Niagara Falls

La sonnerie du téléphone, stridente, agressive. Envie de meurtre.

« Mickael Torrean, j'écoute. »

Les yeux toujours fermés, la main posée sur son front brûlant. Voix pâteuse. Une conversation rapide. Une mission.

« J'ai noté vos coordonnées. Je serai mercredi matin sur votre site, et on pourra prendre les mesures nécessaires. Si vous avez un empêchement, vous avez mon numéro. Au revoir. »

Le léger claquement du téléphone sur son socle. Soupir. Se lever, écrire les coordonnées de l'entreprise. Puis une aspirine et une douche.

Mickael Torrean, 25 ans, ingénieur consultant dans l'industrie. Un poste intéressant, polyvalent, bien payé. Le plus intéressant, c'était l'aspect indépendant : ne pas vraiment avoir de patron, toujours travailler au sein d'une équipe. Le jeune homme aimait beaucoup son travail, et pouvait passer des nuits entières sur un projet difficile jusqu'à aboutir à quelque chose qui lui convienne.

Le jet brûlant de la douche dans son dos ne lui fit pas tout de suite reprendre ses esprits. Il laissa un bon moment l'eau couler le long de sa peau, emportant avec elle les derniers restes de sa nuit. La fièvre d'une course qu'il ressentait encore dans ses muscles, les restes d'odeurs de gibier. Il posa une main contre les carreaux de sa salle de bains, sentant leur fraîcheur le pénétrer, et expira longtemps.

Comme à chaque fois, c'étaient les mêmes sensations, ce vague souvenir de forêt, de course, des odeurs qui se mélangeaient. Entre le rêve et l'amnésie. Mais surtout, ces courbatures, le mal de tête et la nausée.

Se relevant, il fit couler l'eau sur son visage, le long de ses yeux cernés. Nuit oubliée plus que difficile. Reprendre un peu d'énergie pour attaquer l'après-midi. Caféine et adrénaline. A sa montre, dix heures. Ça lui laissait le temps d'aller s'entraîner un peu avant de travailler. Rien de tel pour ne pas trop avoir mal que de jouer avec des courbatures naissantes. Ce serait un entrainement de boxe ce matin.

Sac sur l'épaule, se changer, s'échauffer un moment, puis commencer à combattre un baluchon pendu à une poutre. A cette heure, on n'avait pas de combattant prêt à échanger de vrais coups. Mickael se donnait, imaginant un adversaire, évitant des coups fictifs, enchaînant coups au corps et esquives vives.

L'esquive…

Douleur. Sensation première. Immense. Omniprésente. Les hurlements qui se transformaient en jappements. Les larmes qui roulaient sans cesse. Et l'odeur du sang, métallique, agressive, mille fois trop forte. Nouveau hurlement. Le poignet qui se dérobe, blessé, tâché d'un rouge poisseux et trop chaud. Un monde qui se retourne sous une pression sur le flanc. Odeur humide, désagréable, animale. Terre, sang et pluie mélangées. Les bras qui s'agitent dans un dernier espoir de protection. Mais la douleur qui revient, plus violente. Hurlement. Des lumières qui transpercent les fenêtres. Le bruit de griffes glissant sur le parquet. Danger. Certitude. S'enfuir. Malgré la douleur. Une porte ouverte sur la nuit. Courir tant qu'on le peut. La forêt qui se referme, m'emportant loin des cris et de cette lumière agressive. Mais l'odeur du sang est toujours là. Présente sur la langue maintenant. Cri de désespoir.

Il paya ce moment d'inattention au prix fort. Le baluchon lui revint en pleine figure, de tout son poids. Il faillit tomber en arrière. Encore quelques coups, pour donner une bonne mesure, puis il retourna prendre une douche.

Se passant une main sur le visage, il se demanda pourquoi le souvenir de cette nuit lui était revenu à l'instant. Cela faisait des mois qu'il ne l'avait pas eu en tête…

Le reste de sa journée se passa sans aucune encombre. Dix-huit heures, reprendre la voiture et rentrer chez lui. Il laissa son sac choir à côté de la porte, et s'effondra dans son fauteuil. Un fond de verre de Martini, et un glaçon. Il fit tourner le mélange un moment, puis l'avala d'un trait. La carte de visite de son psychologue traînait à côté. Il se sentait stupide à l'idée de penser à lui faire part du souvenir. Ça allait encore se terminer avec des questions auxquelles il ne voulait pas répondre… Il reposa la carte de visite sur sa table.

Non, ce soir, il allait danser pour se libérer l'esprit. Il lui restait tout juste assez de temps pour monter sur Paris. Un coup de fil à une connaissance videur dans une boite à Montparnasse. La soirée allait être chaude.