Auteur : Ariani Lee

Bêta-lecture : Shangreela

ABANDON

Il a… le droit de poser ses mains sur ton corps

Il a… le droit de respirer ton odeur

Il a… même droit aux regards qui le rendant plus fort

Et moi… la chaleur de ta voix dans le cœur et

Ça fait mal, crois-moi ! Une lame, enfoncée loin dans mon âme

Regarde en toi ! Même pas l'ombre d'une larme

(Kyo 'Je saigne encore')

Mikael crevait de jalousie. Il se sentait minable, plus bas que terre, mais c'était plus fort que lui.

Raphaël était son frère, son jumeau. Théoriquement, ils étaient seuls au monde, l'un pour l'autre. C'était une véritable trahison. Quel sale type je fais. Quel frère lamentable. Je devrais être heureux pour lui, et au lieu de ça... Il serra les poings sous la table. Il s'auto-flagellait mentalement, s'attribuant avec une joie malsaine les pires noms d'oiseaux. Il avait envie de se rabaisser encore davantage, en dessous de tout, de s'humilier de la façon la plus abjecte possible, de toucher le fond pour pouvoir se sentir mieux après. Rien n'y faisait. Il ne pouvait s'empêcher de souhaiter mille morts à... au mec qui lui volait son frère. Ils se connaissaient depuis des années mais il ne pouvait même plus l'appeler par son prénom. Il le haïssait à présent. Du fond du cœur.

Son regard vola malgré lui vers la piste de danse baignée d'une lumière tamisée. Des couples enlacés y évoluaient sur le rythme de la musique langoureuse. Il le repéra tout de suite. C'était normal, après tout. Ils avaient cette espèce de sixième sens propre à la gémellité. C'était peut-être même ça qui le déchirait si sauvagement. Il était là, les yeux fermés avec ravissement, blotti dans les bras de... Dans ses bras, à lui. Qui lui murmurait manifestement des choses à l'oreille. Des choses qui lui faisaient plaisir, à en juger par ses sourires béats. Des choses qui le rendaient heureux. Sa colère empira encore à cette pensée, et ses ongles s'enfoncèrent dans la chair de ses paumes - ces derniers temps, ça arrivait souvent. A chaque fois qu'il prenait sur lui pour ne pas se ruer sur l'autre pour lui casser sa belle petite gueule. Ah, le jeter à terre et frapper, frapper encore et encore. Cogner jusqu'à ce qu'il ne sente plus ses phalanges, jusqu'à le visage soit si abîmé qu'on n'y puisse plus distinguer les grands yeux turquoise, lui exploser les dents, que plus jamais il ne puisse sourire. Le noyer dans son propre sang, souiller d'écarlate ses jolis cheveux blonds, que jamais plus ils ne puissent briller dans la lumière, et y baigner ses mains pour laver la douleur qu'il lui infligeait.

Personne d'autre n'avait le droit de le rendre heureux.

Il avait conscience de l'absurdité de ses pensées, conscience aussi que les explosions de violence qu'il contenait n'étaient pas normales. Mais ça ne changeait strictement rien. Les sourires de Raphaël blessaient son cœur comme des flèches empoisonnées.

Une voix lui parvint soudain - une voix moqueuse qu'il connaissait bien.

- Tu vas finir par t'user les yeux à force de les fixer comme ça.

Un jeune homme s'assit sur la banquette en face de lui. Il avait de longs cheveux châtains rassemblés en un catogan qui ondulait le long de son dos, une paire de lunettes relevée sur la tête et de grands yeux bleus en amande. Mikael tâcha de se détendre un peu.

- Salut, Daniel, articula-t-il. Comment ça va ?

- Bien. Mieux que toi, manifestement.

Mikael serra les mâchoires. Il se méprisait férocement, mais il ne voulait pas que les autres sachent ce qu'il ressentait. Et Daniel faisait partie des gens très bien placés pour le comprendre, puisque lui-même avait un jumeau.

- Ton frère n'est pas là ? Demanda-t-il pour faire la conversation.

- Si, il arrive. Il est allé chercher à boire.

Un silence. Mikael s'efforçait de regarder partout sauf en direction de son frère et de son... de lui.

- T'as pas l'air dans ton assiette, vieux, dit une autre voix familière.

Deux verres furent posés sur la table et la place à côté de lui sur la banquette fut occupée par un autre homme aux cheveux châtains qui présentait une ressemblance troublante avec Daniel. En dehors de ses cheveux qui étaient coiffés différemment, coupés au-dessus des épaules.

- 'Soir, Evan, se renfrogna Mikael.

Entre ces deux-là, il était mal parti. Par chance, les deux frères semblèrent ne pas faire trop attention à lui et ne s'attendaient apparemment pas à ce qu'il fasse les frais de la conversation. Mais après un quart d'heure, la copine de Daniel arriva et ils s'en allèrent danser. Le silence retomba. Malgré ses efforts pour ne pas les regarder, il ne pouvait s'empêcher de jeter de rapides coups d'œil dans leur direction. Lorsqu'il baissa discrètement les yeux sur les paumes de ses mains qui saignaient un petit peu, il sentit toute sa colère le quitter, remplacée par un sentiment de total abattement, une ineffable tristesse. C'était toujours la même chose. D'abord, il était fou furieux, puis terriblement déprimé. Il sentit des larmes lui mouiller les yeux. Il tenta vaillamment de les garder grands ouverts pour qu'elles ne coulent pas.

Une main réconfortante se posa sur son épaule. Il n'osa pas se tourner vers Evan, de peur qu'il ne se rende compte qu'il était sur le point de se mettre à pleurer.

- Je sais ce que tu ressens, lui dit le jeune homme. Moi aussi, quand il a commencé à sortir avec Frannie, je me suis senti terriblement mal. Je l'aurais bien tuée.

Surpris, il le regarda. Le regard du brun était tourné vers la piste et vers son jumeau qui dansait avec la jolie blonde.

- Je la détestais de toutes mes forces.

Les larmes roulaient à présent librement sur les joues de l'adolescent.

- Combien de temps ça t'a pris pour... Pour t'habituer ?

Evan sembla réfléchir.

- J'ai bien peur de ne pas encore avoir la réponse, dit-il en détournant les yeux du spectacle des amoureux enlacés.

- Et ça fait combien de temps ?

- Presque deux ans. J'essaye de ne pas trop m'approcher d'elle. Je sais que c'est moi qui ai tort.

Il enlaça l'épaule du plus jeune qui soupira.

- Toi aussi, tu es le « grand frère », hein ? Demanda Evan.

Mikael approuva en essuyant ses larmes.

- Je me sens tellement...

Il s'interrompit, hésitant. Il n'était pas sûr des mots à employer.

- Abandonné ? Proposa Evan, et il acquiesça silencieusement. Tu pensais que ce serait toujours vous deux et les autres à côté. Que vous n'aviez besoin de personne et que vous ne laisseriez jamais quelqu'un se mettre entre vous. Et ça te révolte de voir qu'il ne pense pas comme toi.

De nouvelles larmes pointaient leurs museaux salés sous les paupières de Mikael. Evan mettait des mots sur ses sentiments avec une précision chirurgicale.

- Oui. Toi aussi ?

- Ouais. Je croyais aussi tout ça. J'ai ressenti ces choses aussi. Je les ressens encore.

- C'est minable.

- Ouais. Mais ça ira mieux, tu verras.

Mikael remua pour se blottir contre Evan. Ça lui faisait un bien fou.

- Merci. Savoir que quelqu'un comprend ce que je ressens, c'est très... réconfortant.

Le brun serra son bras autour de ses épaules.

- Pour moi aussi, c'est un soulagement de pouvoir en parler. J'l'avais jamais dit à personne.

Mikael sécha ses larmes. Il se sentait mieux. Moins misérable. Il se redressa et le bras de l'homme glissa de ses épaules à sa taille tandis que l'autre main venait caresser sa joue, avant d'attirer son visage vers le sien. Il se laissa embrasser, un peu surpris, mais pas vraiment dérangé. Il ferma ses yeux brûlés par les larmes et se détendit contre lui. Quand il le relâcha, il demanda simplement, curieux :

- Pourquoi ?

Ce à quoi le brun répondit avec un étrange sourire :

- Pourquoi pas ?

Mikael entrouvrit les lèvres. De fait, il n'avait pas d'objection.

- Je te déplais ? Demanda Evan.

- ... Non. Tu as raison. Pourquoi pas ?

Il leva la main pour effleurer du bout de l'index la pommette d'Evan qui ferma les yeux en souriant sous la caresse. Il était beau, il avait réellement aimé être embrassé par lui et ils avaient beaucoup en commun. Pour commencer, ils avaient tous les deux été « abandonnés » par la personne qui comptait le plus à leurs yeux.

Alors, oui, pourquoi pas ?