Ce dernier chapitre m'a pris plus de temps que prévu, mais il clôture enfin la nouvelle. Merci, à tous ceux qui ont lu! Un grand merci particulier à Paul, qui m'a suivi tout au long de la rédaction de Deux-Crocs et sans qui cette nouvelle ne serait pas ici, et à Mathilde, avec qui c'est toujours un plaisir d'écrire!
Une fois encore, toutes les impressions seront les bienvenues. A bientôt pour une nouvelle histoire sans doute!

quidam ..


Dilemma

Dans les semaines qui suivirent, ils commencèrent tous trois à mettre en place des expériences, Elisabeth étant souvent observatrice, tandis qu'Emmanuel prenait à cœur ses études, et que Mickael jouait les cobayes en rechignant parfois. Mais au bout du compte, cela payait. Au bout d'un moment, le scientifique leur avait annoncé, sourire aux lèvres, qu'il avait récolté suffisamment d'informations pour terminer son profil du loup-garou. Il ne manquait pas d'éloges envers ses deux anciens sujets d'expériences, leur disant que grâce à eux, le travail qui aurait pu lui prendre une vie entière ne lui avait coûté que quelques années. La seule chose qui manquait à son œuvre : le processus de transformation. Mais même lui n'était pas certain de vouloir le connaitre. Et il ne voulait pas changer, pour les besoins de la science, la vie d'un parfait innocent. Même consentant.

Mickael et Elisabeth avaient pu reprendre leurs vies 'habituelles'. La seule chose qui avait changé, c'était le fait qu'ils partageaient plus qu'une nature. Ils étaient restés amants. Leurs nuits de chasse sous forme de loups et leurs jeux sous les mêmes draps n'appartenaient qu'à eux.

Au final, la situation se posait doucement, le jeune homme ayant maintenant complètement assimilé sa nature de lycan. Mais dans les faits, ce n'était pas aussi simple.

… … …

Nuit. La lune haut dans le ciel, croissant fin éclairant doucement la forêt. Tout autour a une couleur calme, changeante, ne pouvant être nommée. Un bleu profond, illuminé à certains endroits d'un blanc brillant, lunaire. Un bleu que rien ne pouvait troubler. Plus loin, en s'enfonçant entre les branches, l'ombre prenait ses droits, emplissant le bleu d'un noir de plus en plus profond. Mais dès qu'un rayon arrivait à percer la couverture de feuilles, le Bleu reprenait ses droits. Même les feuilles, si vertes le jour, se fondaient dans l'uniformité du paysage. Si le temps avait voulu s'arrêter à cet instant, la planète aurait gardé à jamais ce paysage de calme absolu. Presque partout, des étoiles brillantes tombaient du ciel, tournant parfois sous la brise fraîche. Autant de particules de poussière que la lune rendait diamants. Dans le silence du moment, le froissement des feuilles contre le vent était étrangement étouffé. Comme si les arbres eux-mêmes ne voulaient pas troubler l'instant. Seule une chouette Effraie se permettait de faire résonner son cri, pour rappeler la vie qui dormait entre les branches, sous ce voile de nuit profonde.

L'endroit idéal pour réfléchir. Œil-de-lune s'allongea dans un coin de forêt, admirant ce paysage. Il était seul. Au milieu de toute cette vie endormie. Il laissa l'ambiance de la forêt emporter toutes ses pensées. Le meilleur moyen de penser, c'était de laisser aller tous les parasites quotidiens qui lui emprisonnaient l'esprit. Et il savait bien qu'il y en avait beaucoup. Les souvenirs commencèrent à danser devant ses yeux.

« C'est ta seule volonté qui te permet de maîtriser ta transformation. Le loup fait partie de ton corps, ton esprit peut le contrôler. »
« C'est un jeu d'acceptation, et de désir. Si tu acceptes le loup, tu peux le contrôler. Si tu désires le loup ou l'homme, tu peux te transformer. Mais il faut que tu te souviennes qu'en loup, tu es homme, et qu'en homme, tu es loup. »
« Je joue à un jeu bien trop dangereux. »
« Un de ces quatre matins, tu te réveilleras vraiment en loup, et tu ne pourras plus te retransformer, si ces rêves continuent. »
« L'hybride est différent. Lise n'a jamais eu besoin de se contrôler. Elle est à la fois plus humaine et plus louve que toi. »

Une chasse. Cette beauté rousse qui file devant. Purement louve. Deux-Crocs porte tellement bien son nom. La biche un peu plus loin n'a absolument aucune chance. La texture sous mes pattes change. La rugosité d'une écorce après l'humidité du tissu de feuilles.

Sensation de peau sous mes doigts, douceur immense. La brûlure magnifique de ses lèvres contre mon cou. Son sourire prenant. La perle brillante dans ses yeux quand elle dit « oui ».

Sensation de puissance quand il court. L'assurance quand il parle. Le bonheur du vent dans la fourrure. L'impression incomparable d'un corps de femme contre sa peau. La satisfaction d'une chasse. Le contentement d'un projet mené à terme.

Ces derniers temps, il avait délaissé un peu son travail, se laissant aller à ses rêves de forêt et de chasse auprès de la louve. Mais après ses transformations, il regrettait. Son boulot était ce qui lui plaisait le plus dans sa vie. C'était le mur porteur de son existence. Vouloir le remplacer par cette nature double était une erreur profonde. Le matin venu, il se rappelait que depuis ses sept ans, avec sa morsure, il était un loup-garou, et que c'était cette nature inconnue – qu'il maîtrisait maintenant – qui l'avait fait devenir ce qu'il était chaque jour. La forêt et son calme étaient tentants au milieu de la ville. La mise en place d'un système industriel complexe l'attirait lors des chasses.

Il ne voulait pas en parler à Elisabeth. Elle ne comprendrait pas…

… … …

La jeune femme sentait que Mickael n'allait pas parfaitement bien en ce moment. Il était distant quand ils se voyaient, et pendant leurs chasses, il n'était pas concentré. Au contraire de ce qu'il semblait penser, elle comprenait parfaitement. Elle avait vécu une période semblable, quelques années auparavant. Comment imaginer une seule seconde le déroulement de l'adolescence d'une jeune fille mi-humaine, mi-louve ? Quelques années plus tard, elle avait su faire la part des choses et comprendre sa nature, mais à dix-sept ans, alors qu'elle voyait toutes ses camarades de classe s'amuser, et ne pas penser au lendemain, ses parents ne cessaient de lui rappeler la dure réalité : hybride. Elle ne devait pas faire un seul pas de côté. Elle avait elle aussi voulu choisir entre sa part louve et sa part humaine.

Choisir, c'est renoncer.

Ce qu'elle n'avait pas compris à l'époque, c'était qu'elle ne pouvait pas choisir. Elle était ce qu'elle était, et c'était tout. Et maintenant, c'était à Mickael d'arriver à cette conclusion. Dans le cas du jeune homme, tout était différent : il n'était pas loup-garou de naissance. Le risque qu'il considère le lycan comme extérieur à lui existait. Mais il l'était pourtant.

Elle lui laissait cependant le temps de réfléchir. S'il voulait être seul, elle ne l'en empêcherait pas. Et s'il voulait lui demander de l'aide, elle l'accueillerait à bras ouverts.

… … …

Œil-de-lune n'arrivait à rien. Même s'il parvenait à réfléchir plus clairement sur ce qui se passait, il n'arrivait à aucune conclusion digne de ce nom. Il glissa son museau entre ses pattes avant, et expira doucement. Il avait la sensation que malgré tous les efforts qu'il pourrait faire, malgré toutes les réflexions qu'il était en train d'avoir, il n'aurait jamais la réponse qu'il cherchait.

Soudain, un bruit un peu plus haut, dans les bois. Œil-de-lune se redressa. La louve rousse s'approchait de lui. Finalement, elle avait décidé de l'aider. Mais lui ne voulait pas de son aide.

Léger retroussement de babines sur les crocs. La louve devant lui a un léger mouvement de recul. Mais ne part pas. Il se lève alors. La louve s'approche. Mais ce n'est pas le moment. En tant que chef de meute, elle a parfaitement le droit de venir le voir. Mais il en a assez. Un grondement s'échappe de sa gorge. En réponse, la louve montre ses crocs, dissuasive. Mais s'il voulait se battre, elle se battrait aussi. Encore un moment pendant lequel ils se jaugent mutuellement. Puis le loup brun avance d'un pas. Il n'en fallait pas plus. Deux-Crocs s'avance, prenant un peu d'élan. Et les grondements s'intensifient.

Œil-de-nuit tente un premier coup de dent, qui n'atteint pas sa cible. Deux-crocs commence à tourner autour de lui, comme elle le ferait avec une proie juste avant de la tuer. Mais le loup brun ne compte pas se laisser faire aussi vite. Il s'élance, arrachant quelques poils roux en retombant. Déjà, la louve est sur lui et mord. Douleur dans l'épaule. Elle sait que ce n'est pas un jeu. Dans un mouvement de tout son corps, elle s'éloigne. Pas encore de sang sur ses dents. Mais elle bondit de nouveau, visant le flanc. Mais c'est la tête du loup qui vient rencontrer la sienne. Claquement de mâchoires à quelques millimètres de son museau. Elle se retourne vivement, et mord plus profondément. L'épaule encore. Mais cette fois, le goût du sang. La blessure a beau être superficielle, elle a l'effet d'une pique sur le grand loup. Il jappe, et d'instinct, vient prendre entre ses mâchoires l'une des pattes arrière de la louve. Mauvaise pioche. Toujours à portée, elle déchire. Une parcelle de fourrure brune lui reste entre les dents. La croupe. Œil-de-lune s'éloigne. Elle fait semblant de ne pas avoir mal, mais elle sent quelques gouttes perler le long des marques que les dents du loup lui ont laissé sur la patte.

Elle gronde violemment, et se place en position d'attaque. Jouer avec les griffes. Le loup brun s'élance à son tour, mais jappe encore quand la patte gauche de la louve vient lui dessiner des longues lignes sanglantes sur la tête. Déséquilibré, il roule. Ne pas rester sur le ventre. Mais déjà, elle est là, refermant ses mâchoires sur la peau plus tendre du ventre. Il contre des pattes arrière, la repoussant fortement. Elle est plus rapide. Dans le même mouvement, elle se met hors de portée des griffes lancées, et enferme la gorge du loup brun entre ses dents. Un seul mouvement, et elle resserre la pression. Deux-crocs a gagné.

Ils restent immobiles, dans cette position de fin de combat, le temps de respirer. Puis sous ses dents, la fourrure change de texture. Elle le lâche. Il redevient homme.

Mickael avait envie de laisser aller cette tension qu'il avait maintenant au fond de lui. Déception, honte et colère. Envers lui-même. Il aurait du savoir que la louve allait de toute manière gagner. Entièrement nu, il s'assit dans les feuilles, sans que son regard ne croise celui de la louve.

Elle était en colère. Il ne comprenait rien. Deux-crocs eut un grognement, força l'homme à relever le regard, en le poussant du museau. Mais comment lui faire comprendre ?

« Je ne sais pas quoi faire. Comment veux-tu que je choisisse ? »

Grondement de désapprobation.

« J'aimerais bien savoir comment tu fais pour vivre ainsi. »

Elle tourne la tête, regard interrogatif. Puis se lève, et fait un tour autour de lui en trottant. Revenue à sa place, elle se couche, se roule sur elle-même. Allait-il comprendre.

Mickael regardait la louve sans vraiment comprendre. Puis devant lui, elle se transforma, redevenant humaine. Il en profita :

« Pourquoi ne veux-tu pas me dire comment faire pour choisir ?
- Tu aurais du le trouver toi-même. Il n'y a pas de choix à faire. Il n'y en a jamais eu. »

Mais de nouveau, elle se transforme, puis s'enfuit dans la forêt.

… … …

Revenant chez lui, Mickael se prépara un mélange fort, puis l'avala d'un trait. Pour se réchauffer. Sur sa table basse était encore la proposition d'emploi d'une entreprise, celle sur laquelle il réfléchissait depuis un moment. Horaires très peu fixes. Mais un gros challenge. Plus il y pensait, et plus il se disait que deux ans auparavant, il aurait tué pour une pareille demande. Mais l'image d'Elisabeth et ses transformations l'empêchaient d'accepter.

Essaie quand même…

Un coup de fil, et il était presque engagé. Le lendemain, un entretien. Si tout ce passait bien, l'après-midi, il rencontrerait son équipe. Comme avant.

Il avait vécu ses derniers moments avec la louve comme une rupture. Avec elle, et avec sa condition de loup-garou. Il n'était qu'un homme. Elle était une hybride. Vouloir être comme elle ne lui apportait rien, sinon une désillusion profonde. Et ce n'était pas en cherchant à être comme elle qu'elle l'estimerait plus. Il s'en rendait compte maintenant.

Deux semaines plus tard, il se donnait entièrement à son travail, en oubliant presque Elisabeth. Il ne s'était pas retransformé depuis ce moment. Il était redevenu l'homme qu'il était avant. Le loup en lui ne se montrait que par son esprit plus affuté.

Ce soir-là, un mail. D'Elisabeth. Une photographie. Leur clairière, prise de plein jour. La puissance de la photographie se mêlait doucement aux souvenirs. Mickael en avait presque les larmes aux yeux. En dessous, un petit message :

« Si tu veux construire une histoire plus humaine avec moi… »

Mickael eut un sourire. Il y répondit :

« Chez moi, au plus tôt ? Je te laisse choisir la bouteille de vin, je m'occupe des chandelles. Prévois de ne pas repartir avant l'aube. »

Puis il se laissa aller dans son fauteuil. Une histoire plus humaine, entre deux loups-garous. Cette pensée le faisait sourire. Il eut un soupir de contentement. Il allait enfin pouvoir construire une véritable relation, avec une femme qui le connaissait par cœur.

Quand elle entra dans l'appartement de Mickael, le jeune homme sentit que quelque chose avait changé. Son regard s'attarda un moment sur le ventre de sa partenaire.

« Les loups-garous ne s'éteindront pas avec nous. », dit Elisabeth, un sourire entendu sur les lèvres.

Mickael l'embrassa tendrement.