Note de l'auteur: voilà ma petite dernière née ^^! Je vous souhaite une bonne lecture; comme d'habitude, me direz vous...


Billet doux

Avec un peu de peine, Valérian remontait une des rues étroites et enneigées d'un petit village comme il y en a tellement de par le monde. Un village de type septentrional, si cela veut encore dire quelque chose de nos jours avec la mondialisation qui touche aussi le phénomène urbain. C'était un après-midi froid, rude, bref... hivernal. Une infime brise soufflait et gerçait toute peau découverte, surtout que la température était plus qu'en dessous de zéro. Un après-midi de vacances pour le jeune adolescent de treize ans, qui ne cherchait qu'à aller jusqu'à la supérette du coin.

Son regard capta quelque chose de curieux... Tiens donc, qu'était-ce ce morceau de papier à l'aspect familier, collé par le gel au pied de la bouche d'incendie, à moitié enseveli par une couche de neige sale ? En se baissant pour l'examiner de plus près, Valérian se rendit compte qu'il s'agissait d'un billet, et pas n'importe lequel. Un billet d'argent, dont la somme était de 500 euros !

Sa première réaction fut d'écarquiller les yeux, la seconde de saisir entre ses moufles le billet pour vérifier si c'en était un vrai. Il se détacha du verglas sans difficulté, ce qui le surprit encore une fois. Étrange... Bien sûr, il s'avérait que ce billet était authentique... même si Valérian ne comptait pas aller voir un spécialiste du sujet pour en être sûr et certain. Plusieurs questions se posaient : et ensuite ? La première chose que faisait toute personne normalement constituée était de le garder pour elle et de l'utiliser à des fins personnelles. Ou alors elle ne s'en servait pas pour elle. Cette seconde option ne concernait que peu de monde...

Valérian, sans vouloir biaiser la réalité, était partagé entre les deux tendances. Qu'allait-il décider ? Il se mordit la lèvre inférieure, se dandina sur place. Ses mains mouflées retournaient et retournaient le morceau de papier – appelons un chat par sa nature propre : un chat. De toute manière, l'adolescent était sûr d'une chose : même si ce billet pouvait s'ajouter à ses économies afin qu'il puisse s'acheter un ordinateur portable, ça ne l'emballait guère. Une voix en lui murmurait que ce bout de papier n'en valait pas la peine, que les petits boulots qu'il faisait, chez le voisin ou ailleurs, comme tondre la pelouse ou s'occuper de tel animal, lui permettaient de gagner rapidement ces 500 euros qui lui manquaient; cela n'était l'affaire que de trois mois...

Le garder pour lui ne présentait pas autant d'attrait que cela. Quant à le dépenser pour les autres, eh bien... l'adolescent dut s'avouer qu'il n'était pas chaud.

— Hé ! Dégage de là, tu gênes le passage !

Valérian sursauta et se rendit compte qu'il était sur la route. Ne voulant pas provoquer un carambolage involontaire – même s'il n'y avait personne –, il remonta son passe-montagne un peu plus haut sur son visage, tira sur son bonnet pour qu'il couvre un peu mieux ses oreilles et rangea le billet dans une des poches de son blouson. Il déserta le carrefour, trouva un raccourci pour aller à la supérette et s'y engouffra en frissonnant. Il faisait tellement froid que personne ne se risquait à mettre le nez dehors, et du coup, l'endroit était vide. Il parut sinistre aux yeux de l'adolescent.

Il se dépêcha de prendre ce dont il avait besoin, c'est-à-dire quelques fruits et légumes, paya son dû avec l'argent de son père, sortit sous la brise devenue blizzard et marcha jusqu'à chez lui en claquant des dents. Il se rendit dans l'immeuble situé un peu en deçà du centre – oui, car c'était un gros village –, mais n'emprunta pas l'ascenseur. Il grimpa les escaliers quatre à quatre jusqu'au cinquième étage, ouvrit la porte de droite pour entrer dans l'appartement, non sans l'avoir déverrouillée. Son père n'était pas rentré du boulot, vraisemblablement. Valérian posa les fruits et légumes sur la table sans prendre la peine de les ranger. Seul son père le faisait, de toute façon, parce qu'il avait ses manies. L'adolescent repartit dare-dare pour aller au sous-sol de l'immeuble, n'oublia pas de fermer à clé... on ne savait jamais.

Le sous-sol en question était en fait une sorte de cave commune à tous les locataires. Comme les uns et les autres s'entendaient bien en général, elle avait été aménagée en salon. Pour la chauffer, des radiateurs électriques portables.

Valérian reprit son trousseau et inséra une clé dans la serrure un peu rouillée. Il n'y aurait personne aujourd'hui, il en était certain. Il alluma le néon, embrassa du regard l'espace spartiate et un peu inhospitalier, se dirigea vers l'un des radiateurs, situé à côté d'un vieux clic-clac qui servait de canapé. Il le mit en route et se laissa tomber sans grâce sur les coussins tout en soupirant. Enfin, il fixa le placard de fortune où s'entassaient divers objets et cligna des paupières.

Lorsque la pièce se réchauffa suffisamment, Valérian ôta ses moufles, son blouson fourré, son passe-montagne et même son écharpe. Il n'oublia pas de récupérer l'énigmatique billet de 500 euros. Il s'adossa contre le dossier du clic-clac, tendit le rectangle de papier devant ses iris bleus et curieux. Songeur, il laissa de nouveau la question s'imposer face à lui : que faire ? Acheter des cadeaux pour ses amis ou ses proches ? Non. Cela, il le faisait déjà. Le « casser » et distribuer l'argent à des SDF ? Seul problème : Valérian avait de plus en plus de mal à distinguer les réelles personnes dans le besoin de celles qui voulaient profiter de lui. Sans parler de celles qui se montraient agressives envers lui parce qu'il ne donnait pas assez, ou parce qu'il préférait leur amener un repas... Il soupira. Pouvait-il reverser l'argent à une association caritative, ou un « truc » de ce genre ? Il n'était pas sûr qu'il irait aux bonnes personnes.

Il ne restait plus qu'à s'en débarrasser, purement et simplement... sauf que 500 euros, tout de même... Et puis, depuis qu'il était enfant, l'adolescent avait appris à avoir une certaine éthique vis-à-vis d'une chose : ne pas mépriser ce qui était offert. Il pouvait envisager la situation ainsi; c'était un « cadeau tombé du ciel ». Désormais, il devait lui trouver le meilleur usage possible. Valérian se gratta la tête avec perplexité. De plus en plus, l'envie, la « joie » d'avoir autant d'argent s'envolaient. Il ne crachait pas sur les plaisirs de la vie, loin de là, mais pour l'instant, il aurait aimé ne pas avoir découvert ce billet, car il ne se sentait pas capable de l'utiliser à bon escient !

L'adolescent resta une heure ainsi, penchant le pour et le contre. Il posa même le billet sur la petite table basse pour se masser le front et se recoiffer un peu. Ses cheveux noirs et bouclés commençaient à devenir trop longs... Il s'apprêta à quitter les lieux, la tête ailleurs. Il leva une main pour se saisir du rectangle de papier... suspendit son geste. Une étincelle naquit dans ses prunelles. Hum, pourquoi pas... Non, c'était stupide en fait. Il ne savait rien faire de ses dix doigts, alors pourquoi irait-il dépenser l'argent dans un quelconque matériel pour créer quelque chose, que ce soit utilitaire ou artistique ?

Ou bien pouvait-il placer le billet dans un coffre et l'enterrer quelque part, là où ce n'était pas fréquenté ? Cela revenait à s'en débarrasser sans pour autant mépriser la valeur de l'argent. À ses yeux, cela pouvait être comme un trésor qui servirait plus tard. Mouais, pourquoi pas... il n'empêchait que cette drôle d'idée le séduisait de plus en plus !

Ce qui finit par décider l'adolescent fut un coup du sort : des pas dans l'escalier menant au sous-sol. Bon, adieu la solitude... Valérian rangea le billet dans une de ses poches de pantalon avec soin, remit ses affaires jusqu'au bonnet. Avant de se planter devant la télévision, il avait une dernière chose à faire. Étrangement, y penser lui allégeait le cœur. Il regarda l'heure à l'horloge murale, vit qu'il était six heures du soir. Bien, il aurait largement le temps pour accomplir sa résolution.

Valérian fit un petit détour par sa chambre pour y saisir une vieille boîte en bois qui avait connu des jours meilleurs, ainsi qu'une pelle. À la base, elle accueillait des figurines, mais Valérian les avait vendues au fur et à mesure il y a quelques années de cela. Lorsqu'il sortit de l'immeuble, il prit la direction du cimetière. C'était assez incongru comme cachette, mais il n'avait pas trouvé mieux. Il n'avait pas le temps d'aller dans les bois les plus proches pour cela, il faisait trop froid et surtout... la petite pelle qu'il avait emportée aurait moins de difficultés à creuser un sol foulé près d'une tombe.

Valérian avait déjà le bout des doigts bleuis et gelés lorsqu'il arriva devant la grille, qu'il ouvrit en regardant s'il n'y avait personne. L'endroit était désert, l'horizon entre chien et loup avait débuté... son règne semblait prometteur. L'adolescent devait se dépêcher pour ne pas être surpris par le velours de la nuit, ainsi que par un froid encore plus mordant. Il choisit une des tombes les plus anciennes comme endroit approximatif puis, avec sa pelle, chercha où la terre serait la plus friable. Quelques frissons le secouèrent, signe que la température avait de nouveau baissé. Tout en serrant les dents, Valérian commença à besogner alors qu'il se trouvait presque sur une des allées. Tant pis, au moins... personne n'aurait l'idée de fouiller là, sauf si c'était quelqu'un de très curieux et d'original !

L'adolescent ne creusa pas profondément; il n'en avait ni le courage, ni l'énergie. Il fit en sorte de faire un trou étroit pour déranger le moins de terre possible. Quelques cailloux et racines le ralentissaient dans son entreprise. Avec un frisson, il espérait ne pas heurter le bois d'un cercueil plus ancien. Heureusement, cela n'arriva pas parce qu'il s'arrêta dès que les bords touchèrent son coude. Valérian estima que c'était suffisant.

La boîte, qui était carrée, ne mesurait même pas un empan de largeur. Valérian la déposa du mieux qu'il put au fond du trou, tapa dessus avec sa pelle dans l'espoir de l'enfoncer un peu plus dans la terre. Enfin, le visage couvert de sueur, il pelleta pour remettre la terre qu'il avait dérangée, la tassa pour l'uniformiser du plat de l'outil. Il chercha à donner l'impression que l'allée n'avait pas été retournée en rajoutant des poignées de neige là où il pensait que c'était nécessaire.

C'est le cœur plus léger qu'il quitta le cimetière, en priant silencieusement que personne ne l'ait vu. Quelques étoiles piquetaient les jupons du ciel lorsqu'il prit le chemin de son chez lui. Il avait décidé de ne souffler mot à personne de son « aventure » bizarre. Après tout, qui irait croire cela, hein ? Un billet de 500 euros, ça ne se « jette » pas ! Néanmoins, Valérian l'avait fait, d'une certaine manière, en l'enfermant dans un coffre et en l'enterrant.

Le cimetière, lui, conservait la solennité qu'il avait depuis toujours... même lorsque la terre fraîchement tassée tressauta comme si une éruption minuscule avait lieu sous sa surface et forma un espace béant. Même lorsqu'une petite main en sortit, puis un bras, suivis d'un corps et d'une tête. Le nouveau venu épousseta ses vêtements, frotta ses oreilles avant de remettre son chapeau pointu correctement. Il cracha quelque chose d'indistinct et secoua la tête avec une expression désemparée.

— M'enfermer dans une boîte... Ah ! C'est la première fois qu'on la fait au lutin Tromp-nœil, celle-là ! Enfin...

Il grommela et invectiva le silence pendant quelques minutes encore, pour se taire subitement au bout d'un moment. Tromp-nœil gratouilla son visage lisse, songeur.

— Lui, il a choisi le chemin de l'honnêteté et la sincérité. Ma foi, ça ne sera pas sa cupidité, ou sa méchanceté qui alimenteront mon peuple, mais ses doutes et ses espoirs... Ça faisait un bail, tiens, ça changera un peu !

Depuis la nuit des temps, il était connu que les lutins fissent des farces aux humains, mignonnettes ou parfois très vaseuses. Ils les testaient aussi, à diverses occasions, en les soumettant face à des choix qui titillaient leurs pulsions les plus profondes. C'était ainsi qu'ils pouvaient avoir une emprise sur l'humain qui tombait sur l'un de ces choix, le plus souvent matériel. Alors, selon le chemin emprunté, ils se nourrissaient d'un certain type de sentiments. Valérian avait jeté son dévolu sur la voie médiane, donc en conséquence...

Tromp-nœil eut un sourire un peu niais, exécuta quelques pirouettes, et sortit du cimetière par la grande grille, sans se soucier d'être aperçu. De toute façon, les humains avaient une telle mauvaise vue qu'ils ne le remarqueraient pas. Sa mission était terminée et il était plutôt fier de ses futurs résultats. Cela augurait un changement pour leur peuple, et même une possible alliance avec les humains, si ces derniers mettaient de côté ne serait-ce qu'un peu leurs mauvais penchants.

— Hum... On peut dire que l'avenir aura un meilleur goût !

Insensible au froid assassin, Tromp-nœil cabriola jusqu'à la sortie du village; ce billet qu'il avait incarné représentait désormais la promesse d'un festin apaisant pour leurs estomacs et leurs cœurs. Il ignorait si ses compagnons avaient obtenu leurs résultats, mais s'ils étaient positifs, cela serait l'idéal. Si non... Eh bien, le sien suffirait ! Tromp-nœil n'en retirait aucune joie personnellement – ce n'était pas le but d'ailleurs –, mais le peuple des lutins saurait savourer les sentiments du jeune Valérian, du moins son espérance et sa capacité à douter. Oh, comme ils raviraient leurs palais et leurs âmes ! Tromp-nœil sourit, leva son visage pointu vers les étoiles luisantes dans le bleu velouté. Un jour l'humanité serait mûre pour s'apaiser enfin et s'élever seule. Le peuple des lutins pourrait alors mieux sélectionner leur nourriture parmi les sentiments des humains.

L'argent ne fait pas le bonheur, mais il peut devenir intéressant si on continue dans cette voie-là.

Il pourrait, sous sa forme papier, être un billet doux, et sous espèces sonnantes et trébuchantes... Oh, Tromp-nœil n'en savait rien, de même que pour toute autre chose que l'argent. Lui, il avait choisi le billet de 500 euros, donc sa morale se cantonnait dans ce domaine.

Le lutin gagna le champ le plus proche; ses pas crissaient dans la neige moelleuse. Il se demandait si Valérian retournerait sur les lieux, pour peut-être finir par déterrer le billet et l'utiliser à ses fins, mais au fond de lui, il avait senti que l'adolescent ne reviendrait pas sur sa décision.

Au moins, lorsqu'il ne doute pas, il le fait pour les bonnes choses.

Tromp-nœil se retrouva à la lisière d'une forêt. Parfait, il pourrait dépêcher un messager. Il demanderait à une chouette de s'en charger, comme son écureuil habituel n'était pas un animal nocturne. Puis elle irait plus vite, même si elle avait plus de mal à trouver un passage qui conduisait dans le pays des lutins. Tromp-nœil lui donnerait les indications nécessaires. Lui, avec ses petites jambes, parviendrait moins rapidement qu'elle à un de ces chemins.

Sans gêne, il se saisit d'une feuille de chêne rabougrie, mais encore potable malgré l'hiver, réfléchit puis finit par dessiner, à l'aide d'une plume, quelques symboles; il utilisa de la sève de bouleau mélangée à de la boue dépourvue de gravillon, mixture qu'il transportait toujours avec lui, dans une fiole. Il attendit que l'ensemble soit bien sec, puis il imita le hululement de sa messagère pour l'appeler. Une chouette effraie, assez jeune, atterrit sur une des branches basses du chêne dépouillé de son manteau végétal. Tromp-nœil leva la tête, elle en profita pour le dévisager de ses yeux dorés, avant de tendre une patte vers lui. Le lutin acquiesça et hissa la feuille de chêne au-dessus de son crâne pour qu'elle puisse la saisir. Ce billet « doux » adressé à son peuple était prêt.

Il étouffa un rire et se frotta les mains juste après que l'oiseau eut pris son envol. Son ami Droleri trouverait son jeu de mots douteux, mais il l'adopterait peut-être. Seul l'avenir le dirait, même si ce dernier était un bavard sélectif. Et Valérian n'en saurait jamais rien, de même que d'autres personnes comme lui, qui contribueraient à apporter un peu d'équilibre, à défaut de bonheur, chez les lutins.

Tromp-nœil finit par quitter le chêne en sifflotant et se guida avec son flair pour trouver un passage qui le conduirait chez lui. Cela pourrait être une mare, le creux d'un arbre, ou encore un fourré. Sa silhouette trapue s'effaça progressivement dans les ténèbres de ces bois denses, avalée par leurs bouches voraces.