Note de l'auteur: republication d'une nouvelle, qui est en un seul morceau (et non plus en chapitres). Par contre, je la publie ellipse par ellipse pour ne pas donner l'impression d'une longueur interminable ^^.


Le Joueur de cristal

Un village comme il y en a de nombreux en France, quelque part en Lorraine. Une journée comme les autres enroule ses bras gelés autour de nous comme des tentacules. Je souris un peu de cette comparaison débile, tout en haussant les épaules. La routine. Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier ça.

L'abri-bus se précipite sur moi, ou alors ce sont mes pas qui ont mangé la distance sur le goudron. Je ne sais pas trop, tout est embrumé dans ma tête. Je ne suis pas la seule à attendre. Voilà qu'il se met à pleuvoir; chaque goutte se fracasse sur le plastique de l'abri au banc occupé. Je ne m'assois pas et j'attends le bus. Oui, c'est évident, c'est vrai, mais peut-être qu'il viendra plus vite si je le dis et le répète. D'ailleurs, comme pour valider ma folle théorie, j'entends le chuintement des pneus. Je ne lève pas la tête, la capuche me gêne. Je suis dans un goulet d'étranglement.

Je sors ma carte et monte dans le bus, tout en la présentant sans rien dire au chauffeur. De toute façon il s'en fout. Il se dépêche de fermer les portes et de démarrer comme un dingue. Heureusement, mes pieds ont l'habitude. Je ne m'étale pas lamentablement par terre, j'arrive à trouver une place. J'attends d'arriver à la gare. J'ai un train à prendre encore pour arriver jusqu'à l'université.

Au cas où j'aurais oublié d'en parler, je m'appelle Aurore Rieglan.

Le trajet se passe dans un silence monotone. Dans le train, c'est pareil, sauf qu'il y a un peu moins de monde que dans le bus. Pour une fois, je n'arrive pas en retard à l'université, je suis pile-poil à l'heure. Je presse quand même le pas et entre dans un des bâtiments, tous aussi accueillants les uns que les autres.

Le brouhaha des couloirs attire mon attention et me surprend un peu. C'est une petite université; d'habitude, il n'y a pas beaucoup de monde à cette heure-là – il est huit heures du matin –, mais là, il y a une agitation un peu surnaturelle. Quelque chose d'important est arrivé, vous allez me dire. Je vais le savoir tout de suite.

Je suis arrivée devant la porte de ma salle de cours. Tous les gens de ma classe sont là, ils parlent tous en même temps. Je lève un sourcil : effectivement, il y a eu quelque chose. Je m'immisce auprès de deux filles en plein débat. Après la bise habituelle, l'une des deux se jette presque sur moi :

— Aurore, tu connais la nouvelle ?

Un peu interloquée, je la regarde sans comprendre. Son visage rond attend quelque chose de ma part. L'autre fille intervient un peu timidement :

— Valérie, je crois que...

— Alors je vais lui dire ! Non, Lauriane, laisse-moi parler. Il y a deux jours...

Bien sûr, comme dans toute situation similaire qui se respecte, nous sommes interrompues par le prof qui arrive.

La seule chose que j'ai retenue de ce cours là, c'est que les biostatistiques me donnent mal à la tête. Je suis en troisième année de sciences et je n'aime toujours pas ça. Je soupire de soulagement à la fin des trois heures, comme la plupart des autres étudiants. Je sors de la salle et fonce vers l'emploi du temps. En arrivant devant, je ne peux m'empêcher de soupirer à nouveau. Vive la logique universitaire : des cours dispatchés aux quatre coins du campus ! Comme je n'ai pas envie de courir, j'arriverai un peu en retard. De toute façon, les profs ne diront rien. Ils s'en foutent, comme le chauffeur du bus. J'entends des pas derrière moi je fais comme si de rien n'était. Rayan a dû voir que j'étais sortie avant lui, il voudra certainement savoir ce qui me préoccupe.

Aujourd'hui a décidé d'être différent, comme s'il voulait me narguer. J'ai mis une majuscule, et alors ? C'est une personne à ce moment, il agit comme tel ! Vive la pensée humaine. Où en étais-je ? Ah oui ! Rayan finit par m'accoster, un peu excité :

— Alors ? Tu as appris la nouvelle ?

Nous sortons dans la cour principale entourée par quatre bâtiments gris. Il ne pleut plus, mais le ciel traîne toujours ses oripeaux. Je croise les bras et lui réponds :

— Mais de quoi tu parles ? Depuis que je suis arrivée, on n'arrête pas de me harceler avec ça...

— Des archéologues ont trouvé un château enfoui dans la forêt, celle qui se trouve à deux kilomètres de ton village.

— Hein ?

Il rit un peu.

— Tu vois la rivière où on se promène souvent ? Ils ont poussé les recherches jusqu'à l'espèce de propriété privée, là où il y a d'énormes buttes... Là où on n'a pas le droit d'aller parce qu'il y aurait encore d'anciennes mines...

— Oui, je vois. Et alors ? C'est là-dessous qu'ils l'ont trouvé ?

— Bingo, ma chère Aurore !

Nous sommes amis depuis le collège et avons passé énormément de temps ensemble, sauf ces dernières années... Quand on connaît par cœur chaque coin exploré, village natal où je suis toujours, il n'y a plus de mystère ni d'envie, mais là, pour le coup, ce château pourrait devenir un nouveau centre d'intérêt. Je fronce les sourcils et je regarde ma montre. On va vraiment être en retard, mais poussée par la curiosité, je lui demande :

— Hé, ça veut dire qu'il n'y a pas de mines. Cet endroit n'est plus dangereux !

Avec un air gêné, il murmure :

— Ben...

— Quoi ?

— Ils disent qu'il vaut mieux ne pas y aller quand même. En plus les fouilles continuent, du coup...

Une brise vient déranger mes cheveux. J'essaye de les replacer derrière mes oreilles... sans succès. Je me le jure, je ne les couperai plus jusqu'à ce qu'ils dépassent mes hanches ! En même temps que cette pensée saugrenue me vient une idée brillante :

— Tu crois vraiment qu'ils vont travailler de nuit ?

Ses yeux noirs examinent mon sourire espiègle; machinalement, il resserre les pans de son manteau en cuir. Je crois qu'il veut me dire quelque chose, mais il n'en a pas le temps : Valérie nous interrompt pour nous prévenir que la prof ne fera pas cours. Bon, au moins, je pourrai un peu bosser sur mon rapport de stage.

Les heures s'écoulent assez vite grâce à cette absence imprévue, puis la durée des autres cours, qui se limitent à deux heures par matière. Je n'ai pas vu passer cette journée. Cette histoire de château m'a occupée, mes neurones sont restés dans un état de semi-éveil. Là, il est 18 heures et le prof est encore en retard.

Je soupire. Et puis, cette fichue mélodie insistante... Je ne sais pas d'où elle vient, mais c'est à cause d'elle que je n'ai quasiment pas dormi. Elle est venue s'insinuer dans chacun de mes songes, tel un serpent. Ses notes continuent à me perturber, du moins quand je ne me concentre pas sur autre chose.

Soudain, quelque chose me distrait. C'est une autre musique qui se joue, mais elle est fausse ! Je trouve son origine dans les mains de Myriam : une flûte à bec. Qu'est ce qu'elle fait avec ça à la Fac ? Poussée par la curiosité, je me dirige vers elle; le reste de la classe la regarde aussi, intrigué. Myriam essaye de jouer encore une fois, sans succès. La flûte à bec refuse de lui obéir. Je fends la foule – enfin, le mur que forment deux personnes devant moi – et lui demande :

— Qu'est ce que tu fabriques ?

Son visage enfantin rougit un peu. Elle balbutie :

— Je... J'ai commencé à prendre des c-cours de f-flûte, mais je crois qu'elle est c-cassée... J'ai une répétition ce soir, et je ne s-sais pas q-quoi faire...

— Tu t'es inscrite dans un club ?

— Oui...

Je fais la moue; ça ne répond pas à ma question. Elle semble voir mon air désappointé et perçoit aussi bien que moi les chuchotis autour de nous. Elle bredouille à nouveau :

— Je l'ai amenée ici parce que j'ai une répétition après le cours. Je me suis aperçue qu'elle était cassée il y a 20 minutes, et...

Je ne sais pas ce qu'il me prend, je lui coupe la parole :

— Donne-moi ta flûte, je vais essayer de la réparer.

Elle me la tend, je l'examine de plus près. C'est une simple flûte à bec, comme celles que l'on vend pour les cours de musique dans les collèges. J'ignorais que l'on pouvait apprendre à en faire dans des clubs ! Je sais à peu près comment en jouer. Je vais tout de suite voir ce qui cloche.

D'abord, je place mes doigts sur les orifices de la flûte, de manière à produire un « Si », et porte le bec à mes lèvres. Le son qui en ressort, ténu, est faux. Je fronce les sourcils. Je refais la même chose avec un « Sol », un « Do », puis un « Ré ». C'est toujours aussi laid. Plusieurs personnes autour de nous commencent à rire; c'est vrai que le spectacle que je donne est comique. Jouer de la flûte à bec dans une université, il faut le faire ! Myriam entortille ses longs doigts dans sa chevelure et me murmure :

— Aurore, tu n'y arriveras pas...

Je ne me laisse pas démonter. Je prends l'extrémité de la flûte et l'enlève pour souffler à l'intérieur. J'ai dû déloger un peu de poussière, rien de plus. Je replace le bout manquant et répète la même opération avec le bec. Tout le monde nous regarde faire. Ils sont tous hilares. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m'énerve. Une chaleur étrange commence à naître dans mon ventre; elle se propage comme un feu grégeois dans mes veines, ma tête et mon cœur.

D'un geste sec, je porte le bec à mes lèvres. Je ne regarde pas ce que font mes doigts. C'est alors qu'un son fluide, cristallin, se répand dans le couloir. Je reconnais tout de suite la mélodie, mais je ne maîtrise rien : c'est celle qui n'a cessé de me harceler ! Mes yeux sont grands ouverts. On me regarde avec ahurissement. Quoi ? Ce n'est pas si compliqué de réparer une flûte quand même ! Je m'arrête de jouer après avoir bouclé l'air. Je suis haletante; je n'entends plus la mélodie dans ma tête, comme si je l'avais exorcisée.

Je redonne la flûte à Myriam, qui reste bouche bée. De loin, j'entends les pas du professeur. Quelqu'un me touche l'épaule. Je me retourne : c'est Lauriane qui me regarde avec un air grave.

— On dirait la musique du joueur de cristal...