Le cas de Clara.


Positif.

Test positif.

Clara n'en croyait pas ses yeux. Elle aurait préféré être atteinte du SIDA ou de l'hépatite E à ce moment précis. Ça revenait pratiquement au même.

Test positif. Elle était enceinte.

Alors qu'une nouvelle vie commençait et prenait forme entre ses entrailles, la sienne s'arrêtait. Entre les quatre murs mal carrelé de la salle de bain de son appartement qui lui semblait soudain trop minuscule pour respirer se finissait ses études, sa carrière tuée dans l'œuf, les soirées avec la promo, les soirées tout court, son indépendance, son insouciance, son avenir. Tout se finissait par ce petit plus rose et le débile smiley tout sourire. Sur l'emballage, le « félicitation, vous êtes enceinte ! » la narguait avec supériorité. Félicitation, vous portez entre vos rein une saleté de môme qui ne vous a rien demandé et qui va vous en vouloir toute votre existence de ne pas vous être fait un seppuku à la seconde où vous avez appris la nouvelle. Votre vie désormais va se résumer à des cris et des pleurs, aux longues nuits blanches, à la solitude, aux emmerdes financières à rallonge, à l'isolement social le plus complet. Vous faîtes désormais parti d'un monde à part, d'un autre univers, dur et impitoyable d'adulte responsable d'un autre être humain…. À vie.

Elle allait devenir mère célibataire.

Oh non. Ça non, ça n'allait pas arriver. Elle allait arrêter cette vie qui grandissait de seconde en seconde avant qu'elle ne lui bouffe la sienne. Elle n'avait besoin de personne pour ça. Juste de quelqu'un qui s'y connaissait pour rendre son utérus hostile et qui au besoin maniait bien le scalpel.

Elle jeta le test dans la poubelle et remit sa culotte et son short en jean, attrapa son sac, sorti de sa salle de bain, enfila un sweater au hasard et fila pour enfiler des chaussures à talons sans même prendre la peine de se rincer les mains. Elle ouvre la porte, dévale les escaliers, ne rechigne pas en sentant le vent sur sa peau et se précipite vers le cabinet clinique à deux pâtés de maison de chez elle.

Elle arriva en défonçant presque la porte, ignora les personnes assises en attente.

« Appelez-moi la gynéco.

-Mademoiselle…

-Appelez la gynéco ! Vous savez vous servir d'un téléphone ou vos trois ans de secrétariat vous ont laissé incapable d'appuyer sur un bouton ?!

-Calmez-v…

-Mais je vais lui fracasser le crâne à cette attard…

-Mademoiselle Vrayme ? »

Clara se retourna. Une jeune femme en blouse blanche, avec une peau hâlée et des cheveux blonds serré en chignon, se tenait debout dans l'entrée.

Sauvée.

« Veuillez attendre que j'en ai fini avec les personnes avec qui j'avais un rendez-vous. Je vous prendrai juste après. »

Sale conne.

Attendre près de deux heures à rien faire en laissant monter l'angoisse avec l'odeur de désinfectant à de quoi vous foutre la gerbe. Surtout quand tout le monde, des vieux pépés qui ont oublié leurs petites pilules contre l'Alzheimer aux femmes dans la quarantaine qui s'assurent qu'elles n'ont pas perdue leur vigueur sexuelle avec leur goût pour le maquillage, en passant par les femmes qui auraient du accoucher mardi dernier et leurs fils de deux ans qui braillent, vous regardent avec une méfiance à peine dissimulée. Quoi ? Son rouge à lèvre était trop rouge ? On voyait trop ses jambes ? Elle était coiffée à l'arrache ? Ils la débectaient. Tous. Ils se croyaient mieux qu'elle, pensaient qu'ils traversaient une galère pus méritante que la sienne ? Ce sont eux les misérables. Eux qui ne savent pas où est leur place, eux qui pensent être parfaits tels qu'ils sont. Deux heures. Deux heures d'angoisses. Deux heures de torture à se dire que dans le creux du ventre, un habitant creusait son trou. Et son portable qui sone, qui ça peut-être ? Un ami débile, une partenaire en manque de sachet, un ex qui a réussi à choper on numéro auprès d'une de ses tête en l'air d'amies trop romantique ? Son boulot. Et merde. Elle décroche, obligée de s'excuser poliment, comme si elle n'avait pas envie de leur foutre un bon poing dans la gueule histoire qu'ils percutent qu'ils n'avaient aucun droit sur elle, ces cons… Ah, et tiens, les amis en questions. « T ou ? » qu'ils envoient avec insouciance et débilité ! Elle fini, rageuse, par éteindre son portable pour avoir la paix, mais c'est le retour ou silence oppressant et aux regards des inconnus qui tentent de reconstituer votre histoire, sûrs de tenir la vérité dans leurs romans et les faits divers du vingt heures… Elle n'a plus que les ongles à se ronger tant les filles photoshopées sur papier glacée des magazines lui donnent envie de déchirer les pages, tant par jalousie pour leur beauté irréelle que par angoisse en voyant la plaquette publicitaire du dernier parfum de chez Diesel ou du dernier bijoux de chez Stravowski… Tout ça sera bientôt définitivement hors d'atteinte. Même les fringues de chez H&M deviendront trop cher si elle n'arrêtait pas tout maintenant, dans la seconde.

Son nom est enfin appelé. Clara se redresse sans relever la tête et bouscule tout le monde, sans oublier le sale bambin qui n'arrêtait pas de jeter son jouet en plastique par terre pour que sa mère aille le chercher sous la table. Elle trébuche en tapant sur la table, et ses talons lui paraissent trop hauts, d'un coup. Elle entre, attend que la porte soit close, et crie haut et fort avant même que la doctoresse soit revenue derrière son bureau :

« Je veux avorter. »


Les deux femmes restent immobiles, l'une face à l'autre. Derrière ses verres de lunettes, la gynécologue a un regard déçu. Clara elle trouve ce regard méprisant et méprisable.

« Vous avez bien réfléchit ?

-J'ai eu tout le temps de réfléchir. Et je sais que je ne veux pas de cet enfant. »

Assise l'une en face de l'autre, les deux femmes se jaugent, se jugent. La diplômée soupire, l'étudiante inspire. Ça allait être long.

« Quand avez-vous appris que vous étiez enceinte ?

-Ce matin.

-Vous parlez en état de panique. Vous devez attendre un peu avant de prendre une telle décision. Votre conj…

-Attendre quoi ? Ce truc se développe en moi de seconde en seconde et vous voulez que j'attende quoi ? Le fait que j'ai ni les moyens ni le nom du père pour élever ce gosse ne vas pas changer d'ici demain, ni même d'ici une semaine ! Vous voulez quoi ? Que je vous dise 'C'est mon bébé !' et que je gâche ma vie, que je le regarde grandir en lui disant avec les yeux « tout est de ta faute » dans une misère insupportable ? C'est mon corps, c'est ma vie, j'ai pas besoin de ça !

- Déjà vous allez vous calmer jeune fille. »

Le ton est doux, mais ferme. Clara, qui s'était emportée, ne peut que baisser d'un ton et revenir au calme. Foutue méthode de négociation intelligente…

« Vous passez pour une idiote à hurler en parlant à tous comme s'ils étaient des handicaps mentaux. Ce n'est pas parce que nous e montrons rien que nous pensons moins que vous. J'ai parfaitement conscience que vous vivez quelque chose de difficile et même de terrifiant, mais je vous demande de vous calmer pour avoir une vision globale de ce qui se passe. »

Elle fut forcée de ne pas répliquer. Que répondre à quelqu'un qui a fait douze ans d'étude et qui est votre seul moyen de vous en sortir ?

« Ensuite, ne croyez pas que l'avortement chirurgicale ou chimique ne laisse aucune trace. La moindre erreur peut vous rendre stérile. Je suis certaine que vous imaginez très bien comment. Je suis sûre que vous avez déjà pensé à avoir des enfants.

-Mais pas aujourd'hui, pas maintenant, pas comme ça ! Comment est-ce que vous voudriez que je fasse ? Pas de fric, pas de père, pas de diplôme, pas de maison à moi ! Non, je peux pas !

-Je n'ai pas parlé de cet enfant en particulier. Clara écoutez-moi, écoutez-moi s'il vous plait. »

Le calme revient difficilement dans la pièce, appelée par la prêtresse vaginale. Bien sûr. Se calmer. C'était vraiment le moment d'être calme et passif.

« Je conçois que ce n'est pas ce dont vous aviez rêvé. Ce n'était pas prévu. Mais je veux que vous preniez le temps de vous rendre compte que c'est un enfant que vous portez. D'accord, un paquet d'emmerdes en perspective, je ne vais pas vous mentir. Mais vous vous aveuglez si vous pensez qu'une vie humaine se résume à ça. »

Elle ne comprenait pas, cette conne. Elle était bien installée après tout. C'était une optimiste qui ne connaissait rien à la réalité, c'était certain. Clara ragea intérieurement.

« Revenez demain. Si vous voulez tout de même continuer à nier tout cela, vous aurez besoin du soutient d'un psychologue. Si vous n'avez pas changé d'avis d'ici là, l'opération sera programmée. Vous aurez un rendez-vous. »

La porte se referma sur la bombinette alors que la gynécologue soupirait profondément. C'était peine perdue. Elle connaissait Clara Vrayme. Et Clara Vrayme n'allait pas changer le cours de son existence.

Elle respecterait ce choix.