Note : Les royaumes et rois sont inventés, mais l'époque se rapproche de celle de Louis XVI.

Chapitre #1 - Vérité

« Vous êtes absolument sublime, Mademoiselle.

- Je vous remercie, Monsieur, mais je suis déjà prise ce soir… »

Le gentilhomme fronça les sourcils.

« Je ne pense pas que vous ayez le loisir de refuser, assena-t-il avec un sourire crispé.

- Puis-je vous présenter mon amie Eléonore de Montparné ? Elle désire plus que tout vous rencontrer, et sa beauté n'a d'égale que son élégance.

- La jeune femme avec la robe pourpre, près du buffet ? demanda le gentilhomme en désignant Eléonore du menton.

- Exactement. Elle serait honorée de vous parler, je vous assure.

- Eh bien, je vous remercie. »

Il fit une révérence.

« Marquise de Flantreuille. » la salua-t-il avec un baise-main, avant de se diriger vers la comtesse de Montparné.

Elle s'éclipsa discrètement, loin de ce gentilhomme un peu trop pressant et de la foule qui s'entassait dans la salle de bal. Le soleil venait à peine de se coucher que sa sécurité avait failli s'effriter comme du plâtre de mauvaise qualité. Ne jamais se laisser approcher par quiconque risquait de la déshabiller, telles étaient les consignes. Elle reconnut un visage familier et s'approcha discrètement.

« Madame de Blancœur ? »

- Oh, Marquise ! s'exclama son amie. Je suis heureuse de vous voir ici. Votre robe est absolument magnifique. »

Elle baissa les yeux pour voir ce qu'elle avait sorti de sa penderie par pur hasard. Une sorte de robe rose à fanfreluches parfaitement ridicule. Elle ressemblait à un gros gâteau.

« Merci beaucoup, mais rien ne vaut la vôtre, Madame.

- Vous êtes trop aimable.

- Puis-je vous poser une question ?

- Allez-y, Marquise.

- Le Roi va-t-il participer au bal ? »

Madame de Blancœur eut un léger sourire.

« Non, j'ai entendu dire qu'il préférait partager la compagnie de sa favorite… Vous comprendrez bien qu'il ne puisse pas venir.

- Oh, très bien. Merci pour cette précieuse information. »

Voyant l'air interrogateur de son amie, elle la salua précipitamment et s'éloigna sans demander son reste. Pas de Roi, pas d'intérêt. Elle regagna l'escalier latéral de la salle de bal et monta deux étages, tenant sa robe à deux mains pour ne pas marcher dessus. Parvenue devant sa chambre attitrée, elle vérifia qu'elle était seule avant d'y entrer et de s'y enfermer. Elle soupira et s'assit devant sa coiffeuse, exténuée. Rien n'était pire que porter une robe aussi lourde et fine. Sa taille était étriquée alors que ses hanches n'étaient en aucun cas larges, ce qui lui cisaillait la peau douloureusement sans interruption. Ces vêtements n'étaient pas adaptés à sa morphologie.

La pesante perruque qui recouvrait ses cheveux bruns mi-longs fut jetée sans ménagement sur son lit. De l'eau sur son visage pour effacer le maquillage, un délaçage méthodique de ses vêtements pour ne plus avoir ces douleurs insupportables dans le dos. Il ne restait plus qu'à ôter le coton qui simulait sa poitrine, et la Marquise de Flantreuille redevint Victor Klein.

Il posa ses mains sur ses jambes nues, soulagé de s'être débarrassé de sa robe, et ferma les yeux. Le Roi n'était pas venu au bal, alors pourquoi y serait-il resté ? Mieux valait se reposer et prendre des forces. Ou encore profiter de la nuit pour écouter aux portes… Ce serait une bonne idée, bien qu'un peu risquée. Il pourrait toujours enfiler son costume de domestique pour se promener dans le château, mais il n'était pas sûr de trouver des Ministres du Roi ou le Roi lui-même… Les Ministres étaient en conseil extraordinaire à Paris, bien que le Roi se trouve à Versailles… Il était presque impossible pour Victor Klein de récupérer quelque information pertinente cette nuit-là.

Il jeta un regard à sa porte et aperçut une petite lettre sur le côté. On lui avait laissé du courrier. Trop dangereux… La lettre était adressée à la Marquise de Flantreuille, mais il savait de quoi il s'agissait en réalité. Il lut le message avec attention, reconnaissant l'écriture de son Roi.

Cher Victor,

Votre réputation de femme discrète mais séduisante vous poursuit. Je vous félicite pour cette efficace comédie. Cependant, je ne saurai que trop vous conseiller d'être le plus transparent possible, même avec le Roi Gustave IV (maudit soit-il, lui et sa progéniture). En effet, vous ne devez pas le séduire physiquement, car il ne doit pas vous déshabiller. N'oubliez jamais que vous êtes un homme, et qu'une simple manche ôtée mettrait en évidence vos muscles… Seul votre visage est féminin, ne perdez pas cela de vue.

Je n'ai pas désiré être discret dans cette missive, mais je le serai à l'avenir. Il était urgent que je vous rappelle ces quelques consignes de sécurité. Ne perdez pas de vue votre objectif, Victor.

Philibert VII, Roi de Belgique

Victor déchira la lettre en de minuscules morceaux et les éparpilla par la fenêtre. Il en avait assez de se cacher, ce jeu était beaucoup trop dangereux, mais sa mission était beaucoup trop importante pour qu'il ait le loisir de s'enfuir. Personne dans tout le Royaume de Belgique ne serait capable de l'imiter, et il le savait très bien. Son Roi l'avait choisi, et il se devait d'honorer cette décision. A vingt-deux ans, il avait l'âge d'aller batifoler avec de belles jeunes filles, mais le destin avait fait de lui un espion en danger de mort constant. Si l'on découvrait qu'il n'était qu'un traître à la solde de Philibert VII, ce serait la guillotine à coup sûr…

Sa mission était de découvrir en détail les plans militaires de Gustave IV. S'il prévoyait d'envahir le Royaume de Belgique, il faudrait que Philibert VII frappe en premier. Dans le cas contraire, aucune guerre ne serait déclarée. Cependant, le doute était palpable, et certains Ministres belges étaient persuadés que le Royaume de France allait les attaquer. Le rôle de Victor Klein était simple : savoir, et rentrer.

Le jeune homme soupira en ouvrant sa penderie. Peut-être qu'il allait finalement mettre son costume de domestique… Cela ne lui coûterait rien, il devrait juste être discret en retournant dans sa chambre. Il s'affaira à durcir son regard pour ne pas avoir le même air que lorsqu'il était déguisé en femme. Ses yeux doux et son nez aquilin ne l'aidaient pas beaucoup à ressembler à un homme, ce qui restait un comble. Ôtant les dernières traces de poudre et de rouge à lèvres sur son visage, il enfila ses nouveaux vêtements et sortit. Chaussures à nœuds, jambières, chemise et pardessus : il passerait inaperçu dans les couloirs du château. Du moins, c'est ce qu'il avait sincèrement voulu croire.