre de boîte ? Je veux dire, c'est à ce point différent de celui où je vais ?

-Autrement plus classe, lança sèchement Ludovic en regardant vers la fenêtre.

-Tu veux me vexer ?

-Mais c'est pas des blagues, c'est trop différent. Une de celle où j'allais juste avec mon boss pour chercher du travail était deux fois plus grande, les morceaux choisis étaient rarement remixés par des amateurs, et il y avait des espaces club où la musique ne te casse pas les oreilles quand tu fermes. Tu veux que je te dise quoi ? J'ai pas de photo pour te montrer ! C'est juste carrément mieux que ton four noir à épilepsie.

-Il y a des chances pour que j'y ailles ?

-Aucune. »

Et bam, encore très aimable le garçon. Véro sourit il devenait de moins en moins consciencieux de son image. Il se faisait à cet endroit. Il n'était plus l'invité timide et craintif, mais quelqu'un qui agis naturellement.

Restait tout de même le fait qu'il était un peu frustrant dès qu'on parlait de milieu : d'après lui, l'appart et le porte-monnaie étaient ridiculement trop étroits, et donc ridicule, ce qui la faisait penser à un enfant de plus en plus capricieux.

Sans ça, il était plus doux et mélancolique qu'un agneau allongé près de sa mère.

Elle se mit en tailleur sur le canapé et appuya sa tête contre le dossier qui se renfonça.

« Aujourd'hui en allant à la discothèque… J'ai trouvé la boîte ringarde.

-Ça m'étonne pas.

-Félix, j'ai pas tes standards.

-Mais d'où tu sors ce surnom stupide ?

-Je sais pas, d'habitude je m'y amuse, alors pourquoi spécialement ce soir ? Je veux dire, je suis habillée comme d'habitude, j'ai rien sur la conscience, et j'aime toujours discuter au bar avec Dave… Alors je comprends pas trop… »

Elle se perdit dans ses pensées en regardant la limite plafond-mur au-dessus des portes de sa chambre et sa salle de bain. Ludo la fixa avec attention, silencieusement, puis relâcha ses épaules et un soupire :

« Pourquoi tu y vas, déjà ? »

Le regard de la brune-frisette cessa de divaguer. Tiens, c'est vrai ça. Il était peut-être temps de se poser la question. Enfin, de se la reposer… Cette conversation lui rappelait dangereusement celle qui avait suivi le jour où… Elle se redressa et secoua la tête, se frappa les tempes du plat de la main, provoquant l'arrondissement des yeux de son colocataire. Il arqua les sourcils, lui demandant clairement « qu'est-ce qu'il t'arrive ma pauvre vieille » et elle inspira pour remettre ses neurones bien dérangés en place.

« Au début, j'y allais avec des copines pour faire genre que j'étais cool auprès d'un mec, au Lycée. J'ai réussi à l'intéresser, on est sorti ensemble, il a eu mes fesses, on s'est quitté, j'ai pleuré, je me trouvais moche et laide, et pour me remonter le moral, mes amies m'ont remmenée en boite, et c'est devenu une habitude… Et une manière de dédramatiser le fait de coucher avec quelqu'un. »

Le regard de Ludo resta le même, bien fixe, pendant au moins huit secondes de supplice pou Véro.

« Et c'est tout. Je me sens bien comme ç… »

Elle s'arrêta soudainement et son regard recommença à dévier. Elle fronça les sourcils, compta sur ses doigts, arqua un sourcil, recommença, puis pris un air abasourdi, la mâchoire décrochée.

« Gash.

-Quoi ?

-Ça fait quinze jours que j'ai pas couché. »

Ludo avait l'air le plus déconfit qui soit. En temps normal, Véro aurait pris le temps de s'extasier ou du moins d'éclater de rire devant cette nouvelle expression, mais la cause des nouvelles réactions du sujet Félixuis Bizarius concernaient un point bien plus important que l'étude d'un chat abandonné.

« Heu… C'est grave docteur ?

-Juste très surprenant.

-Surprenant comme…

-J'ai battu mon record, si je ne compte pas le lycée.

-Ah. »

Un long silence alors qu'elle recompte sur ses doigts pour la cinq ou sixième fois. Au bout de la huitième, Ludo lance avec une anxiété panique :

« Hey, notre capote, elle a pas percé hein ? J'aimerais pas apprendre dans un mois que tu m'as refilé la pisse-chaude !

-Mais t'es con toi.

-Et toi nymphomane en puissance.

-Je peux pas répondre négativement à ça …

-Donc, les boites, la danse, la coucherie, tout ça… C'est juste parce que tu te sens pas belle autrement ? »

Elle laissa tomber ses mains et les comptes avec . Elle sembla réfléchir un instant encore, puis, acquiesça fermement, et répond en se levant pour se diriger vers le frigo, duquel elle sort un pot de glace Häagen-Dazs®, et attrape une petite cuillère :

-Mh. Si on simplifie à l'extrême, ça pourrait être la principale raison. »

Elle se laisse tomber sur le canapé, ouvre le pot, défait le film, plonge la cuillère dans la glace et enfourne une belle bouchée en faisant croquer les amandes sous ses dents d'un air agressif passif. Ludovic se mit à quatre patte sur le canapé et tend le bras vers le ventre de Véronica, et enfonça son doigt dedans en marmonnant le geste :

« Spwoutch, spwoutch …

-Arrête ça s'il te plait. »

Et il bascula vers l'arrière avec un rire contenu, goguenard. Véronica, quoique vexée par sa moquerie, remarqua qu'au moment où il avait retiré son manteau, elle l'avait vu rire pour la première fois. Et elle ne l'avait même pas réalisé. Quel gâchis.

« En fait tu es méchant.

-Non, pas méchant. Mannequin.

-Mesquin.

-Arrête, tu vas pas râler à chaque fois que je dis que je beau et riche.

-T'avais pas t'arrêter chez une fille du peuple.

-Tu boudes ?

-Je boude. »

Et elle appuya sa réponse sur une autre bouchée de glace vanille-amande –caramel. Il se redresse et se lève, s'étire, se passe la main dans les cheveux et se tourne vers la fenêtre, mains dans les poches.

« Sérieusement. Les femmes laides, ce sont les femmes feignantes. Pourquoi tu continues d'être une lycéenne ?

-Je t'emmerde. D'où tu sors que je suis une lycéenne ? Et puis il y a pas que les feignantes. Il y aussi les pauvres. Si tu crois que j'ai le temps et l'argent de m'investir dans un régime… »

Elle reprit une bouchée énervée alors que Ludovic revenait s'assoir, une jambe sur le sol, l'autre replié sous lui.

« T'exagères… Déjà si t'arrêtait de bouffer des cochonneries n'importe quand. T'es plus en pleine croissance, tu vas devenir grassouillette.

-Pourquoi je te garde ici moi…

-Véronica. »

Interpellée par son nom, elle regarda vers lui en gonflant les joues. Il l'appelait par son nom. Effet bizarre. Pas désagréable non plus.

« Faut pas être un spécialiste pour savoir que les t-shirt à paillettes, les jupes en jean, les couettes et le maquillage de voiture volée, ça te fait pas spécialement te sentir femme. Et pour avoir posé à côté de femme foutrement sexy habillées par de supers stylistes, je crois que tu peux me croire sans penser que ce soit juste une blague pour t'enfoncer. »

Elle détourna de nouveau les yeux, sans bouger rien d'autre, puis ravala une cuillerée de glace.

« Si t'es vexée tant pis mais c'est vrai. Il y a d'autre moyen que d'avoir un record d'abstinence de cinq jours pour te sentir désirable.

-Allez, avoue, t'es psychiatre, tu vas me filer une ordonnance d'antidépresseurs pas remboursé et me demander 150 balles la demi-heure.

-Véronica.

-C'est moi. »

Et hop, une autre cuillerée. Un soupire sur un sourire d'ironie. Ludo tend le bras et attrape le pot, plonge son doigt dedans et lèche.

« Hé !

-Jouons à un jeu. »

Elle fronça les sourcils avec colère, moitié parce qu'elle venait de se faire enlever sa seule consolation du jour, le Félixius Bizarius n'aidant pas ce soir, moitié parce qu'elle n'était pas d'humeur à jouer.

« Le week-end prochain, je t'emmène au centre commercial. Je te parie que je peux te transformer en un après-midi. Si je gagne, tu arrêtes les glaces. Si je perds, moi, j'arrête les glaces.

-Et les sucres.

- Quoi ?

-Mens pas, je sais que t'en piques direct dans la boîte par pur plaisir. Si tu perds, fini les sussucres. »

Un sourire joueur s'imprime sur les lèvres du brun, et ses yeux d'ordinaire si lumineux s'assombrirent dans une malice sûre.

« Et je t'emmène même dans ma piaule quand j'irai chercher mes affaires.

-Conclu. »

Et ils coururent tous les deux vers le frigo pour se précipiter sur le congélateur. Bah oui, après tout, c'étaient la dernière semaine de glace pour l'un d'eux.

Ils se retrouvèrent assit face à face à s'enfiler les petits pots toute la soirée. Véronica fini quand même par demander :

« Alors ? Ce serait quoi la première destination ? »

Ludovic sourit calmement en continuant d'ingurgiter son pot de glace avec élégance naturelle malgré sa pause négligée et répondit comme une évidence :

« Victoria's Secret. »